Histoire de la montre : une suite de contraintes contournées

On raconte l’horlogerie comme une galerie d’inventeurs géniaux. Les dates racontent autre chose : un interdit religieux à Genève, une commande de la marine allemande, une pile japonaise. L’histoire de la montre est celle d’obstacles contournés bien plus que d’éclairs de génie.

Genève, 1556. La ville est passée au calvinisme et l’interdiction des signes ostentatoires de richesse tombe sur les orfèvres comme une fin de métier. Plus de bijoux, plus de parures, plus rien de ce qui faisait vivre leurs ateliers. Ils ne changent pourtant pas de branche. Ils trouvent une faille : une montre, c’est joli, mais ce n’est pas une parure. C’est un outil. Un instrument de mesure. L’interdit ne dit rien des instruments.

Quatre siècles et demi plus tard, la Suisse reste le pays auquel on associe spontanément le mot montre. Cette industrie-là ne naît pas d’un tempérament national ni d’un savoir-faire tombé du ciel : elle naît d’une prohibition contournée. Et si l’on reprend la chronologie complète, du bâton planté dans le sable égyptien jusqu’au boîtier qui vibre au poignet, le motif se répète avec une régularité gênante. Presque chaque étape de l’histoire de la montre commence par un obstacle — le soleil qui se couche, un poids qui tombe mal, une religion qui interdit, une armée qui exige, une concurrence qui écrase — et se termine par un objet nouveau, fabriqué pour passer à travers.

Le soleil ne se laisse pas découper

Avant le XVe siècle avant notre ère, deux instruments servent déjà à mesurer le temps, et ils sont d’une simplicité désarmante. Le gnomon d’abord : un bâton planté dans le sol, dont l’ombre suit la course du soleil. Il ne donne pas seulement l’heure, il donne aussi la direction, l’ombre se déplaçant d’ouest en est. La clepsydre ensuite, ce sablier à eau qui laisse s’écouler un volume connu. Les plus anciennes sont peu fiables sur la durée : elles indiquent une tendance, pas une heure.

La contrainte est claire. Une ombre ne se lit pas, elle se compare. Pour en tirer un chiffre, il faut une convention. Vers 1450 avant notre ère, en Égypte, quelqu’un trace sur une surface plane un cercle de 360 degrés et le découpe en secteurs de 15 degrés. Vingt-quatre tranches. Vingt-quatre heures. C’est le cadran solaire, et c’est beaucoup plus qu’un progrès technique : la société égyptienne se réorganise autour de ces graduations. Horaires de travail, temps de repos, moments de prière, annonces publiques. On cesse de vivre à l’estime.

Le cadran solaire parvient en Occident vers le IXe siècle avant notre ère. Ce point mérite d’être pesé : pendant toute l’Antiquité et tout le Moyen Âge, il reste le seul instrument de mesure des heures de la journée. Des siècles entiers pendant lesquels savoir l’heure suppose que le ciel soit dégagé. Le vrai verrou n’est pas la précision, il est la dépendance.

Milan, 1335 : l’heure qu’on entend avant de la voir

Pour s’affranchir du soleil, des artisans imaginent d’énormes machines à poids. Le principe est brutal et élégant : un poids tombe lentement, sa chute continue entraîne des rouages et des régulateurs, qui font tourner des roues à dents et des pignons, lesquels finissent par frapper une cloche à intervalles réguliers — un coup pour une heure, deux coups pour deux heures.

Il faut se débarrasser ici de l’image que nous avons d’une horloge. Ces machines n’ont ni cercle, ni gnomon, ni aiguilles. Rien à regarder. L’heure ne s’affiche pas : elle sonne. La première de ce type est construite à Milan en 1335, une horloge publique, encombrante, coûteuse, payée par la communauté et destinée à elle seule. Est-ce vraiment la toute première d’Europe ? Les chroniques médiévales sont avares en détails techniques et plusieurs villes ont revendiqué des machines dans les mêmes décennies ; les historiens se gardent en général de trancher. Ce qui est attesté, en revanche, c’est la diffusion : la pratique gagne l’Italie, puis toute l’Europe vers 1400.

Le cadran, lui, ne vient qu’après. Au début du XVe siècle seulement, certaines horloges publiques se dotent des premiers cadrans divisés en douze heures. Autrement dit, pendant près d’un siècle, l’heure mécanique européenne a été un son collectif avant de devenir une image. Personne ne « regardait » l’heure : on l’entendait, tous en même temps, jusqu’au bout des ruelles.

Nouvelle contrainte, aussitôt. La chute d’un poids manque de régularité, et cette imprécision se voit dès qu’on la traduit en course d’aiguilles. L’heure se décale progressivement, et elle diffère d’une ville à l’autre — bien avant que la question du décalage horaire ne se pose. Deux villes voisines pouvaient sonner midi à plusieurs minutes d’écart sans que quiconque y trouve à redire. La réponse des artisans sera la miniaturisation des engrenages. En se spécialisant dans cette mécanique fine, ils cessent d’être des forgerons ou des serruriers : ils deviennent des horlogers.

Genève, 1556 : une interdiction religieuse fabrique une industrie

Revenons à la faille genevoise. À partir de 1556, la Suisse commence à donner le tempo à l’horlogerie européenne, et la raison n’a rien de technique : elle est religieuse. Genève calviniste bannit les signes de richesse, donc les bijoux ; les orfèvres se reconvertissent en faisant valoir que la montre est un outil. Au même moment, les guerres de religion jettent sur les routes des protestants pourchassés dans toute l’Europe. Beaucoup se réfugient en Suisse, et parmi eux figurent de nombreux horlogers anglais, réputés pour leurs innovations. Une prohibition d’un côté, un afflux de compétences de l’autre : de 1600 à 1800, Genève triple sa population.

La suite est presque comique. La ville qui a interdit le luxe exporte ses montres partout, jusqu’à la cour de l’empereur de Chine. Et une fois les guerres finies, une partie des artisans suisses repart travailler dans les cours d’Europe, sur des pièces d’exception. L’objet censé n’être qu’un outil est redevenu ce qu’on lui interdisait d’être.

C’est ici que la légende du génie national se dissout. On peut admirer le savoir-faire genevois sans lui inventer une origine mystique. Il vient d’une contrainte morale, d’une migration forcée et d’un argument de vendeur.

Le pendule, le ressort et le rotor : la précision arrachée

L’autre grande contrainte, c’est la matière elle-même. La montre portative abandonne le poids — impossible à emporter — au profit d’un ressort qu’il faut remonter régulièrement pour conserver l’heure. Dès 1480 apparaissent les premières horloges de table ou de poche. Au XVIe siècle, à Nuremberg, Peter Henlein façonne une horloge bijou de forme ovale, finement ouvragée, que la postérité a surnommée l’Œuf de Nuremberg.

Sur ce point, la prudence s’impose. Henlein est régulièrement cité parmi les premiers créateurs de montres, mais aucun inventeur unique n’est attesté : l’objet découle d’une série d’avancées techniques successives, dans plusieurs villes, sur plusieurs générations. Le surnom d’Œuf de Nuremberg lui-même s’est imposé bien après coup et fait l’objet de discussions. La légende de l’inventeur solitaire est confortable — elle donne un visage, une date, une anecdote — mais elle décrit mal la façon dont les techniques progressent réellement.

Ces montres, produites en Italie, en Allemagne et en France, s’appellent des boîtes de montre et se portent en collier ou épinglées sur les corsages, chez les dames comme chez les messieurs. Quand les progrès permettent de les aplatir, elles glissent dans le gousset, cette petite poche de l’habit masculin, retenues par une chaîne accrochée au vêtement. Dégainer sa montre devient alors un geste social : les matériaux et les techniques employés coûtent très cher, et cela se voit.

Restait la précision. En 1638, dans son Discours sur deux sciences nouvelles, Galilée établit les mouvements du pendule. Christian Huygens en tire la première horloge à pendule en 1657, puis la première montre à balancier en spirale en 1675. En 1777, l’horloger suisse Abraham Louis Perrelet règle un dernier agacement quotidien en rendant la montre mécanique automatique : un rotor tourne sur lui-même au gré des mouvements du porteur et remonte seul le ressort du barillet. Chaque fois, la même logique : une gêne concrète, une solution mécanique.

Le poignet, un territoire longtemps tenu pour féminin

En 1790, la Maison Jaquet-Droz lance de petites montres montées sur bracelets, portées comme des bijoux. Une anecdote circule sur Caroline Bonaparte, la plus jeune sœur de Napoléon, qui en aurait porté une différente chaque jour de la semaine. Elle est jolie, souvent reprise, et invérifiable en l’état : elle relève du récit d’atelier plutôt que de l’archive. Si elle a tant de succès, c’est qu’elle condense en une image ce qui est, lui, parfaitement attesté — la montre-bracelet a longtemps été un accessoire considéré comme féminin. Les hommes lui préféraient le gousset, plus gros, moins discret, jugé plus viril.

Ce sont deux contraintes très prosaïques qui font basculer l’objet. D’abord l’armée : en 1880, la firme suisse Girard Perregaux produit en série des montres-bracelets pour les officiers de la marine allemande. Plus solides, plus plates, résistant à une certaine immersion dans l’eau — ce qui était impossible auparavant. Un officier ne peut pas fouiller son gilet d’une main pendant qu’il manœuvre. Ensuite le sport et l’aviation : en 1903, le Français Louis Cartier rend la montre-bracelet vraiment populaire, au poignet des sportifs, des pilotes et bientôt du grand public.

L’objet le plus masculin de l’horlogerie du XXe siècle a donc commencé sa carrière comme bijou de femme, et il a fallu des uniformes pour lui faire changer de camp. Ce genre de retournement devrait nous rendre méfiants devant tout ce qui semble « naturellement » associé à un sexe.

Noël 1969 : ce que l’histoire de la montre doit à une pile japonaise

Le 25 décembre 1969, le groupe japonais Seiko met en vente l’Astron-35SQ, la première montre à quartz. Le composant est électronique, bon marché, alimenté par une pile, et fait osciller le moteur de la montre de façon très stable. Résultat : cinq secondes de retard par mois, soit une minute par an, et un prix trois fois inférieur à celui d’une montre mécanique. Plus précis et moins cher, en même temps. Des siècles de mécanique fine viennent d’être surclassés par un cristal et une pile.

Là encore, méfions-nous du coup de tonnerre. Les recherches sur les horloges à quartz commencent au début du XXe siècle et mettent une soixantaine d’années à aboutir ; la seule Astron représente plus de dix ans de travaux intensifs. Dans la foulée, Longines lance ses premières montres à cristaux liquides et Hamilton commercialise son affichage électroluminescent à LED.

Pour l’industrie suisse, c’est une contrainte d’un genre nouveau : la concurrence asiatique. La réponse arrive en 1983 avec Ernst Thomke et son équipe d’ingénieurs, qui créent la Swatch — contraction de « Suisse » et de « watch ». Quartz, composants et bracelet en plastique, montage simplifié à l’extrême, coût de production très bas, design infiniment variable, prix équivalent à 45 euros. Plus d’un million d’exemplaires la première année, deux millions et demi la deuxième. Conçue avec des artistes et des gens de mode, la Swatch fait perdre à la montre son statut d’objet d’exception transmis de génération en génération. Elle devient un accessoire qu’on assortit à sa tenue.

Le reste va vite. Dès 1984, Pulsar et Seiko développent une première montre intelligente : agenda, calculatrice, puis réception de SMS à partir de 1990. Microsoft propose une montre avec GPS en 2004 ; la première montre connectée à Android via Bluetooth apparaît en 2011. Et en 2015, l’Apple Watch de Tim Cook démocratise l’objet : mails, messages, musique, photos, appels, synchronisation avec le téléphone, douze bracelets interchangeables en cuir, en acier ou en fluoroélastomère — et une collaboration avec Hermès pour des bracelets cousus main.

Cette dernière ligne mérite qu’on s’y arrête. Une entreprise d’électronique s’adjoint un maroquinier de luxe pour habiller un ordinateur de poignet. C’est exactement le mouvement des orfèvres genevois de 1556, à l’envers : là où ils déguisaient un bijou en outil pour passer sous l’interdit, on déguise aujourd’hui un outil en bijou pour justifier le prix.

Reste une question ouverte, et je n’ai pas de réponse tranchée. Le cadran solaire égyptien avait organisé le travail, le repos et la prière ; l’horloge de Milan avait donné à une ville entière un temps commun. Nos montres, elles, ne nous donnent plus l’heure — nos téléphones s’en chargent. Elles comptent nos pas, notre sommeil, nos battements de cœur, et transmettent le tout. L’instrument qui servait à se repérer dans le temps sert désormais à mesurer celui qui le porte. Ce n’est ni un progrès ni une déchéance : c’est, une fois de plus, un objet façonné par la contrainte du moment. La prochaine contrainte dira ce qu’il devient ensuite.

Laisser un commentaire