Le Far West n’a jamais existé : la légende fabriquée par Buffalo Bill

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Le Far West n'a jamais existé : la légende fabriquée par Buffalo Bill
Illustration — Alex Beattie (BY)

Le Far West des cartouchières et des duels à midi n’a jamais tout à fait existé. Il a été inventé, mis en scène et vendu au monde entier par un ancien éclaireur devenu le plus grand imprésario de son temps : William Cody, dit Buffalo Bill.

Londres, printemps 1887. Sous un ciel gris et humide, quarante mille spectateurs se pressent dans une arène dressée à Earl’s Court. Il y a là des ducs, des ministres, et bientôt la reine Victoria elle-même, qui n’a plus paru en public depuis la mort de son époux vingt-six ans plus tôt. Un roulement de tambour. Les portes s’ouvrent. Surgissent au galop des cavaliers lakotas peints de guerre, des cow-boys hurlants, un vrai troupeau de bisons soulevant la poussière, une diligence lancée à pleine vitesse et prise d’assaut. Au centre de ce tourbillon, monté sur un cheval blanc, chapeau à large bord et longue chevelure au vent, un homme salue la foule : Buffalo Bill.

Ce jour-là, l’Europe entière croit voir l’Amérique sauvage telle qu’elle est. En réalité, elle regarde un spectacle. Et ce spectacle est en train d’inventer, sous ses yeux, quelque chose qui n’a jamais tout à fait existé : le Far West.

Un vrai homme de la Frontière

Il faut le dire d’emblée, car cela rend l’histoire plus troublante : William Frederick Cody, né en 1846 dans l’Iowa, n’était pas un imposteur intégral. Il avait réellement vécu la Frontière. Adolescent, il travaille pour des compagnies de transport à travers les Grandes Plaines. Pendant la guerre de Sécession, il sert dans l’armée de l’Union. Après la guerre, il devient chasseur professionnel de bisons pour ravitailler en viande les ouvriers du chemin de fer Kansas Pacific : c’est là qu’il gagne son surnom, en abattant des milliers de bêtes.

Puis il devient éclaireur pour l’armée américaine pendant les guerres indiennes. Il connaît la prairie, le froid, la peur, la boue. Il a côtoyé des soldats, des Cheyennes, des Lakotas, des cheminots et des marchands. En 1872, on lui décerne même la Medal of Honor pour son service comme scout civil. Sur le papier, voilà un authentique homme de l’Ouest.

Mais entre cette vie rude et l’image qui va conquérir le monde, il y a un gouffre. Et ce gouffre, ce sont d’autres qui vont d’abord le combler pour lui.

La naissance d’un personnage de papier

Tout commence avec un écrivain de romans à quatre sous. En 1869, un certain Edward Zane Carroll Judson, qui signe sous le pseudonyme de Ned Buntline, rencontre Cody. Buntline flaire le filon. Il transforme l’éclaireur en héros d’une série de dime novels, ces petits romans populaires vendus une pièce, dévorés par des millions de lecteurs américains avides d’aventures.

Sous la plume de Buntline puis d’autres, Buffalo Bill devient un surhomme : il abat des dizaines d’ennemis, sauve des jeunes filles, traverse des tempêtes, déjoue des complots. La frontière entre l’homme réel et le personnage de fiction se brouille définitivement. Fait extraordinaire : en 1872, on propose à Cody de monter sur scène à Chicago pour jouer… son propre rôle, dans une pièce inspirée de ces romans. Le vrai Buffalo Bill interprète le faux.

Le public adore. Cody comprend alors une chose que peu de ses contemporains ont saisie : les Américains ne veulent pas la vérité de l’Ouest. Ils veulent sa légende. Et il est prêt à la leur vendre.

Le grand chapiteau du mythe

En 1883, Cody lance ce qui deviendra la plus grande machine à fabriquer des rêves du XIXe siècle : le Buffalo Bill’s Wild West. Attention au titre : il n’a jamais voulu qu’on l’appelle un « spectacle » (show). Pour lui, ce n’était pas du théâtre, c’était une « exhibition », une reconstitution fidèle. La nuance est capitale, car c’est précisément ce qui fait basculer la fiction en fausse histoire.

Sous le chapiteau, tout est spectaculaire et calibré. On y trouve :

  • l’attaque de la diligence de Deadwood, prise d’assaut puis sauvée in extremis ;
  • des démonstrations de tir prodigieuses par la petite Annie Oakley, surnommée « Little Sure Shot » ;
  • des chasses au bison reconstituées avec de vrais animaux ;
  • des courses de cavaliers, des lassos, des chevaux sauvages domptés en direct ;
  • et le clou du programme : de grandes batailles entre cavaliers indiens et cow-boys ou soldats.

Pour renforcer l’illusion d’authenticité, Cody engage de véritables acteurs de l’Ouest. En 1885, il obtient la participation d’un homme immense : Sitting Bull (Tatanka Iyotake), le chef spirituel lakota, celui-là même qui avait résisté à l’armée américaine et survécu à la bataille de Little Bighorn où le lieutenant-colonel Custer trouva la mort en 1876. Le vainqueur de Custer défilait désormais dans une arène, applaudi par les foules qui l’avaient tant redouté.

Le public croyait assister à l’Histoire. Il assistait à sa mise en scène par ceux-là mêmes qui l’avaient vécue.

Ce que le chapiteau effaçait

Voici le cœur du problème. Le Far West que Buffalo Bill met en scène n’est pas une invention pure : c’est une caricature, un tri sélectif, une amplification. Il prend quelques éléments réels et les gonfle jusqu’à la démesure, tout en gommant tout le reste. Or « tout le reste », c’était l’essentiel.

Le duel au pistolet, presque un fantasme

Le fameux duel de rue, deux hommes face à face à midi, main tremblant au-dessus du revolver : c’est peut-être l’image la plus fausse de toutes. Les historiens ont montré que ces affrontements ritualisés étaient extrêmement rares. La violence, quand elle éclatait, était le plus souvent brutale, désordonnée, sans grandeur : une bagarre de saloon, un coup tiré dans le dos, une querelle d’ivrognes. Certaines villes minières connaissaient des taux d’homicides élevés, c’est vrai, mais le rituel chevaleresque du duel loyal relève surtout de la fiction.

Des villes plus ordonnées qu’on ne croit

Beaucoup de villes de l’Ouest interdisaient tout simplement le port d’armes à feu dans leur enceinte. À Dodge City, à Tombstone, on devait déposer son revolver chez le shérif en arrivant. Ces bourgades voulaient avant tout attirer commerce, familles et respectabilité. La priorité n’était pas la gâchette, mais la banque, l’école, le journal local et le chemin de fer.

Un Ouest bien plus divers

C’est peut-être l’oubli le plus injuste. L’Ouest réel était profondément multiculturel. Les historiens estiment qu’une part très importante des cow-boys étaient noirs, souvent d’anciens esclaves affranchis, ou d’origine mexicaine, les fameux vaqueros dont les Anglo-Américains ont d’ailleurs copié presque tout le savoir-faire : la selle, le lasso, le vocabulaire. Des milliers de travailleurs chinois avaient bâti les voies ferrées transcontinentales. Des femmes tenaient des commerces, des ranchs, des pensions. Rien de tout cela n’entrait dans le chapiteau, où le cow-boy était blanc, viril et solitaire.

Une conquête bureaucratique

Enfin, la véritable conquête de l’Ouest ne fut pas d’abord une affaire de fusils, mais de papiers, de rails et d’arpenteurs. Ce sont les lois de distribution des terres, les compagnies ferroviaires, les banques, les barbelés et les registres cadastraux qui ont transformé la Frontière. Une épopée d’ingénieurs et de fonctionnaires, autrement moins photogénique qu’une charge de cavalerie.

La tragédie derrière le divertissement

Il faut aussi regarder ce que le spectacle recouvrait pudiquement. Pendant que Buffalo Bill rejouait chaque soir de glorieuses batailles indiennes, les peuples autochtones réels vivaient une catastrophe. Les bisons, dont Cody avait lui-même contribué à la disparition par la chasse commerciale, s’effondraient de plusieurs dizaines de millions de têtes à quelques centaines. Les nations amérindiennes étaient déplacées de force, parquées dans des réserves, leurs enfants envoyés dans des pensionnats destinés à effacer leur langue et leur culture.

En 1890, un épisode dramatique vient rappeler cette réalité : Sitting Bull, l’ancienne vedette du chapiteau, est tué lors de son arrestation dans sa réserve. Quelques jours plus tard survient le massacre de Wounded Knee, où des centaines de Lakotas, dont de nombreux non-combattants, perdent la vie. Le « Far West » que l’on applaudissait sous les lampions était, dans le même temps, en train de mourir pour de bon, dans le sang et le silence.

Buffalo Bill lui-même n’était pas insensible à ce paradoxe. Il payait ses interprètes lakotas, défendait publiquement un traitement plus digne des Amérindiens, et affirmait volontiers que « chaque Indien fut poussé à la guerre par une injustice ». Mais son gagne-pain reposait sur la transformation d’une tragédie en attraction. L’homme et le mythe s’entretenaient l’un l’autre.

Quand la légende gagne le monde entier

Le succès dépasse toutes les prévisions. Après avoir triomphé aux États-Unis, le Buffalo Bill’s Wild West conquiert l’Europe. En 1887, il enchante Londres et la reine Victoria à l’occasion de son jubilé d’or. En 1889, il s’installe à Paris pendant l’Exposition universelle, à l’ombre de la toute nouvelle tour Eiffel, et attire des foules immenses. Rome, Barcelone, Berlin, Vienne : partout, le mythe s’imprime dans les esprits.

Et voici le paradoxe le plus vertigineux. En 1893, à Chicago, se tient l’Exposition universelle où l’historien Frederick Jackson Turner présente sa célèbre thèse sur la Frontière, expliquant savamment comment l’Ouest avait forgé le caractère américain. Or Buffalo Bill avait dressé son chapiteau juste à côté de l’Exposition. Pendant que les universitaires théorisaient la Frontière dans une salle, la foule, elle, allait voir la version en costumes et coups de feu de l’autre côté du grillage. Devinez laquelle des deux images est restée gravée dans la mémoire du monde.

C’est cette version-là, celle du chapiteau, que reprendront ensuite les romans populaires, puis le cinéma naissant, puis des générations entières de westerns. Le cow-boy solitaire, l’Indien pittoresque, le duel au soleil couchant, la diligence attaquée : autant d’images qui sortent tout droit de l’arène de Cody. Hollywood n’a pas inventé le Far West. Il l’a hérité de Buffalo Bill.

Le mythe survit à son créateur

La fin de Cody fut plus terne que sa légende. Les goûts changent, le cinéma monte, les tournées coûtent cher. Il connaît des difficultés financières, se retrouve endetté, doit fusionner puis abandonner son entreprise. Il meurt en 1917, à Denver, riche de gloire mais pauvre d’argent.

Mais le personnage qu’il avait façonné, lui, ne mourut jamais. Il avait fait mieux que jouer un rôle : il avait créé une réalité de substitution, si convaincante qu’elle a remplacé, dans l’imaginaire collectif, le pays qui l’avait vu naître. Aujourd’hui encore, quand un enfant de Tokyo, de Lagos ou de Lyon ferme les yeux et imagine « l’Ouest américain », il ne voit pas les arpenteurs, les vaqueros mexicains, les cheminots chinois ou les registres cadastraux. Il voit le chapiteau de Buffalo Bill.

La morale de l’histoire

L’histoire de Buffalo Bill nous apprend une chose dérangeante : le récit le plus fort finit toujours par l’emporter sur les faits les plus vrais. Non parce qu’il ment mieux, mais parce qu’il répond mieux à ce que les gens désirent entendre. Le vrai Ouest, complexe, divers, bureaucratique et souvent tragique, ne pouvait pas rivaliser avec l’Ouest simple, héroïque et spectaculaire vendu sous le chapiteau.

C’est le pouvoir, et le danger, de toute mise en scène de l’Histoire. Quand on transforme le passé en divertissement, on ne le fait pas seulement briller : on le retaille, on l’ampute, on efface ceux qui ne « rendent pas bien » à l’écran. Et ce sont ces oublis, plus encore que les mensonges, qui déforment durablement notre mémoire.

La leçon vaut bien au-delà du XIXe siècle. À l’ère des images qui font le tour du monde en une seconde, nous restons ces mêmes spectateurs d’Earl’s Court, prêts à confondre le spectacle avec la réalité. La vraie liberté n’est pas de refuser les belles histoires, mais de ne jamais oublier de se poser la question la plus simple, celle qui protège contre toutes les légendes fabriquées : qui a mis en scène ce que je regarde, et qu’a-t-on choisi de laisser en dehors du chapiteau ?

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