Guerre d’Indochine : pourquoi sa mémoire reste si apaisée

Huit années de combats, 115 000 morts côté Union française, un demi-million de victimes civiles, 2 000 milliards de francs engloutis. Et pourtant, en France, la guerre d’Indochine ne fait presque plus de bruit — au point que le mot « Indochine » soit devenu un argument de brochure touristique. Cette mémoire calme n’est pas un hasard : elle a des causes datables.

À l’est du bois de Vincennes, dans le Jardin tropical de Nogent-sur-Marne, un temple a brûlé en 1984. Des squatteurs y avaient allumé un feu. Le bâtiment n’était pas une fantaisie exotique : un Đình, une maison communale cochinchinoise, bâtie pour l’exposition coloniale de 1907, transformée en hôpital pour les troupes coloniales pendant la guerre de 14-18, puis consacrée en 1919 par l’empereur Khải Định comme temple aux mânes des Vietnamiens tombés pour la France. Classé à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1965. Incendié en 1984 sans que grand monde s’en émeuve. Relevé en 1991 par une souscription d’anciens combattants, avec ses bambous et son petit lac.

Un lieu de mémoire coloniale qui part en fumée et ne déclenche ni polémique ni tribune : imaginez la même scène avec un monument algérien. C’est là l’anomalie. La guerre d’Indochine a duré près de neuf ans, coûté plus d’un million de vies, et c’est aujourd’hui la guerre coloniale française dont on se dispute le moins. Comprendre pourquoi oblige d’abord à regarder ce qu’elle a été — et ce qu’elle n’a pas été.

La guerre d’Indochine n’a pas commencé en décembre 1946

La date circule partout : décembre 1946, l’Armée nationale du Vietnam, communiste et indépendantiste, dirigée par le général Giáp, lance une offensive générale. Les Français sont totalement surpris. Certaines garnisons assaillies ne seront dégagées qu’en février 1947. Tout cela est attesté. Mais faire de ce mois-là le début du conflit est une commodité de manuel : les combats avaient démarré dès 1945, et selon les régions plus tôt encore. Décembre 1946 ne fait pas naître la guerre, il la rend impossible à nier.

Le corps expéditionnaire reprend d’abord la main. Les Troupes françaises d’Extrême-Orient enchaînent au nord les opérations Léa et Ceinture, qui disloquent les lignes adverses sans jamais les anéantir — nuance décisive, dont on mesurera le prix trois ans plus tard. Jusqu’en 1949, on croit encore la pacification possible. Pendant ce temps, le Việt Minh monte des embuscades, attaque les postes et sabote les axes : la voie ferrée entre Hà Nội et Hải Phòng est coupée deux fois par semaine.

L’unité de base de cette guerre-là n’est ni la division ni le régiment, c’est le poste. Parfois une simple tour forte tenue par une dizaine d’hommes, parfois une pagode fortifiée, parfois une vraie enceinte avec barbelés, tranchées, blockhaus et miradors. Certains ressemblent à des châteaux forts de pierre, d’autres, coulés en béton, à un fragment de ligne Maginot égaré sous les tropiques. Le poste surveille un pont, une route, un canal, une voie ferrée, et sert de point de ralliement aux populations. La vie y est usante : conditions lamentables, harcèlement nocturne, crainte de la trahison, de l’assaut, de la mine. Les hommes rêvent des forces mobiles, dont l’existence nomade est tout aussi éreintante. Seuls les parachutistes, mieux encadrés, mieux préparés, mieux armés et employés sans répit, sortent du lot : on les appelle « les pompiers de l’Indochine ».

L’illusion s’effondre à l’automne 1950. La France évacue la région frontière du Nord ; les colonnes Charton et Lepage sont assaillies, fractionnées, anéanties. C’est la bataille de la RC4, entrée dans les mémoires sous le nom de désastre de Cao Bang : environ 4 000 pertes et une masse de matériel abandonné. Les communistes tiennent désormais les montagnes — la clef de la domination du pays — et touchent directement la frontière chinoise.

Une guerre coloniale devenue front chaud de la guerre froide

Janvier 1951 : la Chine populaire et l’URSS reconnaissent la République démocratique du Viêt Nam. La nature du conflit change. Il ne s’agit plus seulement d’une puissance coloniale face à un mouvement national ; chaque camp a ses parrains, ses obligations, ses limites. Britanniques et Américains d’un côté, avec les États associés — Viêt Nam, Cambodge, Laos ; la Chine de l’autre, avec les Khmers Issarak et le Pathet Lao. À l’intérieur de chaque pays, une guerre civile ethnique et religieuse se superpose à la première : chrétiens et populations des hautes régions se battent contre la domination communiste.

L’image d’une guérilla de paysans en sandales ne tient pas après 1950. Les hommes du Việt Minh sont formés, entraînés et équipés en Chine. En 1953-1954, 4 000 tonnes de matériel chinois arrivent chaque mois : camions, canons de 105, orgues de Staline. La division lourde de Giáp compte 20 000 hommes ; plus de la moitié de ses conducteurs et mécaniciens sont chinois, comme ses artilleurs. Un état-major chinois se tiendra auprès de lui à Diên Biên Phu. En face, la facture atteint 2 000 milliards de francs, dont les trois quarts payés par les États-Unis — car le général de Lattre de Tassigny, arrivé en 1951 à la condition d’avoir les mains libres et de cumuler pouvoirs civils et militaires, a redressé le moral, renforcé les armées des États associés, bloqué quatre assauts de Giáp, et convaincu Washington que la France y combattait le communisme.

Faut-il pour autant cesser de parler de guerre coloniale ? Non, et les historiens ne s’accordent pas sur le dosage. Les uns insistent sur la matrice coloniale, l’ordre impérial que la France cherche à restaurer après 1945 ; les autres sur l’internationalisation du conflit, qui prive les deux camps de leur liberté de manœuvre. Les deux lectures décrivent le même terrain. Retenir seulement la première rend incompréhensible l’artillerie chinoise dans les collines ; retenir seulement la seconde efface la raison pour laquelle le corps expéditionnaire était là.

Diên Biên Phu n’a pas mis fin à la guerre

En octobre 1952, Giáp envahit le Pays thaï. Malgré les parachutistes de Marcel Bigeard, les postes tombent ou se replient, et l’opération Lorraine tourne au désastre au moment du décrochage : l’une des embuscades les plus meurtrières de tout le conflit. Les Français répliquent en inventant à Na San le môle aéroterrestre — une couronne de points d’appui fortifiés protégeant une piste d’aviation. L’assaut de Giáp y échoue, avec au moins un millier de tués. La leçon est double : en rase campagne, l’armée française est vulnérable aux embuscades ; sur une position tenue, appuyée par l’artillerie et l’aviation, elle domine. On ne retiendra que la seconde moitié de la leçon.

Le général Navarre veut rester sur la défensive jusqu’en 1955-1956, le temps de faire monter en puissance les armées des États associés. Diên Biên Phu est censée n’être que la première étape de ce plan. Le 20 novembre 1953, les parachutistes prennent la plaine et rouvrent une vieille piste construite par les Japonais. La garnison s’enterre, et l’on baptise les points d’appui de prénoms de jeunes filles : Anne-Marie, Béatrice, Claudine. Le piège est assumé — il s’agit d’attirer Giáp et de rejouer Na San en plus grand.

Giáp vient. Il fait converger toutes ses divisions régulières et mobilise des milliers de travailleurs civils, hommes et femmes, avec des camions Molotova. Ces convois ne portent pas que du riz : ils tirent les canons jusque dans les hauteurs qui dominent la cuvette, creusent les casemates, ouvrent de nouvelles routes là où l’état-major français jugeait le terrain impraticable. L’attaque part le 13 mars 1954 ; trois positions sont submergées en quelques jours. Fin mars, la piste est inutilisable : tout arrive par parachutage. Les pluies diluviennes achèvent la transformation, et la bataille devient une guerre de tranchées digne de 14-18. Le 7 mai, la garnison se rend. Environ 5 000 morts côté français, 20 000 à 25 000 victimes côté Việt Minh, 8 000 prisonniers de guerre. L’Armée populaire vietnamienne en restitue 853 : les blessés. Pour les autres commence une captivité dont 70 % ne reviendront pas — davantage de morts après la reddition que pendant la bataille.

Et la guerre continue. Les combats se poursuivent au Tonkin, parfois avec succès, sans succès en Annam. Si l’on croit si volontiers que tout s’arrête le 7 mai, c’est que les négociations suisses avaient commencé alors que la cuvette tenait encore. La conférence de Genève de juillet 1954 débouche sur l’indépendance de tous les pays de la péninsule ; les cessez-le-feu s’échelonnent du 27 juillet au 7 août. Les Français évacuent Hà Nội le 9 octobre 1954, le Tonkin en mai 1955, Sài Gòn en septembre 1955 seulement.

Des vétérans rentrés dans le vide

Ils reviennent amers. Convaincus d’avoir été lâchés par des politiques qui leur refusaient les moyens de vaincre, ils trouvent en métropole soit l’indifférence, soit l’hostilité des militants communistes qui admirent Hồ Chí Minh. Le bilan est écrasant et, comme toujours dans ce genre de comptabilité, discuté selon les sources : 115 000 morts côté Union française, dont 21 000 Français ; 400 000 à 500 000 du côté communiste ; un demi-million de victimes civiles. En face, l’Armée populaire vietnamienne alignait 350 000 hommes, sans compter la masse des porteurs et des informateurs.

Un chiffre circule chez les militaires pour mesurer l’impasse : le ratio théorique de quinze contre un jugé nécessaire pour venir à bout d’une insurrection disposant d’un sanctuaire, soit 5 250 000 combattants. Ce n’est pas un fait historique mais une règle doctrinale, contestée. Elle dit surtout ce que ces officiers pensaient de leur défaite : non pas une faute militaire, une équation impossible. Ce sont eux, les cadres, qui tireront les leçons de l’Indochine — les seuls. Ils les appliqueront en Algérie, quelques mois après.

Trois guerres empilées par-dessus une autre

Une mémoire ne s’apaise pas toute seule ; il faut qu’autre chose vienne se poser dessus. Ici, trois couches successives. L’Algérie d’abord, qui commence avant même l’évacuation de Sài Gòn et absorbe tout le contentieux colonial français. Puis la guerre du Viêt Nam de 1960 à 1975, qui coupe le pays entre un Nord allié de la Chine et un Sud allié des États-Unis, et devient la guerre du Viêt Nam dans l’imaginaire mondial — américaine, en couleurs, filmée. Enfin la guerre du Cambodge, de 1975 à 1989. La mémoire collective fonctionne ainsi : l’agression la plus récente gomme la précédente.

S’y ajoute une raison plus rarement dite, et qui reste une explication probable plutôt qu’un fait démontré. En France, les descendants de l’Indochine ne portent pas de grief anticolonial, parce qu’ils ne sont pas arrivés pour cette raison-là. Les Chinois du Viêt Nam s’installent dans le 13e arrondissement de Paris à partir de 1978 — 87 hectares, 16 400 logements neufs livrés depuis 1966, des tours vides qui se remplissent —, rejoints par ceux du Laos et du Cambodge jusqu’en 1986, année des premières fêtes de quartier. On surnommera l’endroit Chợ Lớn-sur-Seine, du nom du quartier chinois de Saigon. Boat People et Land People : ils fuient des dictatures communistes, et leur mémoire douloureuse ne vise pas la France. À côté d’eux, l’ANAI et l’ANAPI entretiennent celle des anciens combattants et des anciens prisonniers. Deux mémoires blessées, qui ne se combattent pas.

De l’affaire Boudarel à l’« Indo-Chic »

Une seule fois la braise a repris. En 1991, Georges Boudarel enseigne la civilisation vietnamienne à Paris VII. Ancien professeur de philosophie à Đà Lạt, il avait rejoint le Việt Minh en 1948, avant d’en être écarté pour avoir critiqué les réformes les plus dures du Parti, et de rentrer en France en 1966. Cette année-là, un ancien officier d’Indochine devenu sous-secrétaire d’État l’accuse d’avoir été le commissaire politique du camp 113, où des prisonniers français étaient « rééduqués ». Vétérans et ANAPI le poursuivent pour tortures et crimes contre l’humanité. Trois procès se succèdent sans qu’aucun jugement définitif ne tranche. Boudarel démissionne, se terre, meurt seul chez lui. L’affaire montre exactement ce que la mémoire indochinoise avait de particulier : une explosion brève, judiciairement stérile, sans lendemain public.

Le reste du temps, la digestion s’est faite par le cinéma et par le commerce. Indochine de Régis Wargnier, L’Amant de Jean-Jacques Annaud, Diên Biên Phu de Pierre Schoendoerffer, l’adaptation du Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras par Rithy Panh en 2008, Les derniers hommes en 2023. Dans les années 1990, le Viêt Nam, le Laos et le Cambodge, économiquement en difficulté, choisissent eux-mêmes de renouer avec l’Europe. Les échanges se multiplient et « Indochine » devient un slogan de brochure : l’« Indo-Chic ». On peut y voir une appropriation gênante ; c’est un peu court, puisque l’initiative est venue de Hà Nội, de Vientiane et de Phnom Penh. En 2018, à Hà Nội, un Premier ministre français annonce que le Viêt Nam sera le partenaire stratégique principal de la France en Asie du Sud-Est. Le pays a fait de la Francophonie un outil d’ouverture internationale : en 2021, une lycéenne vietnamienne remporte le concours d’éloquence de la Francophonie.

Reste ce que cette mémoire apaisée coûte. Les archives existent — l’ECPAD conserve au Fort d’Ivry-sur-Seine, depuis 1948, 15 millions de photographies et 94 000 heures de films couvrant tous les conflits français depuis 1915. Ce qui manque, c’est la dispute. Une guerre dont plus personne ne conteste le récit n’est pas une guerre comprise : c’est une guerre dont il ne reste plus assez de porte-parole pour qu’on en discute. Le Đình de Nogent a brûlé en 1984 sans faire de bruit, et il a fallu des anciens combattants vieillissants pour le relever. Le jour où ils ne seront plus là, la question ne sera pas de savoir si cette mémoire s’apaise encore. Elle sera de savoir s’il en reste une.

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