En 1799, un pape meurt prisonnier des Français à Valence ; en 1870, un autre se déclare captif dans son propre palais. Deux fois au moins, la papauté a paru finie. Elle a pourtant enterré l’Empire romain, le Saint-Empire, Napoléon et les États qui l’avaient dépouillée — et cette longévité doit beaucoup à ce qu’elle a perdu.
Le 29 août 1799, un vieil homme de 81 ans meurt en détention dans la citadelle de Valence. Il s’appelle Giannangelo Braschi ; l’Europe catholique le connaît sous le nom de Pie VI. L’armée française l’a arrêté à Rome l’année précédente, puis promené de ville en ville jusqu’à ce que son corps cède. Ce jour-là, on pouvait raisonnablement parier que l’histoire était finie : plus d’États, plus de capitale, un pontife mort captif loin de son siège. Sept mois plus tard, un conclave réuni à Venise élisait son successeur.
C’est là l’énigme de deux mille ans d’histoire pontificale. La papauté a perdu, une à une, presque toutes les choses qui font durer une institution : ses armées, son territoire, son monopole spirituel sur l’Occident, sa liberté. Elle est toujours là, sur 44 hectares — le plus petit État du monde — avec 135 gardes suisses pour toute armée.
Sur Pierre, on sait beaucoup moins qu’on ne le croit
Séparons ce qui est attesté, ce qui est probable et ce qui est raconté. Attesté : le christianisme naît au Ier siècle et remonte les routes de l’Empire ; la première trace sérieuse de chrétiens à Rome tourne autour de l’an 49, au sein de la communauté juive de la ville. Attesté aussi : Pierre et Paul ont existé. Paul serait venu à Rome entre 61 et 63, puis vers 67, où il meurt décapité.
Après cela, le sol devient meuble. Sur le séjour de Pierre à Rome, sur ce qu’il y a fait, sur la date exacte de sa mort, on ignore presque tout. La tradition le fait mourir dans la répression qui suit l’incendie de 64 : Tacite raconte que les chrétiens furent accusés du sinistre et massacrés. Que Néron ait allumé le feu lui-même reste une rumeur que la plupart des historiens ne suivent pas ; qu’il ait eu besoin de coupables, en revanche, ne fait aucun doute.
Vient ensuite la formule qui pose problème : « Pierre, premier pape ». Aucune source ne montre qu’il ait porté de son vivant le titre d’évêque de Rome ; les textes qui le lui attribuent arrivent près de deux siècles après sa mort. Le mot « pape » n’a d’ailleurs jamais été un titre officiel romain : sa première mention connue, en 306, vise l’évêque d’Alexandrie. La primauté romaine se revendique à partir du IIIe siècle avec deux arguments : Pierre est mort ici, et l’Évangile de Matthieu fait dire au Christ « tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Une tombe et un jeu de mots — c’était plus solide qu’il n’y paraît, car la tombe attirait des pèlerins, les pèlerins faisaient de Rome un centre, et le centre faisait l’autorité.
452 : un évêque fait ce que l’empereur ne peut plus faire
Les persécutions ont été bien réelles. Un décret impérial de 250 interdit le culte, renvoie les fonctionnaires chrétiens et confisque les biens de l’Église ; la vague la plus dure arrive en 303 sous Dioclétien. Puis Constantin se convertit et tout bascule : le pape reçoit une résidence officielle au Latran, et une basilique s’élève sur la colline du Vatican, exactement au-dessus de la sépulture attribuée à Pierre.
Le moment décisif vient plus tard, et il ne doit rien à un empereur. En 452, Attila menace l’Italie. Léon Ier, dit le Grand, prend la route et va à sa rencontre. Attila renonce à marcher sur Rome. Personne ne sait ce qui s’est dit, et les historiens rappellent qu’une épidémie dans les rangs hunniques et des raids byzantins sur ses arrières ont pesé autant que l’éloquence du pape. Ce qui reste, c’est l’image : l’empereur ne protège plus Rome, l’évêque de Rome si.
Ajoutons ce que les manuels racontent mal. La déposition du jeune Romulus Augustule, en 476, est ce que nous appelons « la chute de Rome » ; les contemporains n’y voient aucune rupture, l’Empire continue depuis Constantinople. Dans ce vide occidental, une autorité reste debout et sait écrire, archiver, négocier.
756-1303 : un État, des armées, et l’illusion d’être au-dessus des rois
La suite est une ascension très matérielle, et elle commence par une alliance. Étienne II sacre Pépin le Bref ; en 756, après l’écrasement des Lombards, Pépin offre au pape les cités conquises. Les États pontificaux sont nés, et l’évêque de Rome devient un souverain territorial. Le jour de Noël 800, Léon III couronne Charlemagne. En 846, les Sarrasins pillent Saint-Pierre : la réponse est une muraille, la cité léonine. En 962, Otton Ier se fait couronner à Rome et fonde le Saint-Empire romain germanique. Deux pouvoirs universels, une seule ville.
Au XIe siècle, la réforme dite grégorienne verrouille la maison. Sous Nicolas II, l’élection du pape est réservée aux cardinaux, ce qui en exclut les laïcs — l’empereur au premier chef ; le célibat des prêtres est imposé pour empêcher que les charges ne se transmettent de père en fils. En 1095, à Clermont, Urbain II appelle au pèlerinage armé : Jérusalem tombera en 1099. Pour les expéditions suivantes, ce sont les souverains qui décideront. Le sommet théorique est atteint au quatrième concile du Latran, en 1215, qui place le pouvoir spirituel du pape au-dessus de son pouvoir temporel — donc au-dessus des souverains catholiques, qu’il peut sanctionner. Sur le papier, c’est immense. Dans les faits, cela tient à peu de chose : Frédéric II, empereur et roi de Sicile, oblige le pape à fuir Rome pour Lyon, d’où celui-ci lui retire le titre impérial en 1245, sans grand effet.
C’est dans ces décennies-là que naît, par pure exaspération, le rituel le plus célèbre de l’Église. À la mort de Clément IV en 1268, les cardinaux réunis à Viterbe n’arrivent pas à s’entendre. Les semaines deviennent des mois, puis des années. On finit par les enfermer à clé ; selon le récit traditionnel, on découvre le toit de la salle et on les réduit au pain et à l’eau. Près de trois ans plus tard — la plus longue vacance de l’histoire pontificale —, un nom sort : Grégoire X. Sa première réforme sera d’inscrire la méthode dans le droit. Enfermés à clé, cum clave : voilà le conclave.
Et puis il y a Anagni. Philippe le Bel, en guerre contre les Anglais, veut lever un impôt exceptionnel touchant le clergé sans consulter le Saint-Siège ; Boniface VIII s’y oppose. Le 7 septembre 1303, le roi envoie des hommes chez le pape pour le saisir. La tradition veut qu’il ait été giflé — le fameux « soufflet d’Anagni » —, détail que rien ne prouve. Quatre-vingt-huit ans après Latran IV, un roi allait chercher à domicile celui qui se disait au-dessus des rois.
Avignon et les trois papes : la papauté survit à ses propres divisions
On imagine les papes fixés à Rome depuis toujours. C’est faux : la cour pontificale a longtemps été itinérante. Clément V, élu en 1305, est couronné à Lyon ; quatre ans plus tard, en route vers un concile, il s’arrête à Avignon, y tombe malade, décide d’y rester le temps de se rétablir, puis y fait venir la Curie romaine. La halte de convalescence durera près de soixante-dix ans et sept papes, tous français. Le choix n’avait rien d’absurde : Avignon est sur le Rhône, au croisement des routes qui relient l’Italie, la France, l’Espagne et l’Empire, plus près du centre de gravité d’une chrétienté étendue vers le nord.
Le retour à Rome, en 1377, déclenche pire. En 1378, l’élection d’Urbain VI est contestée par une partie des cardinaux, qui élisent Clément VII à Avignon. L’Europe se partage : la France, la Castille, l’Écosse et Naples derrière Avignon ; le Saint-Empire, l’Angleterre et la Scandinavie derrière Rome. En 1409, un concile réuni à Pise croit régler l’affaire en élisant un troisième pape. Il faudra qu’un empereur, Sigismond, impose la démission des trois. Pendant près de quarante ans, la chrétienté latine a vécu sans savoir avec certitude qui était le pape — et elle n’a pas cessé d’être chrétienne. C’est une information capitale sur ce qui tenait l’édifice.
1517 : la moitié de l’Europe s’en va
Avant la rupture, une parenthèse qu’on oublie. Sixte IV lance la reconstruction d’une chapelle du palais du Vatican — elle portera son nom — et fait de Rome l’un des hauts lieux de l’imprimerie européenne, où l’on publie des textes chrétiens mais aussi des penseurs de l’Antiquité païenne : l’image d’une Église en bloc obscurantiste ne résiste pas à ce pontificat. Jules II va plus loin. En 1506, il fait raser l’ancienne basilique Saint-Pierre pour en lancer une nouvelle, et attire Michel-Ange et Raphaël. Tout cela coûte une fortune, dont une part vient de la vente des indulgences. En 1517, un moine augustin nommé Martin Luther rédige 95 thèses contre cette pratique. L’image du texte cloué sur la porte de l’église de Wittenberg est célèbre ; elle est aussi discutée, le récit venant de Melanchthon après la mort de Luther. Ce qui est solide, c’est l’envoi des thèses à sa hiérarchie le 31 octobre 1517 — et l’incendie qui suit.
Le reste s’enchaîne vite. En 1527, Rome est mise à sac et le pape se réfugie au château Saint-Ange ; la garde suisse, arrivée en 1506, s’illustre en couvrant sa retraite. En 1534 naît l’anglicanisme, après le refus par Clément VII d’annuler le mariage d’Henri VIII : l’épouse répudiée, Catherine d’Aragon, était une parente de Charles Quint, que le pape ne pouvait froisser. En 1545, le concile de Trente s’ouvre sur un constat d’échec : l’autorité du pape tient sur ceux qui lui restent fidèles, mais l’Église a perdu la moitié de l’Europe. La réponse ne sera presque plus militaire — la Sainte Ligue de Pie V, qui arrête l’expansion ottomane à Lépante en 1571, est l’exception. Elle sera missionnaire : les Jésuites, fondés en 1540, partent en Amérique, en Chine, en Inde, au Japon.
1799 et 1870 : deux fois donnée pour morte
Revenons à Valence. La Révolution française n’a pas seulement pris des biens à l’Église, elle a refait son organisation : Avignon annexée, ordres religieux interdits, et une Constitution civile du clergé qui transforme prêtres et évêques en fonctionnaires élus, payés par l’État, sur des diocèses redécoupés selon les départements. Vient ensuite le traité de Tolentino, en février 1797, qui abandonne aux Français le nord des États pontificaux. Un an plus tard, des émeutes antifrançaises à Rome servent de motif à l’occupation : République romaine proclamée, églises pillées, œuvres d’art expédiées en France, pape arrêté. Son successeur signera en 1801 un concordat qui acte les pertes, regardera le 2 décembre 1804 Napoléon se couronner lui-même à Notre-Dame, puis sera arrêté à son tour et enfermé à Fontainebleau pendant que les archives du Vatican prenaient la route de Paris.
Le second acte est italien. Le royaume d’Italie, proclamé en 1861, annexe l’essentiel des États pontificaux et ne laisse au pape que le Latium, protégé par les troupes de Napoléon III. Quand la défaite de Sedan, en septembre 1870, oblige la France à rappeler ses soldats, l’armée italienne entre dans Rome, qui devient capitale du royaume l’année suivante. Pie IX se retire au Vatican et se déclare prisonnier : c’est la « question romaine ». Ce pape, recordman de longévité — trente et un ans, de 1846 à sa mort le 7 février 1878 —, aura passé la fin de son pontificat sans un mètre carré de souveraineté. Il faudra les accords du Latran de 1929, signés avec Mussolini, pour qu’un pape reconnaisse Rome comme capitale italienne et reçoive en échange un territoire minuscule et inviolable.
Regardez ce qui suit. Privé d’États, le pape devient une voix. Benoît XV qualifie la Première Guerre mondiale de suicide de l’Europe civilisée, refuse de prendre parti — ce qui lui vaut d’être traité de « pape boche » en France — et propose en 1917, sans succès, un plan de paix aux belligérants. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Pie XII garde la même neutralité publique : il fait allusion aux crimes nazis dans son message de Noël 1942 sans nommer l’extermination des juifs, tandis que le Vatican transmet des renseignements aux Alliés. Ce silence relatif fait toujours débat, et les historiens ne s’accordent ni sur ses motifs — crainte d’aggraver le sort des déportés, souci de neutralité, calcul politique — ni sur ses effets. L’ouverture des archives de ce pontificat, en 2020, a relancé l’enquête plutôt qu’elle ne l’a close.
Il y a quelque chose de troublant dans ce parcours. Chaque fois que la papauté a perdu un pouvoir concret — les armées après Lépante, l’Europe du Nord après Luther, ses États en 1870 —, sa portée a grandi. Ni miracle ni leçon de morale : le résultat assez mécanique d’une institution qui a cessé d’être une rivale pour les puissances et n’a plus eu à défendre que sa parole. On le vérifie aujourd’hui à l’envers. Ce qui l’atteint le plus durement au XXIe siècle n’est ni une armée ni un traité, mais les scandales d’abus sexuels, qui frappent là où se trouve sa dernière ressource. Elle a survécu à Napoléon ; on ignore si l’on survit à la perte de sa propre parole.