À l’été 1944, les services secrets britanniques étudient l’assassinat d’Hitler, puis renoncent. L’un des arguments consignés est déconcertant : vivant, il sert les Alliés mieux qu’un général compétent. De Dunkerque aux Ardennes, sept décisions personnelles racontent comment un chef de guerre a démoli sa propre armée.
Été 1944, dans les bureaux londoniens du Special Operations Executive. Des officiers britanniques dessinent les allées d’une propriété de montagne bavaroise, chronomètrent une promenade matinale, discutent du calibre d’un fusil et de l’endroit précis où un tireur pourrait attendre. Le plan porte un nom de code : Foxley. Il ne sera jamais exécuté.
Le dossier existe, il a été déclassifié en 1998 et il est consultable aux Archives nationales britanniques : cela, c’est attesté. La raison exacte de l’abandon l’est beaucoup moins, et les historiens ne s’accordent pas. Mais parmi les objections écrites qui circulent alors, une revient : supprimer Hitler risquerait de remettre la conduite des armées allemandes à un soldat de métier. Autrement dit, à quelqu’un de meilleur. Elle mérite surtout qu’on la prenne au sérieux et qu’on regarde, décision par décision, ce que ce chef de guerre a coûté à son propre camp.
Dunkerque : l’ordre d’arrêt qui laisse partir une armée
Le 10 mai 1940 à 4 h 45, la Wehrmacht attaque les Pays-Bas et la Belgique. Dès 7 heures, les divisions françaises et britanniques entrent en Belgique pour aller au-devant du choc. C’est exactement ce qu’on attendait d’elles : la vraie percée se produit plus au sud, dans les Ardennes, à Sedan, à la charnière entre la ligne Maginot et les forces parties vers le nord. Trois divisions blindées, environ 1 500 appareils en appui, et en face une 9e armée de réservistes.
Un demi-million de soldats franco-britanniques se retrouvent enfermés dans la poche de Dunkerque. Et là, devant la proie, Hitler impose le Haltbefehl, l’arrêt de la progression des blindés. La décision est prise contre l’avis d’une partie de ses généraux, à l’issue d’une altercation d’une violence rare avec von Brauchitsch, chef de l’armée de terre, qui voulait attaquer sans attendre. Les motifs discutés depuis quatre-vingts ans sont multiples — ménager les chars pour la suite de la campagne, terrain marécageux, promesse de Göring de finir le travail par les airs, peut-être un geste calculé vers Londres. Aucun historien ne tranche définitivement. Ce qui est certain, c’est le résultat : l’opération Dynamo, du 26 mai au 4 juin, réembarque 338 226 hommes depuis les plages, faute de port utilisable, avec des navires de guerre, des cargos, des chalutiers et des yachts privés.
On a beaucoup parlé de « miracle ». Il faut regarder ce que ce miracle a coûté et ce qu’il a laissé. Plusieurs dizaines de bâtiments de la Royal Navy coulés. Une armée britannique qui rembarque nue : la totalité de son armement reste sur le sable. Et des dizaines de milliers de soldats français qui tiennent le périmètre pour couvrir le rembarquement, puis partent en captivité. Le miracle a un nom moins flatteur : une décision allemande, et un sacrifice français.
24 août 1940 : une erreur de navigation sauve la RAF
Vient la bataille d’Angleterre. Göring obtient la conduite des opérations en promettant d’en finir avec la RAF en trois semaines. Il aligne près d’un millier de chasseurs et autant de bombardiers ; les Britanniques en ont 850 au départ. La Luftwaffe s’en prend d’abord aux convois et aux ports de la Manche, puis vise juste : les bases du Fighter Command autour de Londres.
Contrairement à l’image d’une RAF invincible, l’affaire tourne mal pour Londres. Fin août, début septembre, le Fighter Command est au point de rupture. Des bases du sud-est sont évacuées. Plus de 300 chasseurs britanniques sont abattus et 230 pilotes ont disparu avant le 7 septembre : les pertes dépassent le renouvellement. Les Britanniques tiennent grâce à deux atouts — un radar tenu ultra-secret et un réseau d’observateurs centralisé par la RAF, qui leur dit quand les escadrilles décollent et de quoi elles sont faites — mais on ne gagne pas une bataille avec du renseignement quand il n’y a plus de pilotes.
Le 24 août 1940, des bombardiers allemands larguent leurs bombes par erreur sur la banlieue de Londres. Churchill riposte dans l’heure : quelques dizaines de kilos de bombes sur Berlin, purement symboliques, mais Göring avait juré qu’aucune bombe ennemie n’y tomberait jamais. Hitler sort de ses gonds et change de cible : on abandonne les aérodromes, on écrasera les villes. Le Blitz tuera environ 50 000 personnes. Il offrira aussi aux usines et aux terrains d’aviation britanniques le répit qui leur manquait, et ils repartiront à plein régime.
Les Messerschmitt 109 d’escorte n’ont qu’une dizaine de minutes de combat au-dessus du sol anglais : au-dessus de Londres, les bombardiers se retrouvent seuls. Un pilote britannique abattu chez lui redécolle dans l’heure ; un équipage allemand abattu est perdu pour toujours. Plus de 1 850 appareils allemands sont détruits. Une erreur de navigation, une fanfaronnade, une colère : trois riens.
Décembre 1941 : la guerre aux États-Unis, sans y être obligé
On répète souvent que le pacte tripartite liait les mains d’Hitler après Pearl Harbor. C’est faux, et c’est vérifiable dans le texte : l’assistance était prévue si l’un des signataires était attaqué. Or, le 7 décembre 1941, ce sont 353 avions japonais partis de six porte-avions qui attaquent. Le Japon est l’agresseur. Hitler pouvait rester spectateur ; il déclare la guerre aux États-Unis deux jours plus tard, de son propre chef.
Il ouvre ainsi un front contre un pays dont l’armée compte 140 000 hommes en 1940 et en alignera 16 millions, et dont les chaînes produiront 50 000 chars Sherman. On peut discuter du calcul qu’il croyait faire ; pas prétendre qu’il y était contraint.
1942-1943 : diviser, interdire de reculer, attendre les chars neufs
Trois décisions d’Hitler suffisent à raconter l’année qui casse la Wehrmacht. La première est prise le 23 juillet 1942 : le plan Blau, lancé le 28 juin pour saisir les pétroles du Caucase, est scindé en deux axes divergents. D’un côté Bakou, à près de 3 000 kilomètres. De l’autre Stalingrad, avec la 6e armée de Paulus. Deux objectifs, des moyens pour un seul.
La deuxième est l’ordre opérationnel n° 1 du 14 octobre 1942, qui interdit tout recul. Le 23 août, un bombardement massif avait réduit Stalingrad en ruines — un terrain parfait pour le défenseur, exactement l’inverse de ce que cherchait l’attaquant. Le 23 novembre, l’Armée rouge referme sa tenaille sur les flancs tenus par les Roumains et les Italiens, mal équipés : entre 250 000 et 260 000 hommes encerclés. Une armée allemande entière prise au piège, cela ne s’était jamais vu. Göring, lui, promet un pont aérien de 500 tonnes par jour. Ses Junkers 52 démarrent mal par grand froid et avec un mauvais carburant : une centaine de tonnes au mieux, plus de 3 000 tonnes de déficit en huit jours, et la priorité aux munitions sur la nourriture. Paulus, nommé maréchal fin janvier parce qu’aucun maréchal allemand ne s’était jamais rendu, se rend le 2 février 1943. Sur 91 000 prisonniers, moins de 5 000 reverront l’Allemagne.
Un mot sur la hiérarchie des désastres, parce qu’elle n’est pas celle qu’on croit. Trois mois plus tard, en Tunisie, la capitulation du 8 mai 1943 livre 130 000 prisonniers allemands — Hitler ayant refusé le repli de Rommel et envoyé des renforts dans une souricière. Certains historiens considèrent cette perte comme stratégiquement au moins aussi lourde que Stalingrad ; elle est simplement moins symbolique, donc moins racontée.
La troisième décision est un report. L’opération Citadelle, contre le saillant de Koursk — une poche de 150 kilomètres de profondeur —, est repoussée jusqu’au 5 juillet 1943 pour attendre les Panther, les Tigre et les chasseurs de chars Ferdinand. Pendant ce temps, les Soviétiques creusent. Les Britanniques, qui lisent Enigma, leur transmettent une partie des renseignements sur les axes d’attaque, et l’Armée rouge organise une défense en profondeur : champs de mines, artillerie, systèmes antichars étagés. Le 5 juillet, 900 000 Allemands et 2 700 chars se lancent contre 2 millions de soldats et près de 5 000 chars, en majorité des T-34. En cinquante jours, la Wehrmacht perd la moitié des effectifs engagés. Les chars neufs étaient excellents sur le papier ; ils arrivaient trop tard, trop loin des usines, par des trains harcelés par les partisans. Après Koursk, plus aucune initiative de grande ampleur ne sera possible à l’Est. C’est là, plutôt qu’à Stalingrad, que beaucoup situent le point de non-retour.
6 juin 1944 : le seul homme qui décide est en train de dormir
Hitler attendait un débarquement autour d’un port, dans le Pas-de-Calais, là où la Manche ne fait qu’une trentaine de kilomètres. Les Alliés ont entretenu l’illusion à coups de bombardements dans le nord et d’agents doubles mêlant vrai et faux. Ils débarquent 300 kilomètres plus au sud.
Le 6 juin, il s’est couché à 4 heures du matin. Consigne formelle : on ne le réveille pas. Or lui seul peut libérer les divisions de panzers stationnées en France. Il se lève à 10 heures, écoute, et refuse de se déjuger : ce débarquement-là est une diversion, le vrai viendra plus au nord. Sur dix divisions blindées, sept resteront dans le Pas-de-Calais ; 70 % des chars passeront la journée décisive l’arme au pied. Les trois qui partent vers la Normandie découvrent que les résistants ont fait sauter les ponts et doivent descendre très au sud pour remonter.
Six semaines plus tard, le 20 juillet, Stauffenberg dépose une serviette piégée dans la salle de conférences de Prusse-Orientale. La serviette est déplacée derrière un pied de table en bois. L’explosion souffle le bâtiment, tue trois personnes, et Hitler s’en tire avec la main droite blessée. La répression fera environ 5 000 morts, contraindra Rommel au suicide, poussera von Kluge à en faire autant, et achèvera de vider l’état-major de ceux qui savaient dire non. La SS monte en puissance, le mot d’ordre devient idéologique : tenir, en attendant les armes miraculeuses.
Un homme de 1914 aux commandes d’une guerre de 1940
La dernière carte est jouée le 16 décembre 1944 dans les Ardennes, par un temps épouvantable — condition nécessaire pour clouer l’aviation alliée au sol. Objectif : la Meuse, puis Anvers, couper les Alliés en deux, arracher une paix de compromis à l’Ouest pour se retourner vers l’Est. Von Rundstedt, chargé de l’opération, y croit si peu qu’il ne se rend pas à la réunion d’état-major. Les Américains, eux, jugeaient les Ardennes infranchissables pour des blindés : exactement l’erreur commise par les Français quatre ans et demi plus tôt, au même endroit.
L’offensive part avec la moitié du carburant nécessaire, l’autre moitié devant être prise à l’ennemi. Le 22 décembre, munitions et essence manquent. Le 23, le ciel se dégage et les P-47 et les Mustang hachent les colonnes de ravitaillement pendant que Patton contre-attaque par le sud. Il fait près de -20 °C, les chars de 70 tonnes s’enfoncent, les Panzerdivisions alignent une douzaine de blindés au lieu de 120 à 150. Dans les rangs, des adolescents du Volkssturm mal habillés. L’Allemagne y perd 80 000 à 100 000 hommes ; pendant ce temps, les Soviétiques avancent de 500 kilomètres.
La légende du stratège de génie, inventeur de la guerre de mouvement, vient de la propagande nazie — et elle a survécu en partie parce que, faute d’autres sources, on a longtemps raconté cette guerre avec les mots de ceux qui l’avaient perdue. Ce que montrent les décisions elles-mêmes, c’est autre chose : un joueur de coups qui néglige les distances, la logistique et le terrain. En octobre 1941, sur les routes de l’Ouest soviétique, la boue atteint un mètre ; les chevaux s’y enfoncent jusqu’au poitrail et on les abat. Puis, en huit jours, la température tombe à -30 °C, et ce qui était pris dans la boue est pris dans la glace. L’armée la plus moderne d’Europe se démodernise : plus de 70 % de la Wehrmacht reste hippomobile. On peut faire courir un pipeline derrière l’avance pour le carburant ; personne n’a jamais construit de pipeline à foin. Alors les ordres prescrivent de se nourrir sur la population, et les villages ukrainiens et biélorusses sont pillés — une décision logistique qui devient un crime de masse.
Faut-il en conclure que les Alliés n’ont pas gagné cette guerre ? Non, et l’idée serait paresseuse : il a fallu les usines américaines, les réserves humaines soviétiques, le radar britannique et les ponts que des résistants sont allés dynamiter à main nue. Mais il faut regarder en face le rôle joué par un système de décision où un seul homme tranchait tout, et où l’entourage avait été sélectionné pour obéir — après Moscou, von Rundstedt et 37 autres généraux limogés d’un coup, et Keitel surnommé Lakeitel, le laquais, par ses pairs. À la fin, l’homme qui décidait de tout était malade de Parkinson, insomniaque, bourré des injections de son médecin personnel, et paraissait quatre-vingts ans à cinquante-cinq. Personne n’osait le lui dire.
C’est peut-être là que l’épisode nous concerne encore. Une organisation qui punit ceux qui contredisent finit par ne plus recevoir que des informations agréables, puis par prendre des décisions absurdes qu’aucun de ses membres ne juge bonnes. Les officiers du SOE, en 1944, avaient au fond identifié une vulnérabilité qui n’était pas militaire. Ils ont préféré la laisser travailler.