De la SS à Disney : la seconde vie de Wernher von Braun

Le 2 mai 1945, un ingénieur allemand de trente-trois ans se rend aux Américains, le bras dans le plâtre. Dix ans plus tard, Wernher von Braun explique la conquête spatiale aux enfants américains sur un plateau de Disney, devant 42 millions de téléspectateurs. Entre les deux, il y a le camp de Dora, une opération de recrutement baptisée Paperclip, et une réputation reconstruite pièce par pièce.

Il y a d’abord cette scène, et elle est attestée. Le 2 mai 1945, sur les hauteurs enneigées de la frontière austro-bavaroise, une poignée d’ingénieurs allemands descend à la rencontre d’une patrouille américaine. Parmi eux, Wernher von Braun, trente-trois ans, le bras gauche dans le plâtre à la suite d’un accident de voiture. À ses côtés, le général Walter Dornberger, l’officier qui dirigeait le programme de missiles de l’armée allemande depuis 1933.

Ces hommes ne sont pas capturés. Ils se rendent — et surtout, ils ont choisi à qui. L’Armée rouge approchait de la Baltique ; ils sont partis vers l’ouest. Ce détail contient déjà l’essentiel de l’histoire qui va suivre.

Le bras dans le plâtre et la phrase apprise

Aux premiers interrogatoires, Dornberger et von Braun tiennent exactement la même ligne : les V2 n’auraient jamais dû viser des populations civiles, et cette décision a été prise au-dessus d’eux, à leur insu. Des hommes de science, en somme, égarés dans une guerre qui n’était pas la leur.

On ignore si les officiers américains qui les écoutent y croient une seule seconde. On connaît en revanche la suite : ni l’un ni l’autre ne sera poursuivi à Nuremberg. Le procès des grands dignitaires, de novembre 1945 à octobre 1946, envoie des condamnés à la potence ; l’immense majorité des cadres du régime, elle, s’en tire en faisant profil bas. Von Braun et Dornberger font mieux que se taire : ils sont embarqués.

Dès le début de 1945, avant même la capitulation, l’armée américaine avait mis sur pied une unité chargée d’exfiltrer en zone alliée les spécialistes allemands des communications chiffrées — le Target Intelligence Committee, connu sous le sigle TICOM. Des hommes emmenés parfois sans leur consentement, des centaines de kilos de matériel de chiffrement embarqués. En parallèle, l’opération Overcast, rebaptisée Paperclip au printemps 1946, rassemble près de 1 500 savants et techniciens allemands au profit des États-Unis.

Ce que le dossier contenait, et ce qu’on a choisi de ne pas lire

Reprenons le parcours. En 1932, Dornberger, vétéran de la Première Guerre mondiale, rejoint un groupe de recherche aérospatiale où il rencontre un jeune homme passionné de fusées. L’armée, elle, y voit surtout un moyen de contourner le traité de Versailles : la fusée n’y figure pas, puisque personne n’en avait imaginé l’usage militaire. À partir de 1933, dans le cadre du réarmement, Dornberger dirige le programme de missiles et donne à von Braun des moyens que jamais un ingénieur civil n’aurait obtenus.

En 1937, l’équipe s’installe à Peenemünde, en bord de Baltique, autour du programme Aggregat : douze modèles imaginés, quelques-uns seulement construits. Le quatrième, l’Aggregat 4 rebaptisé Vergeltungswaffe 2 — arme de représailles n° 2 —, entrera dans l’Histoire sous le nom de V2.

Hitler assiste à des essais sans grand enthousiasme initial. C’est Himmler, chef de la SS, qui flaire l’affaire. En 1940, von Braun adhère à la SS. Ses défenseurs ont longtemps parlé d’une formalité subie ; les historiens qui ont dépouillé son dossier personnel, l’Américain Michael Neufeld au premier rang dans sa biographie de 2007, montrent une adhésion volontaire, ensuite entretenue, avec un grade d’officier atteint en 1943. Qu’il ait agi par conviction idéologique ou par calcul — pour ne pas se voir retirer son propre programme — reste débattu, et c’est honnêtement la seule part de l’affaire où le doute a sa place.

Le reste n’en laisse aucune. Faute de main-d’œuvre, l’équipe utilise, avec l’accord de Himmler, des détenus du camp de Buchenwald. Après les bombardements alliés sur Peenemünde, la production est enterrée à Nordhausen, au cœur de l’Allemagne, dans des tunnels. En août 1943, un camp de concentration spécial, Dora, est construit à côté de l’usine pour y loger les déportés qui assemblent les V2 jusqu’à en mourir.

Le premier V2 opérationnel est tiré le 8 septembre 1944 depuis un site belge. Il ne tombe pas sur Londres : il s’écrase à Maisons-Alfort, en banlieue parisienne. Six morts, trente-six blessés. Dans les mois suivants, les V2 s’abattent surtout sur Londres et Anvers. Militairement, l’arme est médiocre : guère plus précise que le V1, elle frappe au hasard. Sa seule vraie force est qu’on ne peut pas l’intercepter — c’est une arme psychologique.

Et voici le chiffre qui retourne le récit : les historiens estiment que le V2 a tué davantage d’hommes pendant sa fabrication que sous ses impacts. Environ 20 000 déportés sont morts à Dora et dans ses annexes ; les tirs de V2 ont fait de l’ordre de 5 000 victimes en Europe de l’Ouest. Une arme qui tue quatre fois plus dans son atelier qu’à son point de chute.

Une course à quatre, pas un péché américain

La légende commode voudrait que le recyclage des savants du Reich soit une spécialité américaine. C’est faux, et le vérifier ne dédouane personne : cela déplace seulement la question.

La France a fait la même chose, à la même échelle. Le service de renseignement extérieur, ancêtre de la DGSE, envoie des agents en Allemagne et en Autriche pour exfiltrer des scientifiques ; Frédéric Joliot-Curie, alors directeur du CNRS, organise des missions d’enquête sur les technologies allemandes. Environ 1 500 savants allemands passeront au service de la France. Cent cinquante d’entre eux, venus de Peenemünde, travaillent au LRBA, le laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques fondé à Vernon, dans l’Eure, en 1946. C’est là que naîtra la fusée-sonde Véronique dans les années 1950, puis, à la fin des années 1960, le moteur Viking qui équipera Ariane 1, 2, 3 et 4. Autrement dit : une partie de la généalogie du lanceur européen passe par la Baltique de 1943.

La France récupère aussi Eugen Sänger, concepteur dans les années 1930 du Silbervogel, « l’oiseau d’argent » : un bombardier suborbital au fuselage aplati censé rebondir sur les couches hautes de l’atmosphère pour atteindre les États-Unis depuis l’Allemagne. Projet jugé irréaliste, arrêté en 1942. Sänger travaille en France de 1946 à 1954 et contribue aux premiers avions à réaction français, son passé étant volontairement passé sous silence. Ses travaux, récupérés par les Américains, nourriront la réflexion sur les engins suborbitaux, du X-15 jusqu’à la lointaine descendance de la navette.

Les Soviétiques, eux, ne s’embarrassent pas de contrats : l’opération Ossoaviakhim ramène près de 2 000 intellectuels allemands en URSS, dans des conditions matérielles bien plus rudes que celles offertes à l’ouest. Le fait est d’ailleurs si connu des milieux savants allemands qu’on s’y conseille entre collègues de se présenter au MI6 britannique, au service français ou à la toute nouvelle CIA — créée en 1947 — plutôt que de risquer le NKVD.

Le cas le plus dérangeant n’est pas celui des fusées. Le procès des médecins, qui succède au premier procès de Nuremberg, juge des praticiens ayant expérimenté sur des détenus non consentants : Karl Gebhardt, pour les expérimentations sur les prisonnières de Ravensbrück ; Paul Rostock ; Gerhard Rose, ancien responsable de médecine tropicale à l’Institut Robert Koch, l’équivalent allemand de l’Institut Pasteur. Une vingtaine d’accusés seulement — des centaines de collaborateurs ne seront jamais inquiétés. En août 1947, le tribunal formule à cette occasion le code de Nuremberg, texte fondateur du consentement éclairé en médecine.

Et dans le cadre de Paperclip, les services américains cherchent malgré ce code à récupérer les résultats des expériences des camps, en particulier sur la haute altitude et la résistance au froid, jugés utiles pour une guerre contre l’URSS. Le chimiste Otto Ambros, l’un des inventeurs du sarin, condamné à huit ans de prison à Nuremberg, est recruté dans les années 1950 par l’armée américaine pour des travaux sur les gaz paralysants et l’anthrax. Le code avait moins d’un an.

Reste Reinhard Gehlen, ancien chef du renseignement militaire allemand sur le front de l’Est, qui monnaie en 1946 ses fiches sur l’URSS contre une amnistie. Les interrogatoires établissent qu’il a servi le Reich par conviction. Il est recruté quand même, soutenu par Allen Dulles, futur directeur de la CIA, et installé à la tête d’un réseau anticommuniste en Allemagne de l’Ouest. Il finira chef des renseignements de la RFA et commandeur de l’ordre du Mérite en 1968. Le détail qu’on oublie : ses renseignements se périment vite et son réseau est constamment infiltré par les Soviétiques. Ce n’est pas son efficacité qui a fait sa carrière, c’est sa protection.

Collier’s, Disney, et l’invention du rêveur contraint

Von Braun, lui, ne se contente pas d’être utile. Il se raconte.

En 1952, le magazine Collier’s lui commande une série d’articles sur l’avenir spatial : satellites artificiels, stations orbitales, vols habités. Le succès est considérable, et pas seulement technique. Dans ces pages, un personnage se met en place — le rêveur d’étoiles contraint d’obéir aux nazis pour survivre. Puis Disney l’appelle pour présenter « Man in Space », des émissions éducatives destinées à la jeunesse américaine, où il expose ses maquettes de lanceurs avec un accent allemand devenu charmant. La première émission réunit près de 42 millions de téléspectateurs. En 1955, lui et son équipe obtiennent la nationalité américaine.

Dornberger avait pris les devants : autorisé en 1950 à travailler pour Bell Aircraft, où il deviendra vice-président, doté d’une accréditation « top secret », il conseille les militaires chargés d’encadrer les anciens Allemands et suggère parfois des recrutements. En 1952, il publie un livre sur la fabrication du V2 où il se peint en homme de science manipulé — l’homme qui dirigeait le programme depuis 1933.

Pourquoi cette légende a-t-elle si bien pris ? Parce qu’elle arrangeait tout le monde. Elle donnait à l’Amérique un visage sympathique pour une expertise embarrassante ; elle offrait un héros à un pays humilié par Spoutnik ; elle permettait à l’opinion de séparer proprement la science et le régime, alors que Dora prouvait exactement le contraire. Une légende n’est presque jamais un mensonge isolé : c’est un service rendu à ceux qui la répètent.

Redstone, Explorer, Saturn V : l’expertise payée comptant

Il faut dire ce que l’Amérique a obtenu en échange, sinon on ne comprend rien à l’affaire. L’armée américaine fait d’abord voler les V2 capturés ; l’un de ces tirs donne, le 24 octobre 1946, la première photographie prise depuis l’espace. Le même engin qui tombait au hasard sur Anvers deux ans plus tôt sert à regarder la Terre de loin. Rien n’a changé, sinon le drapeau peint sur le fuselage.

En 1950, von Braun rejoint le programme de missiles balistiques et participe au Redstone, descendant direct du V2, puis aux Pershing et Jupiter. Le 1er février 1958, le lanceur Juno 1 place en orbite Explorer 1, premier satellite américain, réponse tardive à Spoutnik. En 1960, von Braun et 120 experts d’origine allemande intègrent la NASA, créée deux ans plus tôt ; il dirige le centre Marshall en Alabama, accompagne Mercury et Gemini, puis Apollo. Sur Apollo, il supervise la Saturn V, 111 mètres de haut, héritière lointaine du programme Aggregat imaginé trente ans plus tôt.

Le 16 juillet 1969, les cinq moteurs F1 du premier étage s’allument. La Saturn V emporte Michael Collins vers l’orbite lunaire, Neil Armstrong et Buzz Aldrin vers le sol de la Lune. Elle réussira tous ses vols Apollo, puis la mise en orbite de Skylab, avant son retrait en 1973.

Von Braun devient administrateur adjoint de la NASA en 1970. Son projet suivant, Mars, est abandonné quand l’agence se recentre sur l’orbite basse et la navette. Il quitte la NASA en 1972 pour la vice-direction de Fairchild Industries et meurt en 1977, à soixante-cinq ans. Malgré des enquêtes de journalistes, des livres et des procédures engagées depuis l’Allemagne, son image publique de pionnier n’aura pratiquement pas bougé de son vivant.

Ce que cette carrière éclaire

La tentation serait de conclure que les Occidentaux ont recruté ces hommes par complaisance idéologique. Les archives ne disent pas cela. Elles décrivent des décisions froidement pragmatiques, prises entre 1945 et 1950 par des États persuadés qu’une nouvelle guerre arrivait, et qui préféraient un ancien SS dans leur laboratoire qu’à Moscou. Ce n’est pas une excuse. C’est une logique — et l’objet de l’Histoire est de la comprendre avant de la juger.

Ce que l’affaire montre surtout, c’est la vitesse à laquelle une société décide de ce qu’elle veut savoir. Le dossier de von Braun n’a jamais été secret au sens strict : son adhésion à la SS figurait dans ses papiers, Dora était documentée dès 1945, des journalistes ont écrit. Il ne manquait pas d’informations. Il manquait une envie collective de les regarder, tant que l’homme fournissait des fusées qui marchaient.

C’est peut-être le seul enseignement transposable, et il ne se limite pas aux années 1950 : les silences les mieux tenus ne sont pas ceux qu’on impose, ce sont ceux qui rendent service.

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