Quatre membres de la famille Bhutto sont morts de mort violente entre 1979 et 2007, et aucune de ces morts n’a jamais été élucidée. Pourtant, la dynastie Bhutto ouvre toujours les portes du pouvoir au Pakistan. Comprendre pourquoi oblige à démonter, une à une, les légendes qu’elle a fabriquées sur elle-même.
Rawalpindi, hiver 1978. Dans la salle d’audience, tout est impeccable : les robes, la courtoisie, l’anglais des magistrats appris à Oxford. Un observateur étranger autorisé à suivre le procès en appel de l’ancien Premier ministre, et tenu au silence comme la défense, décrira une atmosphère extraordinairement pesante et ce que ce décorum recouvrait : l’exécution d’un ordre politique. Les juges réputés impartiaux avaient été poussés à la démission. Une ligne téléphonique directe reliait le président de la Cour au général Zia ul-Haq. L’accusé, avocat de formation, n’avait pas le droit d’ouvrir la bouche. Au fond de la salle, une jeune femme aux traits ravagés fumait cigarette sur cigarette : Benazir, sa fille, vingt-cinq ans.
Vingt-huit ans plus tard, elle sera tuée dans cette même ville. Entre-temps, deux de ses frères seront morts violemment. Quatre disparitions, quatre dossiers refermés sans réponse — et un nom qui sert encore de sésame au sommet de l’État. C’est ce paradoxe qu’il faut expliquer.
Un pays né en deux morceaux, gouverné par ses généraux
Commençons par l’attesté. En 1947, la partition de l’Empire des Indes accouche d’un État conçu comme le pays des musulmans du sous-continent, et il naît coupé en deux : 2 000 kilomètres de territoire indien séparent ses moitiés. En 1958, le général Ayub Khan prend le pouvoir, premier d’une longue liste. Le Pakistan a depuis passé plus d’années sous des généraux que sous des civils élus, quand l’Inde, née le même été, alignait sans interruption des Premiers ministres sortis des urnes.
Zulfikar Ali Bhutto entre en scène comme ministre des Affaires étrangères d’Ayub Khan. En 1965, la deuxième guerre contre l’Inde se solde par une deuxième défaite ; la paix est signée à Tachkent. Bhutto en refuse les conditions, rompt, et se retrouve brièvement emprisonné par celui qu’il servait. Le 30 novembre 1967, une première convention fonde le Parti du peuple. Le 7 décembre 1970, le Pakistan vote pour la première fois au suffrage universel : 81 sièges pour le parti de Bhutto à l’ouest, 160 pour les Bengalis de l’est. La majorité est à l’est, et personne, à Islamabad, n’entend laisser Mujibur Rahman gouverner.
La suite est une des grandes catastrophes du XXe siècle asiatique : neuf mois de répression militaire à l’est, des millions de réfugiés poussés vers l’Inde, l’intervention ordonnée par Indira Gandhi et, treize jours après, la chute de Dacca. Sur le nombre de morts, les historiens ne s’accordent pas : le chiffre de 700 000 circule, la version officielle bangladaise avance trois millions, plusieurs travaux universitaires retiennent bien moins. La qualification de génocide, elle, est largement admise. Le Pakistan perd d’un coup plus de la moitié de sa population. Bhutto pousse Yahya Khan à la démission, devient président, lève la loi martiale, dote le pays de sa première Constitution démocratique et s’installe comme Premier ministre. Un civil, enfin.
Le socialiste au buste de Napoléon
Au 70 Clifton, la maison familiale de Karachi, il a rassemblé la plus belle bibliothèque du pays : 25 000 ouvrages, et une préférence qui s’y détache nettement — Napoléon. À sa table dînent Zhou Enlai, Kissinger, Kadhafi. Ses quatre enfants ont été inscrits à Oxford le jour de leur naissance ; en juin 1972, il emmène négocier à Simla sa fille aînée de dix-neuf ans.
Ce grand propriétaire du Sindh, dont les terres dépassent en superficie bien des départements français et dont les paysans sont traités en serfs, parle aux foules le langage du socialisme. Il s’exprime mal en ourdou, langue des immigrés venus d’Inde, et les envoûte quand même. Il fait aussi entrer l’islam dans le jeu politique : pèlerinage à La Mecque affiché, première conférence islamique organisée à Lahore en 1974 avec Kadhafi, Boumédiène, Arafat et le roi Fayçal.
La légende du réformateur commence là, et c’est là qu’elle se fissure. Ce qu’il aurait pu faire, il ne l’a pas fait : briser la classe des grands propriétaires dont il était issu, redistribuer les terres, bâtir une école pour tous, réduire la taille de l’armée. Ce qu’il a fait est documenté : en 1977, son entourage et les services truquent les élections. Le parti obtient 155 sièges sur 220, un score si grossier qu’il déclenche des manifestations. Bhutto proclame la loi martiale. Les grèves paralysent le pays, il y a des centaines de morts. Le 4 juillet, il convoque une conférence de presse à deux heures du matin pour annoncer un compromis. Trop tard.
Comment on fabrique un assassinat judiciaire
Pour nommer son chef d’état-major, Bhutto avait écarté le général le mieux gradé et choisi le numéro six de la hiérarchie, qu’il croyait d’une docilité totale : Zia ul-Haq. Celui-ci le renverse, l’arrête, le relâche au bout de trois semaines — et constate que la détention vient de le rendre populaire. Sa conclusion : il faut le supprimer légalement.
On rouvre un dossier classé faute de preuves, le meurtre, trois ans avant le coup d’État, d’un homme dont le fils accusait Bhutto. Le procès se tient devant la Haute Cour de Lahore : témoignages de policiers achetés, consignes transmises aux juges. Le 23 mars 1979, la Cour suprême confirme la condamnation à mort. Kadhafi, le chah d’Iran, Valéry Giscard d’Estaing et le roi Fayçal réclament la grâce. Zia laisse dire, puis fait exécuter.
Un détail dit tout le régime. Benazir obtient de voir son père avant la fin. Il est très calme : il parle des affaires de la famille, puis de celles du parti, comme on tient une réunion ordinaire. En partant, elle demande une seule chose, l’embrasser pour lui dire adieu. On refuse d’ouvrir la porte de la cellule. Le 4 avril 1979, à deux heures du matin, il est pendu dans la prison de Rawalpindi.
Longtemps, la formule d’assassinat judiciaire est restée un jugement d’opposants. Elle ne l’est plus : saisie en 2011 par Asif Ali Zardari, alors président, la Cour suprême du Pakistan a estimé le 6 mars 2024, à l’unanimité, que ce procès n’avait pas respecté les exigences constitutionnelles du procès équitable. Quarante-cinq ans après la corde, l’institution désavouait sa propre procédure — sans rouvrir pour autant le moindre dossier pénal.
Quatre morts violentes, aucune enquête menée à son terme
Après l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en décembre 1979, Zia devient l’allié indispensable de Washington, qui finance son soutien aux moudjahidines ; à l’intérieur, il installe la charia et la lapidation. Celui qui jurait ne rester que le temps de rétablir l’ordre restera onze ans. Benazir et sa mère Nusrat sont emprisonnées, six ans pour l’une, quatre pour l’autre, avant de s’exiler à Londres en 1984. Les fils ont choisi une autre voie : un an après l’exécution de leur père, Murtaza et Shahnawaz partent pour Kaboul et montent, avec l’aide soviétique, une lutte armée peu efficace. Leur fait d’armes le plus notable est un détournement d’avion de ligne au cours duquel un homme est froidement abattu. La famille martyre a aussi produit des terroristes.
Le 18 juillet 1985, Shahnawaz est retrouvé mort, empoisonné, dans son appartement de Cannes ; sa femme est inculpée de non-assistance à personne en danger par la justice française, et la cause exacte du décès n’a jamais été établie. Le 17 août 1988, l’avion transportant Zia, son état-major et l’ambassadeur des États-Unis explose en plein ciel : là non plus, aucune explication n’a fait consensus. Le 2 décembre 1988, Benazir devient Première ministre à trente-cinq ans.
Le troisième mort est un frère. Exilé en Syrie chez Hafez el-Assad, Murtaza décide de rentrer fin 1993 ; sa fille Fatima a douze ans. Il est arrêté sur le tarmac de Karachi, son passé de combattant contre Zia n’ayant pas été amnistié. Sa sœur, Première ministre, ne lui rendra jamais visite en prison. Le 5 janvier 1994, jour anniversaire du père assassiné, la police tire sur ses partisans : trois morts. Benazir retire alors à sa propre mère la présidence du parti, parce que Nusrat continue de soutenir son fils. Ghinwa et Fatima font campagne à sa place et lui gagnent son siège à l’Assemblée du Sindh ; libéré, il fonde un parti dissident. Le 20 septembre 1996, au retour d’un meeting, la police crible sa voiture de balles à trente mètres de son domicile : Murtaza et six de ses compagnons meurent sur le coup.
Ce soir-là, Fatima téléphone à Islamabad pour joindre sa tante. On ne lui passe pas Benazir mais son mari, Asif Zardari, qui refuse de la laisser parler — « elle est hystérique en ce moment » — puis lâche : « Comment, vous ne savez pas ? Votre père a été abattu. » Des années plus tard, Fatima accusera publiquement Zardari d’avoir fait tuer son père. Aucune procédure n’a jamais tranché. Ce qui est établi, c’est que Benazir, chef du gouvernement, a empêché toute enquête sur la mort de son frère.
La « princesse de la démocratie » : anatomie d’une légende
À Washington et dans les capitales européennes, Benazir Bhutto fut célébrée comme la princesse de la démocratie. Un observateur britannique de longue date juge l’image totalement mensongère et énumère : les écoles qui n’ont pas été construites, les droits humains qui n’ont pas progressé, les lois sur le blasphème qui n’ont pas été abrogées. Ajoutons ce qui l’a été. Son mari, ministre de son gouvernement, gagne le surnom de « Monsieur 10 % » : aucun contrat ne se signe sans qu’il prélève sa dîme. Un journaliste enquêtant sur un contrat de sous-marins est convoqué par la Première ministre ; le jour où son article paraît dans le quotidien Jang, il est licencié. Vingt mois après son entrée en fonction, Benazir est congédiée pour népotisme et corruption ; elle revient, puis est renvoyée par un président qu’elle avait elle-même nommé. Zardari passera huit ans en prison. Elle-même, condamnée par contumace à cinq ans de prison et huit millions de dollars d’amende, dirigera le parti depuis Londres et Dubaï pendant neuf ans.
Pourquoi la légende a-t-elle tenu ? Parce qu’elle était utile. Après le 11 septembre 2001, Washington a besoin d’un Pakistan présentable. Selon un témoin, les Américains promettent à Benazir l’effacement des affaires de corruption et contraignent Pervez Musharraf à un accord : il garde la présidence, elle prend le gouvernement. Elle quitte Dubaï le 18 octobre 2007. La foule est si dense qu’il faut douze heures au camion aménagé pour parcourir quelques kilomètres dans Karachi. Vers minuit, épuisée, elle descend à l’intérieur du véhicule pour relire son discours : ces quelques mètres lui sauvent la vie. L’attentat fait 150 morts et 600 blessés. Elle ne repart pas ; elle fait campagne deux mois encore. À porter à son crédit.
Le 27 décembre 2007, à Rawalpindi, elle est tuée. Le porte-parole de Musharraf avance les talibans, puis explique que le souffle de la bombe aurait projeté sa tête contre le levier du toit ouvrant. Dès le lendemain, des images filmées par des téléphones portables et le témoignage des occupants de la voiture contredisent cette version. Quatre-vingt-dix minutes après l’attentat, les autorités avaient fait laver les lieux à la lance à incendie. Quelques jours plus tôt, Benazir avait écrit à un ami américain que si elle était tuée, Musharraf en serait responsable ; celui-ci s’en défend : en novembre 2007, la Cour suprême l’avait obligé à quitter l’uniforme, et le commandement de l’armée était passé à l’un de ses proches. Sur le fond, rien n’est prouvé. Ce qui l’est, c’est que la scène de crime a été effacée avant d’être exploitée.
Pourquoi la dynastie Bhutto ouvre encore les portes
Deux jours après l’enterrement, Zardari lit le testament de sa femme : elle désigne leur fils Bilawal, dix-neuf ans, président du Parti du peuple, le mari assurant l’intérim le temps que l’héritier achève ses études. Bilawal repart à Oxford étudier l’histoire. Le 9 septembre 2008, Asif Zardari, cinquante-trois ans, prête serment comme onzième président de la République islamique du Pakistan. « Monsieur 10 % » est chef de l’État parce qu’il a épousé un nom.
C’est le cœur de l’affaire. Dans un pays où les institutions n’ont jamais protégé durablement personne, la loyauté politique va moins à un programme qu’à une lignée, et le martyre devient un capital transmissible. À Larkana, dans le fief familial, Benazir avait fait bâtir au-dessus des tombes de son père et de ses deux frères une réplique en béton du Taj Mahal. Un mausolée est un argument électoral permanent : on ne discute pas des tombes. Le parti, lui, fonctionne comme un bien de famille — une présidence retirée à une mère, léguée par testament à un étudiant.
Cela suppose que les morts restent des morts et ne deviennent jamais des dossiers. Trois ans après l’assassinat de Benazir, alors que le président et le Premier ministre appartenaient tous deux au parti familial, aucune enquête sérieuse n’avait commencé, et les militants qui s’en indignaient avaient été expulsés. Le calcul se devine : une enquête vraiment menée risquerait de désigner des alliés, des services, parfois des proches. Fatima Bhutto, elle, a refusé ce silence — la famille n’a jamais été le bloc victime qu’on décrit.
Un intervenant pakistanais résume le cycle sans détour : les militaires deviennent insupportables, les civils reviennent, s’enrichissent, rien ne change, les militaires reviennent. L’histoire des Bhutto rend cette mécanique visible à l’échelle d’une seule maison. On peut y voir une tragédie familiale ; c’est surtout une leçon de science politique. Quand la justice ne dit pas ce qui s’est passé, la mémoire s’en charge — et la mémoire appartient toujours à quelqu’un. Reste une question que le Pakistan n’a pas tranchée, et qu’aucun avis de cour suprême ne tranchera : peut-on hériter d’une légitimité démocratique ?