« Nos ancêtres les Gaulois » : une formule inventée au XIXe siècle

En deux ou trois générations, la Gaule a changé de boisson, d’écriture, de vêtement et de dieux. L’aqueduc de Nîmes, le pont du Gard et l’entrée des notables gaulois au Sénat racontent une romanisation rapide et volontaire. Alors pourquoi disons-nous encore « nos ancêtres les Gaulois » ?

Il reste à Nîmes un bassin rond taillé dans la pierre, percé de trous où s’emboîtaient des tuyaux de plomb. C’est le castellum, le point d’arrivée de l’aqueduc. L’eau y tombait après une cinquantaine de kilomètres de parcours, dont environ 90 % en souterrain, avec une pente d’à peine 25 centimètres par kilomètre sur son dernier tronçon. Trente-cinq millions de litres par jour — l’équivalent d’une quinzaine de piscines olympiques — pour une ville qui, un siècle plus tôt, buvait à une source et n’avait rien demandé de tel.

Rien, dans cet objet, n’est gaulois : ni le calcul de pente, ni le mortier d’étanchéité, ni l’idée qu’une cité doive distribuer l’eau quartier par quartier. Pourtant les gens qui ouvraient ces vannes descendaient, pour la plupart, des Volques Arécomiques, le peuple celte installé là bien avant les légions. En deux ou trois générations, ils avaient changé de boisson, d’écriture, de maison, de vêtement et de dieux. La question n’est donc pas de savoir si la Gaule est devenue romaine : elle l’est devenue, et vite. La question est de savoir pourquoi, deux mille ans après, nous continuons à dire « nos ancêtres les Gaulois ».

Avant César, la moitié sud de la Gaule était déjà romaine

C’est le premier malentendu, et il est massif. Dès 125 av. J.-C., Rome tient une bande de territoire qui va des Alpes aux Pyrénées : la future Narbonnaise. En 118 av. J.-C., la Via Domitia y trace la première grande route romaine du pays. Quand Jules César arrive, en 58 av. J.-C., il n’est pas un envahisseur qui découvre un continent inconnu : il est proconsul, c’est-à-dire gouverneur, d’une province romaine depuis près de soixante-dix ans.

Ce qui le pousse plus au nord tient autant à Rome qu’à la Gaule : il lui faut une victoire éclatante pour peser dans la vie politique romaine. L’occasion vient d’un appel à l’aide, celui des Éduens de Bourgogne, menacés par les Helvètes en migration. César repousse les Helvètes. Puis il reste. La guerre d’intervention devient une guerre d’occupation.

Sur le déroulement, prudence. Notre source principale, ce sont les Commentaires sur la Guerre des Gaules, écrits par César lui-même, pour un public romain, avec un objectif politique. Les historiens s’en servent tous et s’en méfient tous : les effectifs y sont probablement gonflés. Ce qui fait consensus : plus d’une centaine de peuples se partageaient le territoire, et Rome a joué de leurs rivalités avec méthode. Les Volques Arécomiques, ceux de Nîmes, étaient du côté de César. Vercingétorix, chef arverne, l’avait été aussi avant de lever une armée en secret, de le battre à Gergovie en 52 av. J.-C., puis de se retrouver assiégé à Alésia avec quelque 80 000 hommes. Il est capturé, emmené à Rome, exhibé devant la foule, exécuté.

Un détail qui a son importance : César n’a jamais été empereur. Rome est alors une république, et son Sénat veille jalousement au partage des pouvoirs. L’Empire naît après lui, avec Octave — son petit-neveu, qui apprend à 19 ans qu’un testament l’a adopté, élimine Marc Antoine et devient Auguste, « le plus illustre ».

Devenir romain, très concrètement : le vin, l’écrit, la poêle

On imagine la romanisation comme une affaire de garnisons. Elle passe surtout par la table, l’école et la salle de bains. La vigne arrive avec les Romains, et avec elle la pomme, la poire, la pêche, la cerise, le canard et le foie gras. La bière, tenue pour une boisson de barbares, recule. Le mouvement va si loin que les viticulteurs italiens finissent par délocaliser leur savoir-faire, et qu’une part considérable du vin servi à Rome — 40 %, selon l’estimation avancée par les spécialistes du sujet — vient de Gaule. Le chaudron celte cède la place à la patine, poêle à parois courbes parfois enduite d’un revêtement argileux qui fait office d’anti-adhésif. On mange sucré-salé, on farcit un poisson avec des cailles, on tient les abats pour les morceaux nobles — sans fourchette : une cuillère et une pique.

Plus lourd de conséquences : la Gaule passe d’une société de l’oral à une société de l’écrit en une ou deux générations. On écrit partout — sur les temples, sur les tombes, jusque sur les enduits peints des maisons, où des écoliers ont gravé leurs exercices. Le druide transmettait par la mémoire ; le notable gallo-romain fait graver son nom dans la pierre. Ce n’est pas un détail technique, c’est un changement de rapport au temps et à la preuve.

Le corps suit. Le blanc de céruse, à base de plomb, éclaircit le teint ; le noir souligne les paupières. Le vêtement se met à parler : bandes verticales pour l’ordre équestre, toge pour le sénateur, braies à entrejambe large pour le Gaulois. Une toge, c’est neuf mètres d’étoffe et quatre kilos et demi. On ne la porte pas par confort, mais parce qu’elle dit qui l’on est.

Et l’on va aux thermes, deux, trois, parfois quatre heures par jour. Nîmes en comptait près de dix établissements, dont il ne reste rien. Le chauffage se fait par hypocauste : un plancher surélevé sous lequel circule l’air chaud, c’est-à-dire le chauffage au sol.

Une transformation qu’on peut encore toucher

Le pont du Gard est le seul pont romain à trois étages encore debout, et il n’est même pas un pont : c’est un porte-tuyau, la partie spectaculaire et visible de l’aqueduc de Nîmes. Près de 50 mètres de haut, 275 mètres de long aujourd’hui contre 360 à l’origine, l’étage supérieur ayant perdu une douzaine d’arches. Environ 50 000 tonnes de pierres, un millier d’ouvriers chaque jour, moins de cinq ans de chantier, autour des années 40-60 apr. J.-C. Le plus troublant est ailleurs : il est monté en pierres sèches, sans mortier, alors que les mêmes ingénieurs maîtrisaient le béton et la voûte — la coupole du Panthéon de Rome fait 43 mètres de portée sans la moindre armature métallique. Ils ont choisi.

Même exigence pour les routes, montées en couches successives — grosses pierres plates en fondation, pierres plus petites, sable pour égaliser, gravier — et bombées pour que l’eau file vers les fossés de drainage. Près de 150 000 kilomètres de voies dans l’Empire, dont 34 000 pour la seule Gaule. La mort de Néron met six jours pour être annoncée de Rome jusqu’en Espagne : près de 170 kilomètres par jour.

Restent les monuments, et la question de savoir qui les payait. Pas Rome : l’essentiel du budget impérial part dans l’armée. Ce sont les habitants les plus riches des cités, qui financent théâtres, portiques et temples et reçoivent en échange les plus hautes fonctions municipales. La Maison Carrée de Nîmes, temple du forum, mesure 26 mètres sur 15 : elle n’est donc pas carrée du tout, mais dans l’Antiquité on appelait « carré » toute figure à quatre côtés et quatre angles droits. À côté, l’Augusteum a été bâti vers 25 av. J.-C. sur la source sacrée du dieu Nemausus, celui qui a donné son nom à la ville. Le sanctuaire gaulois n’a pas été rasé : il a été recouvert par un décor romain, portique de 120 mètres et statue d’Auguste en bronze doré de cinq mètres.

Le vrai moteur n’était pas la légion, c’était la citoyenneté

Rome ne persécute pas les dieux gaulois : les cultes cohabitent puis fusionnent, Mars se retrouvant associé à une épithète celtique. Souplesse au coût politique nul, au rendement énorme.

Car ce que veulent les notables gaulois, c’est la citoyenneté romaine. Ils romanisent leur nom, financent des bâtiments publics, briguent des magistratures. Le système fonctionne si bien que l’empereur Antonin le Pieux descend d’un sénateur gaulois originaire de Nîmes — et que le premier empereur né hors d’Italie, Claude, est né à Lugdunum. Raillé toute sa vie pour son bégaiement, sa boiterie et ses spasmes, porté au pouvoir par des prétoriens qui venaient d’assassiner son neveu Caligula, il se révèle un politique redoutable. C’est lui qui arrache aux sénateurs romains — persuadés d’avoir affaire à des sauvages — le droit pour les notables gaulois d’entrer au Sénat. Son discours a été gravé sur une plaque de bronze dont un fragment est conservé au musée gallo-romain de Lyon. On peut aller le voir.

Ce droit, les Gaulois l’avaient réclamé au sanctuaire des Trois Gaules, sur la colline de la Croix-Rousse. Chaque année en août, pendant plus de deux siècles, une soixantaine de représentants des cités s’y retrouvaient autour d’un immense autel : on y renouvelait l’allégeance à l’empereur, mais on y discutait aussi du poids de l’impôt et des plaintes contre les gouverneurs. Une assemblée provinciale doublée d’une fête.

Il y avait toutefois une ligne à ne pas franchir. Le culte impérial était le seul ciment commun à un empire allant de la Bretagne insulaire à la Syrie : refuser d’y sacrifier n’était pas une opinion religieuse, c’était un refus de l’ordre du monde. À Lyon, durant l’été 177, une quarantaine de chrétiens sont arrêtés et interrogés publiquement au forum. Pothin, premier évêque de Gaule, agonise plus de deux jours après avoir été roué de coups. Une jeune esclave, Blandine, est livrée aux fauves dans l’amphithéâtre des Trois Gaules, puis égorgée ; ses cendres sont jetées dans le Rhône pour qu’il n’en reste rien. Elle est aujourd’hui la patronne de Lyon. Le pouvoir a gagné le supplice et perdu le récit.

Le Gaulois d’Astérix n’a presque rien de gaulois

Trois cent quatre-vingt-cinq millions d’albums vendus : notre image du Gaulois vient largement de là, et elle est faite de bric et de broc.

  • Le sanglier du banquet : les Gaulois étaient des éleveurs et des paysans, pas des chasseurs. Ils mangeaient du mouton et du porc d’élevage. Le sanglier était un animal totem — ce n’est pas la même chose qu’un plat.
  • Le chef porté sur un bouclier : la pratique est franque et apparaît environ quatre siècles plus tard, après la chute de l’Empire. Goscinny et Uderzo l’ont reprise parce qu’elle les amusait.
  • Les noms en -ix : ils n’étaient pas la règle. Et « Vercingétorix » n’est pas un prénom mais un titre, à peu près « le très grand roi des guerriers » — rix étant le cousin celte de rex.
  • Les temples blancs : la pierre nue d’aujourd’hui est un accident de conservation. Monuments et statues étaient peints, les vêtements teints.

La correction vaut aussi pour les Romains. Le pouce baissé qui condamne un gladiateur ne vient d’aucune source antique claire : l’image s’impose au XIXe siècle, en grande partie grâce au tableau de Jean-Léon Gérôme Pollice Verso (1872). Les combats, eux, étaient très codifiés : arbitres, ordres criés en latin, paires de combattants achetées et entraînées ensemble, connaissant donc chacune les faiblesses de l’autre. Sans verser dans l’excès inverse — dire que ce n’était pas la boucherie permanente montrée par Hollywood n’en fait pas un sport de gentlemen, et les hommes envoyés contre les bêtes n’avaient aucun arrangement possible.

Alors pourquoi tenons-nous à « nos ancêtres les Gaulois » ?

Voilà le paradoxe. Tout, dans le sol, dit gallo-romain. La langue elle-même a basculé : les linguistes ne comptent guère plus d’une centaine de mots d’origine gauloise en français — le chêne, la charrue, l’alouette, la bruyère — quand le latin fournit la charpente entière du vocabulaire. Le chiffre de 80 % de mots français venus du latin, souvent cité, circule sans référence précise ; l’ordre de grandeur, lui, n’est contesté par personne.

La formule, elle, est récente et scolaire. Le Gaulois comme ancêtre national se construit au XIXe siècle : Amédée Thierry publie son Histoire des Gaulois en 1828 ; Napoléon III fait fouiller Alésia, écrit une Histoire de Jules César et fait dresser en 1865, à Alise-Sainte-Reine, une statue colossale de Vercingétorix. Après la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, la République a besoin d’un ancêtre qui ne soit ni germain ni franc, et qui appartienne à tout le monde plutôt qu’aux rois. Les manuels de la Troisième République, ceux d’Ernest Lavisse en tête, installent la formule dans des millions de têtes.

Il ne s’agit pas de dire que le XIXe siècle a menti, mais de voir ce qu’il cherchait. Un ancêtre vaincu et pourtant indomptable, rural, chaleureux, capable de rassembler une nation divisée : le Gaulois faisait parfaitement l’affaire. Le Gallo-Romain, avec ses notables qui achetaient leur citoyenneté à coups de portiques financés, beaucoup moins.

Ce que cette bascule éclaire de notre époque n’est pas une leçon de morale : juger des notables du Ier siècle qui voulaient devenir romains n’apprend rien, leur logique était limpide et payante. C’est plutôt une question de vitesse. Une civilisation peut changer de boisson, d’écriture, de vêtement et de dieux en deux générations sans que personne n’ait le sentiment de trahir quoi que ce soit : chaque famille faisait, année après année, ce qui semblait raisonnable. Ce basculement ne s’est pas décidé un jour, dans un traité — il s’est joué dans les cuisines, aux thermes, sur les bancs des écoles. Et il n’a été transformé en récit d’origine que dix-huit siècles plus tard, par des gens qui avaient leurs propres raisons. Nous choisissons nos ancêtres. Encore faut-il savoir qu’on les choisit.

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