Trois morts héroïques qui signent la fin d’un monde

Un capitaine amputé calé dans un baril à Aboukir, un roi aveugle enchaîné à ses guides à Crécy, un pirate qui met le feu à sa barbe avant l’abordage. Ces trois morts héroïques sont racontées comme des sommets de courage. Elles racontent surtout l’effondrement des mondes militaires qui les rendaient possibles.

Baie d’Aboukir, le 1er août 1798. Le vaisseau français Le Tonnant, quatre-vingts canons, est pris entre deux feux britanniques. Son commandant vient de recevoir la mitraille dans les jambes. On l’ampute à la hâte, en pleine bataille, et il ne laisse même pas au chirurgien le temps d’achever le pansement : il se fait remonter sur le pont. Comme il ne tient plus debout, on le cale dans un baril. C’est de là qu’il commandera jusqu’au bout.

Ce genre de scène circule pour ce qu’elle a de spectaculaire. Trois morts reviennent souvent dans ces anthologies du panache : ce capitaine amputé d’Aboukir, un roi aveugle qui se fait enchaîner à deux chevaliers pour charger à Crécy, un pirate qui fume au moment de l’abordage. Elles ont un autre point commun, moins relevé : chacune survient au moment exact où le monde militaire qui la rendait possible est en train de se démonter. Le panache ressemble alors moins à un sommet qu’à une signature de fin de règne.

Aboukir, 1798 : le capitaine qui fait clouer son pavillon au mât

Aristide Aubert Du Petit-Thouars naît en 1760 en Touraine, dans une famille anoblie en 1714 et vouée au métier des armes. Deux des quatre fils partent au collège militaire de La Flèche : l’aîné, Louis-Marie, deviendra un botaniste réputé ; le cadet veut la mer. À neuf ans, il tente de fuguer pour s’embarquer comme mousse à Nantes. On le ramène au collège.

Suit une série de portes fermées. Faute de place dans la marine, on le verse dans un régiment de terre. En 1776, à seize ans, il se porte volontaire pour la troisième expédition de James Cook : refusé. C’est la guerre qui lui ouvre l’océan. La France entre en 1778 dans le conflit américain ; il passe ses examens à Rochefort, embarque à dix-huit ans sur Le Fendant et se bat jusqu’en 1782, du Sénégal aux Antilles. Lieutenant de vaisseau en 1792, il s’exile sous la Terreur, revient en 1795 — et reçoit malgré son passé d’aristocrate un vaisseau de quatre-vingts canons. La marine républicaine manque trop d’officiers pour faire la fine bouche.

Le 19 mai 1798, la flotte quitte Toulon : près de deux cents bâtiments, environ trente-cinq mille hommes, et un général dont le Directoire veut surtout éloigner l’ombre de Paris. Nelson, qui ignore la destination de l’expédition, double la flotte française sans la voir et se présente devant Alexandrie le 28 juin. Bonaparte y arrive le 1er juillet. Nelson revient le 1er août.

Ce qui suit est attesté par les rapports des deux camps : la ligne française est enfoncée, le vaisseau amiral l’Orient saute dans la soirée, et Le Tonnant se bat encore alors que la bataille est perdue. Il endommage sévèrement le HMS Majestic, contraint le HMS Bellerophon à rompre, puis se retrouve pris entre deux feux. Relèvent en revanche de la reconstitution le détail des blessures — une jambe, les deux jambes, un bras selon les récits — et le fameux baril de son, transmis par la tradition plus que par un procès-verbal. Le reste tient en trois gestes : il fait clouer les couleurs au mât, il refuse la reddition que les Anglais lui proposent, et son dernier ordre est qu’on jette son corps à la mer.

La flotte française avait perdu avant le premier coup de canon

La légende voudrait que tout se résume au génie de Nelson. Les faits sont moins flatteurs pour les deux camps. La flotte française, trop grande pour le port d’Alexandrie, mouille à découvert dans la baie d’Aboukir. L’amiral Brueys n’envoie pas d’éclaireurs. Il choisit une ligne de combat fixe qui laisse des points vulnérables, plusieurs de ses capitaines n’appliquent pas ses instructions, et une partie des équipages est à terre, en quête d’eau et de vivres. Quand le combat s’engage à dix-huit heures vingt, treize vaisseaux de ligne français font face à une escadre britannique de format comparable. Ce n’est donc pas une affaire de nombre.

Le courage du commandant du Tonnant intervient là où la chaîne de commandement a déjà cédé. Il compense, seul, ce que personne n’a fait en amont. C’est admirable et sans effet. La mémoire n’a même pas suivi : les guerres napoléoniennes ont produit tant de fins spectaculaires qu’on a largement oublié son nom.

Crécy, 1346 : un roi aveugle exige la première ligne

Quatre siècles et demi plus tôt, une autre bravoure sans emploi. La France du début du XIVe siècle est le royaume le plus peuplé d’Europe et sa noblesse combat à cheval, en affrontements individuels, avec une préférence marquée pour la capture : un adversaire vivant vaut une rançon, un mort ne vaut rien. Ce système a une économie, et elle se fissure. Un refroidissement du climat abîme les récoltes et fait planer le retour de la famine, disparue depuis le XIIe siècle ; les revenus nobiliaires baissent, les impôts montent.

La crise successorale fait le reste. Philippe le Bel meurt en 1314, Louis X le Hutin lui succède et meurt, son fils Jean Ier le Posthume meurt quatre jours après sa naissance en 1316, Jeanne de Navarre est écartée, Philippe V le Long meurt en 1322 et Charles IV le Bel en 1328. Les grands choisissent Philippe VI de Valois plutôt qu’Édouard III d’Angleterre, pourtant petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle de France. La raison est peu juridique : on ne veut pas d’un roi étranger. La fameuse loi salique, présentée comme une règle immémoriale, est une justification tardive, remise en avant une trentaine d’années après l’éviction de Jeanne. Le droit vient après la décision, pas avant.

La guerre déclarée le 7 octobre 1337 ne porte d’ailleurs pas d’abord sur la couronne de France. Édouard III veut qu’on cesse de lui contester la Guyenne, dernier morceau de France qu’il conserve et source de son vin depuis que le refroidissement l’empêche d’en produire chez lui. Philippe VI soutient les nobles écossais révoltés ; Édouard ressort alors ses droits dynastiques comme on sort une arme de négociation.

Le 26 août 1346, à Crécy, se trouve dans l’armée française un chevalier d’environ cinquante ans qui ne voit rien. Jean Ier de Bohême, comte de Luxembourg, né en 1296, a laissé gouverner son royaume à sa femme pour courir l’Europe à la recherche de batailles. Une ophtalmie contractée en croisade en Lituanie, mal soignée, l’a rendu aveugle en 1336. Il exige d’être placé en première ligne. On l’attache en armure sur son cheval, enchaîné à deux compagnons chargés de le guider, et il part dans la charge.

Chez le chroniqueur Froissart, le roi aveugle demande à ses compagnons de le mener assez avant pour qu’il puisse frapper au moins un coup d’épée. Froissart écrit des décennies plus tard, pour un public de cour qui attend précisément cela d’un roi.

Le partage des registres est net. Que Jean de Bohême soit mort à Crécy est attesté. Qu’il ait chargé enchaîné est vraisemblable, plusieurs sources médiévales le rapportent. Le détail des paroles échangées et de la mêlée nocturne où il aurait frappé amis et ennemis relève de la légende — et c’est là qu’elle devient intéressante, car elle sert à sauver quelque chose : au milieu d’une déroute humiliante, elle offre à la chevalerie une image conforme à ses valeurs.

Ce qui a tué la chevalerie tenait dans une corde mouillée

Les Anglais ont abandonné progressivement la chevalerie féodale, trop coûteuse, pour une armée d’archers et d’arbalétriers conscrits, une cavalerie légère et une pratique méthodique des chevauchées de pillage. Certains attribuent l’inspiration aux Écossais ; l’attribution est débattue.

Le résultat, à Crécy, tient dans une affaire d’intendance. Après une longue marche sous un soleil écrasant, un orage crève sur le champ de bataille. Les archers anglais ont mis leurs cordes à l’abri ; les arbalétriers génois, au premier rang de l’armée française, ne l’ont pas fait. Ils tirent : les cordes détendues envoient les carreaux mollement, à quelques mètres devant eux, pendant que les flèches anglaises font des ravages. Édouard III fait en outre tonner quelques bouches à feu emportées pour impressionner les villes assiégées. Elles ne détruisent presque rien — leur effet est sonore, pas balistique — mais le bruit achève d’affoler les Génois, qui refluent. Ce n’était pas une lâcheté. C’était une corde mouillée.

La chevalerie française, criblée de flèches et gênée par ces piétons en retraite, les massacre alors sur ordre du roi pour se frayer un passage. Les archers anglais, retranchés derrière des haies, abattent les chevaux puis achèvent les cavaliers à terre : eux ne cherchent pas de prisonniers, et cette absence de rançon change tout. Quinze à vingt mille Anglais défont environ cinquante mille Français. Philippe VI quitte le champ de bataille. Jean de Bohême y meurt. On peut trouver sa fin magnifique ; elle reste militairement inutile.

Barbe Noire : la terreur comme économie de guerre

Troisième cas, autre effondrement. Au début du XVIIIe siècle, la ruine des paysans jette des hommes vers la marine royale ou marchande, où les conditions sont épouvantables et le salaire dérisoire. La guerre de Succession d’Espagne, ouverte en 1701, rend soudain les marins indispensables : on recrute, on augmente les soldes, et beaucoup passent à la course. Les traités d’Utrecht, en 1713, retournent la table. Salaires parfois divisés par deux, rations réduites, mauvais traitements, effectifs de la Royal Navy effondrés : environ quarante-neuf mille hommes en 1712, un peu plus de treize mille en 1714. La piraterie de l’âge d’or n’est pas née d’une soif d’aventure. C’est une démobilisation qui a mal tourné.

Sur Edward Teach, on sait peu de chose. Le nom est sans doute un emprunt. On le dit né vers 1680 à Bristol, ou en Caroline, ou en Jamaïque, peut-être dans une famille aisée puisqu’il savait lire et écrire : trois hypothèses, aucune certitude. Il rejoint New Providence, aux Bahamas, où Nassau abrite jusqu’à huit cents forbans, devient le second de Benjamin Hornigold, puis reçoit en novembre 1716 un gros négrier capturé, La Concorde, qu’il rebaptise Queen Anne’s Revenge et arme de vingt canons supplémentaires. L’équipage écarte bientôt Hornigold, jugé trop tiède parce qu’il refusait d’attaquer les navires britanniques, étant britannique lui-même. Celui-ci acceptera une grâce royale et finira chasseur de pirates : dans ce milieu, les camps se traversent facilement.

Avec Stede Bonnet, surnommé le Gentleman, Teach capture près de dix-huit navires et bloque Charleston en mai 1718. Sa méthode est théâtrale et rentable. Il laisse pousser une barbe qui lui monte sous les yeux, y noue des mèches auxquelles il met le feu, glisse des allumettes enflammées sous son grand chapeau noir. À l’abordage, il fume. Les sources disponibles suggèrent qu’il ne maltraitait pas ses prisonniers et qu’on lui a prêté des atrocités qu’il n’a sans doute jamais commises : il laissait la rumeur travailler pour lui, et la plupart de ses proies se rendaient sans combattre. La terreur lui coûtait moins cher que la poudre.

La suite est moins romanesque que les films. Il échoue son navire amiral sur un banc de sable — volontairement, semble-t-il —, abandonne une partie de son équipage sur des îlots, accepte le pardon royal, puis reprend ses activités depuis Ocracoke sous la protection de Charles Eden, gouverneur de Caroline du Nord peu regardant sur la provenance des marchandises. Des colons excédés alertent le gouverneur de Virginie, qui monte une expédition hors de sa juridiction avec les meilleurs hommes de deux frégates, le Lyme et le Pearl. Le 22 novembre 1718 au matin, deux sloops commandés par le lieutenant Maynard le surprennent. Une bordée pirate fauche une vingtaine d’hommes, le tiers de l’effectif adverse. Teach aborde avec ses derniers fidèles et tombe dans le piège : des marins cachés en cale surgissent et l’encerclent. On comptera sur son corps cinq balles et vingt à trente coupures avant de le jeter à la mer. Sa tête restera suspendue au beaupré.

Ce que ces morts héroïques ont en commun

Un capitaine sans jambes qui transforme son corps en support de pavillon. Un roi aveugle attaché à ses guides pour charger des archers retranchés. Un pirate qui se met en scène jusqu’à mourir en costume. On peut lire ces trois fins comme une collection de courages ; elles se ressemblent surtout par ce qui les entoure.

Dans les trois cas, l’individu compense ce que le système ne fait plus. La marine républicaine se fait surprendre au mouillage : reste le geste d’un homme sur son pont. La chevalerie française a perdu son modèle économique et sa méthode de combat : reste le geste d’un roi aveugle. La piraterie vit d’une démobilisation navale et d’arrangements avec des gouverneurs : reste le geste d’un homme qui se peint en démon. Le panache n’arrive pas quand tout va bien.

Il ne s’agit pas de juger ces hommes depuis 2026 : la logique du XIVe siècle avait sa cohérence, et un chevalier qui refusait la première ligne perdait ce qui faisait de lui un chevalier. Il y a là une leçon d’observation plutôt qu’une leçon de morale. Là où l’on célèbre bruyamment le sacrifice individuel, il vaut la peine de regarder ce qui, en amont, l’a rendu nécessaire. Les éclaireurs qu’on n’a pas envoyés. Les cordes qu’on n’a pas mises à l’abri. Les salaires qu’on a divisés par deux. C’est rarement le sujet des récits épiques. C’est presque toujours le vrai sujet de la bataille.

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