Anarchisme : comment la bombe a effacé 800 villages espagnols

En 1910, un président de la République française inaugure en personne une statue de Proudhon, le père de l’anarchisme. Deux ans plus tard, un siège policier à Choisy-le-Roi fournit au pays son image définitive du militant libertaire : un homme armé derrière un volet clos. De tout ce que ce mouvement a construit — écoles, bourses du travail, 800 villages collectivisés en Espagne — il ne reste, dans la mémoire commune, qu’une silhouette avec une bombe ronde à la main.

Besançon, août 1910. Armand Fallières, président de la République, descend de voiture pour inaugurer une statue monumentale. Marseillaise, discours, uniformes, foule endimanchée. L’homme de bronze que la République honore ce jour-là est Pierre-Joseph Proudhon, celui qui a écrit que la propriété c’est le vol et qu’il fallait abattre ensemble l’État, le capital et l’idée de Dieu.

Deux ans plus tard, à Choisy-le-Roi, un millier d’hommes assiègent une maison où s’est retranché ce qui reste de la bande à Bonnot. Dix mille curieux se pressent derrière les cordons. De ces deux scènes, une seule a survécu. Ce n’est pas la statue.

C’est le problème que pose l’histoire du mouvement libertaire : entre ce qu’il a réellement fait et l’image qu’on en a gardée, l’écart est presque comique. Un courant qui a mis en commun plus de 800 villes et villages espagnols et administré, en Ukraine, un territoire grand comme un pays européen moyen, se résume aujourd’hui à un personnage de dessin de presse, barbu, en cape, une bombe à mèche au poing. Ce personnage n’est pas né tout seul. On peut dater sa fabrication, nommer ses fabricants, et mesurer ce qu’elle a recouvert.

1840 : un ouvrier retourne une insulte

Le mot existait avant lui, et il était une insulte. Anarkhos, en grec, dit l’absence de chef ; sous la Révolution française, traiter quelqu’un d’anarchiste, c’est l’accuser de vouloir le chaos. En 1840, dans Qu’est-ce que la propriété ?, Proudhon fait une chose rare : il ramasse l’injure et la revendique. Il se dira anarchiste tout en se déclarant très ami de l’ordre. La formule est un programme entier.

Il faut se rappeler ce qu’était la vie qu’il décrivait. Journée de travail de plus de douze heures. Un enfant d’ouvrier sur deux mort avant six ans. Une espérance de vie qui, pour un travailleur, dépassait à peine trente ans. Proudhon est l’un des très rares penseurs du siècle à sortir de cette classe-là, et sa thèse tient en une phrase : l’État, le capital et la religion sont trois formes d’une même domination, on ne peut pas en détruire une sans les autres. Point souvent oublié : il n’était pas partisan de l’insurrection armée. Sa solution, c’était le mutuellisme et une Banque du Peuple — du crédit gratuit, pas des barricades.

C’est Bakounine qui greffe l’insurrection sur cette pensée et la diffuse dans la Première Internationale, fondée à Londres en 1864 avec plus de 2 000 ouvriers à ses débuts. Sa querelle avec Marx coupe le socialisme en trois branches — réformiste, marxiste, antiautoritaire — et lui inspire une prédiction que l’on relira beaucoup plus tard : une révolution conduite selon les vues de Marx accoucherait, en Russie, d’une terrifiante bureaucratie rouge.

Après l’écrasement de la Commune de Paris — 73 jours en 1871, une ville qui fonctionne presque sans gouvernement, sépare l’Église de l’État, alphabétise, soigne les indigents, ouvre l’école et le vote local aux femmes — Bakounine, traqué, rassemble ses dernières forces à Saint-Imier, dans le Jura suisse. Ils sont une quinzaine, dont douze jeunes gens de vingt à trente ans venus d’Espagne, d’Italie et de Suisse. Ils signent un pacte d’amitié et de défense mutuelle, fondent l’Internationale antiautoritaire, et lancent un mot d’ordre qui n’existait dans aucune langue avant eux : la grève générale. Le mouvement qui fera trembler trois continents tient, ce jour-là, dans une seule pièce d’un village horloger.

Ravachol, ou la fabrication d’un personnage

1891 : la troupe tire sur la foule à Fourmies un 1er mai, la police charge à Clichy. L’année suivante, un ouvrier teinturier devenu clandestin, Ravachol, dépose des bombes boulevard Saint-Germain et rue de Clichy, aux domiciles des magistrats qui ont jugé les manifestants. Il est arrêté trois jours après la dernière explosion. Fait rarement rappelé : ses bombes n’ont tué personne.

C’est pourtant de lui que date la silhouette. Il faut regarder qui l’a dessinée. Dans ces années-là, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Matin et Le Journal tirent chacun entre 700 000 et plus d’un million d’exemplaires par jour. Le poseur de bombes est pour eux un feuilleton parfait : un héros noir, des victimes, une traque, un procès, une exécution. La police, de son côté, a besoin d’un ennemi lisible pour obtenir des moyens. Les deux besoins se rencontrent.

Le résultat législatif porte un nom que même ses adversaires ont adopté : les lois scélérates. Elles assimilent la propagande anarchiste et antimilitariste à l’association de malfaiteurs, et autorisent un fichage de masse qui descend jusqu’aux simples abonnés des journaux. En 1898, Rome accueille une conférence internationale pour la défense sociale contre les anarchistes : vingt et un gouvernements y coordonnent leurs polices, et l’on tient là l’un des ancêtres directs d’Interpol. Dans la presse américaine, dès 1894, on trouve déjà des titres appelant à exterminer le terrorisme.

Reste à mesurer la menace réelle. Il y a eu des morts, et pas des moindres : le président Sadi Carnot, poignardé à Lyon par Caserio, un boulanger italien de vingt ans ; le roi Humbert Ier d’Italie, abattu par Gaetano Bresci le 29 juillet 1900. Mais sur l’ensemble de la période dite de la propagande par le fait, les historiens comptent moins de 200 morts. Un demi-siècle de terreur supposée, à l’échelle de la planète, pèse moins qu’une seule mauvaise semaine de guerre coloniale.

Il faut aussi comprendre la logique interne de ces gestes, sans la juger avec nos catégories. La propagande par le fait exigeait que l’auteur assume publiquement son acte et se serve de son procès comme d’un mégaphone : c’est exactement l’inverse du terroriste contemporain, qui frappe et disparaît. Ce n’était pas de la clandestinité, c’était une plaidoirie violente. Et elle a échoué : dès la fin du siècle, Malatesta et d’autres théoriciens la déclarent stérile et ramènent les militants dans les luttes sociales.

Ce que l’image a recouvert

Car pendant que la une des journaux fabriquait le poseur de bombes, le mouvement faisait autre chose, et ce quelque chose était visible à l’œil nu. Fernand Pelloutier développe les Bourses du travail : des bâtiments payés par les ouvriers eux-mêmes, qui deviennent tour à tour école professionnelle, bibliothèque, musée du travail, salle de réunion. Il y en a près d’une centaine en France au début du XXe siècle. Le mot sabotage, lui, vient du sabot que des ouvriers français glissaient dans les machines ; les IWW américains en feront un emblème avec le chat noir.

La brutalité, dans ces années-là, n’est pas du côté qu’on croit. En 1906, la catastrophe de Courrières piège plus de 1 500 mineurs ; vingt-quatre en reviennent. Le gouvernement envoie 20 000 soldats — contre les manifestants, pas contre le grisou.

Autre chose que l’image a effacée : ce fut le seul courant révolutionnaire de l’époque à porter des femmes au premier rang. Louise Michel, Emma Goldman, Voltairine de Cleyre, Kanno Sugako. Virginia Bolten publie en Argentine le premier journal féministe de l’histoire, sous-titré Ni Dieu, ni maître, ni mari. Lucy Parsons, née esclave, veuve d’un des pendus de Chicago, devient l’une des premières militantes reconnues de la cause noire.

Chicago, justement, mérite qu’on s’arrête sur la façon dont on raconte l’affaire. Le 1er mai 1886, 3 400 travailleurs manifestent pour la journée de huit heures ; une bombe explose à Haymarket ; huit anarchistes sont accusés, l’un se suicide en prison, quatre sont pendus. Ce qui est attesté, c’est que le gouverneur de l’Illinois les innocente en 1893 en démolissant le procès lui-même, et que la date du 1er mai reste comme Journée internationale des travailleurs. Ce qui relève de la thèse défendue mais non tranchée, c’est l’idée que le chef de la police de Chicago aurait organisé, voire commandité, l’attentat pour justifier la répression : l’identité du lanceur n’a jamais été établie, et les historiens n’en font pas un point de consensus. Le dire autrement serait remplacer une légende par une autre.

Aragon 1936 : l’épreuve du réel

L’argument massue contre le stéréotype est espagnol. À la veille du coup d’État de Franco, la CNT est l’un des syndicats les plus nombreux et les mieux structurés du monde : environ 1,5 million d’adhérents au printemps 1936, près de la moitié en Catalogne — avec un seul permanent salarié. Ces gens-là refusent le vote par principe, mais en 1936, sans présenter de candidats, ils appellent à voter pour le Front populaire, élu de justesse. L’abstentionnisme libertaire n’a jamais été un dogme aveugle.

Puis vient l’été. Dans l’Aragon libéré par les colonnes — celle de Durruti compte 3 000 volontaires organisés en centuries — le communisme libertaire est proclamé village par village : les bornes entre les champs sont arrachées, les terres collectivisées, une retraite est versée aux anciens, des campagnes d’alphabétisation démarrent. Au total, plus de 800 villes et villages passent en commune, et plus de 75 % des entreprises catalanes sont autogérées. George Orwell arrive à Barcelone et découvre un mouvement dont il ignorait jusqu’à l’existence en Angleterre ; il en tirera Hommage à la Catalogne. Les opérateurs de la CNT filment leur propre ville insurgée : ce sont les seules images animées d’une cité en révolution, alors qu’il n’en existe aucune de Petrograd.

Le précédent ukrainien allait dans le même sens. L’armée insurrectionnelle de Nestor Makhno, au volontariat et à officiers élus, tenait un front de plus de mille kilomètres et administrait plusieurs centaines de milliers d’habitants ; dans chaque ville reprise, elle commençait par ouvrir les prisons avant de redistribuer terres et vivres.

Honnêteté oblige : on parle d’expériences courtes, menées en pleine guerre, et les historiens débattent encore de leur productivité réelle comme du degré de contrainte exercé sur les paysans réticents. Ce sont des laboratoires, pas des paradis. Mais on ne peut plus dire que le drapeau noir n’a jamais rien administré.

Qui a effacé, et pourquoi ça a tenu

La disparition ne s’est pas jouée seulement face à Franco — même si les franquistes passent 8 000 personnes au fil de la baïonnette à Séville. Le 4 novembre 1936, quatre libertaires entrent au gouvernement républicain, première historique vécue à la base comme une trahison. En mai 1937, sept jours d’affrontements à Barcelone opposent les militants à plus de 3 000 gardes d’assaut : plus de mille morts. Suivent les décrets, méthodiques : le 25 mai 1937, la fédération anarchiste est exclue des tribunaux populaires ; le 6 juin, les collectivités rurales sont déclarées illégales ; le 6 janvier 1938, les comités n’ont plus le droit d’émettre de monnaie. Les terres retournent aux grands propriétaires. La thèse défendue par plusieurs historiens — la révolution libertaire a d’abord été démontée par son propre camp, gouvernement républicain et staliniens d’accord — reste discutée, mais elle repose sur des textes de loi datés, pas sur des impressions.

À l’Est, la mécanique avait été plus brutale encore. Les anarchistes russes avaient fait 1917 aux côtés des bolcheviks ; ils furent les premiers à qualifier le nouveau régime de capitalisme d’État. Cronstadt est écrasé le 18 mars 1921 — anniversaire de la Commune de Paris. À la mort de Kropotkine, la même année, le pouvoir offre des funérailles nationales, libère pour l’occasion les militants emprisonnés qui défilent par milliers, puis les réincarcère le lendemain ; peu après, Lev Tcherny et Fanny Baron sont fusillés dans les caves de la Tchéka. Quelques années plus tard, Moscou se fabriquera un capital moral sur le martyre de Sacco et Vanzetti, exécutés aux États-Unis après sept ans de recours, au moment même où l’URSS fusillait les leurs.

Le reste est affaire d’écriture. L’historiographie marxiste a effacé les libertaires de la révolution russe. La droite radicale, elle, a pillé leurs signes : Mussolini, qui avait traduit Kropotkine sans avoir jamais été anarchiste — Malatesta, le rencontrant à Milan en 1913, le juge ni socialiste ni anarchiste, seulement un révolutionnaire qui ira loin —, habillera ses milices du noir de l’anarchie, pendant que l’Action française ouvrait un Cercle Proudhon pour appâter les ouvriers. Restait la caricature, commode pour tout le monde : une justification de police, un concurrent ridiculisé, un personnage rentable.

Ce qu’un stéréotype coûte

Il n’y a pas de leçon à tirer de tout cela, et surtout pas de vérité cachée. Les faits sont dans les archives, dans les décrets espagnols, dans les actes de la conférence de Rome, dans les registres du procès de Chicago. Ce qui manque n’est pas l’information, c’est la place qu’on lui laisse.

Le seul constat qui me paraisse solide est méthodologique. Un mouvement politique n’est presque jamais résumé par ses adversaires à ce qu’il a construit ; il l’est à ce qu’il a fait de plus spectaculaire, et le spectaculaire est toujours violent. Ravachol tenait en une image, une bourse du travail à Nantes n’en fournissait aucune. Cent ans plus tard, l’image a gagné : elle est entrée dans les dictionnaires, dans les dessins, dans la langue courante, où anarchie veut dire désordre — exactement le sens que Proudhon avait passé sa vie à retourner.

La question qu’on peut se poser, sans y répondre trop vite, est de savoir de quels mouvements de notre époque nous ne retiendrons, dans un siècle, que la vitrine brisée.

Laisser un commentaire