Cinq arnaques restées célèbres dans l’Histoire

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Cinq arnaques restées célèbres dans l'Histoire
Illustration — Tim Evanson (BY-SA)

Un homme vend la tour Eiffel à la ferraille. Un autre fonde un royaume imaginaire et y envoie des colons vers la mort. Un peintre trompe les plus grands experts du monde. Voici cinq escroqueries qui ont marqué l’Histoire — et ce qu’elles nous apprennent encore.

Paris, mai 1925. Dans un salon feutré de l’hôtel de Crillon, place de la Concorde, cinq marchands de ferraille écoutent, le souffle court, un fonctionnaire tiré à quatre épingles leur confier un secret d’État. La tour Eiffel, leur explique-t-il à voix basse, coûte une fortune à entretenir. Elle rouille. Elle penche, dit-on. Le gouvernement a pris une décision confidentielle : elle sera démontée et vendue au poids du métal. Sept mille tonnes de fer forgé. À qui saura se montrer discret — et généreux.

L’homme qui parle ainsi n’est pas fonctionnaire. Il s’appelle Victor Lustig, et il vient de lancer l’une des escroqueries les plus audacieuses de tous les temps. Son histoire, comme les quatre qui suivent, appartient à cette galerie d’arnaques si spectaculaires qu’elles ont survécu à leurs auteurs. Car le grand escroc ne vole pas seulement de l’argent : il vole la confiance, cette matière première de toute société humaine.

1. Victor Lustig, l’homme qui vendit la tour Eiffel — deux fois

Victor Lustig est né en 1890 à Hostinné, en Bohême, alors partie de l’Empire austro-hongrois. Polyglotte, élégant, doté d’un charme redoutable, il a fait ses classes sur les paquebots transatlantiques, plumant les riches voyageurs aux cartes. En 1925, il lit dans un journal parisien un article sur l’état de délabrement de la tour Eiffel. La monument, conçu comme temporaire pour l’Exposition de 1889, coûtait cher et divisait l’opinion. L’idée fulgurante lui vient aussitôt.

Il fait imprimer un faux papier à en-tête du ministère des Postes et Télégraphes, se présente comme directeur général adjoint, et convoque discrètement plusieurs ferrailleurs. Parmi eux, un certain André Poisson, provincial ambitieux, désireux de s’imposer dans le milieu parisien. Lustig sent la proie idéale. Mieux : quand Poisson hésite, Lustig joue une carte de génie. Il lui confie, en baissant la voix, qu’un fonctionnaire mal payé comme lui apprécierait un petit geste… La demande de pot-de-vin achève de convaincre Poisson. Un vrai escroc n’aurait pas réclamé de bakchich, se dit-il. C’est donc que l’affaire est authentique.

Poisson paie. Lustig empoche la somme, saute dans un train pour Vienne et attend le scandale. Il n’éclate jamais : humilié, Poisson n’ose pas porter plainte. Fort de ce silence, Lustig revient à Paris quelques semaines plus tard et recommence l’opération avec un nouveau groupe de ferrailleurs. Cette fois, la victime alerte la police, et Lustig doit fuir vers les États-Unis.

Là-bas, sa légende gonfle encore. On lui prête d’avoir escroqué Al Capone lui-même — en lui empruntant 50 000 dollars pour un investissement fictif, puis en les lui restituant intégralement afin de gagner sa confiance, récoltant 5 000 dollars pour sa prétendue « honnêteté ». Il écumera l’Amérique avec sa fameuse « boîte roumaine », un coffret censé imprimer de vrais billets. Arrêté en 1935 pour une gigantesque affaire de fausse monnaie, il finit ses jours en 1947 dans un hôpital pénitentiaire fédéral. On raconte qu’il avait rédigé « Dix commandements de l’escroc », dont le premier : sois un auditeur patient. Écouter, toujours, pour mieux tromper.

2. Charles Ponzi et la promesse impossible

Boston, hiver 1920. Devant les bureaux de la Securities Exchange Company, une file s’allonge chaque matin. Ouvriers, commerçants, veuves, policiers : tous serrent leurs économies, fascinés par une promesse qui défie le bon sens. Un petit homme souriant, canne à la main et sourire éclatant, leur garantit de doubler leur argent en quatre-vingt-dix jours. Il s’appelle Charles Ponzi, et son nom deviendra un mot du dictionnaire.

Immigré italien né en 1882, Ponzi a connu la misère, la prison, mille métiers. Son idée de départ n’est pas illégale : les coupons-réponse internationaux, ces bons servant à affranchir le courrier, coûtent moins cher dans certains pays qu’ils ne valent une fois convertis en timbres américains. En théorie, on pourrait acheter bas à l’étranger et revendre haut. Un arbitrage. Le problème est d’échelle : les sommes en jeu étaient dérisoires, et l’opération pratiquement irréalisable à grande échelle.

Peu importe. Ponzi encaisse l’argent des nouveaux investisseurs pour payer les intérêts mirobolants des anciens. Tant que les dépôts affluent, la machine tourne et la rumeur enfle. À l’été 1920, il reçoit des centaines de milliers de dollars par jour. Il s’achète une villa, des costumes, une banque. Il est l’homme le plus admiré de Boston.

Une pyramide financière ne crée aucune richesse : elle ne fait que déplacer l’argent des derniers arrivés vers les premiers, jusqu’à l’écroulement inévitable.

C’est le Boston Post qui déclenche la chute. Le journal enquête, calcule qu’il faudrait des dizaines de millions de coupons en circulation pour justifier de tels rendements — alors qu’il n’en existe qu’une poignée. La panique s’empare des déposants. En quelques jours, tout s’effondre. Ponzi a englouti des millions de dollars, ruiné des milliers de familles et fait couler plusieurs banques. Condamné, emprisonné, il sera finalement expulsé vers l’Italie en 1934. Il meurt sans le sou à Rio de Janeiro en 1949. Son nom, lui, est resté : le « schéma de Ponzi » désigne aujourd’hui encore ces montages où l’argent des nouveaux paie les gains des anciens — celui-là même que reprendra, à une échelle vertigineuse, Bernard Madoff près d’un siècle plus tard.

3. Gregor MacGregor et le pays qui n’existait pas

De toutes les arnaques de l’Histoire, celle-ci est peut-être la plus cruelle, car elle ne coûta pas seulement de l’argent, mais des vies. Son auteur, Gregor MacGregor, était un aventurier écossais né en 1786, ancien officier ayant combattu en Amérique du Sud aux côtés de Simón Bolívar. De retour à Londres dans les années 1820, il se présente sous un titre extraordinaire : « Cazique de Poyais », souverain d’un jeune État d’Amérique centrale, sur la côte des Mosquitos.

Le problème est simple : le Poyais n’existe pas. Il n’y a là qu’une région de jungle inhospitalière, sans ville, sans port, sans colon. Mais MacGregor déploie un talent de mystificateur inouï. Il publie un guide détaillé du pays, avec sa capitale « Saint-Joseph » aux avenues élégantes, son gouvernement, sa banque, son armée. Il fait imprimer de véritables billets de banque poyaisiens. Il vend des titres de propriété, des grades militaires, des charges administratives. Surtout, il émet des obligations d’État pour des centaines de milliers de livres sur la Bourse de Londres, en pleine fièvre des emprunts sud-américains.

Des centaines de personnes se laissent séduire. Des familles vendent tout, convertissent leurs économies en monnaie poyaisienne fictive, et s’embarquent vers le paradis promis. En arrivant sur la côte des Mosquitos, elles ne trouvent que la forêt, les marécages et la maladie. Il n’y a pas de ville à bâtir sur des ruines : il n’y a jamais rien eu. Beaucoup de colons meurent de fièvre et d’épuisement avant qu’un navire de passage ne ramène les survivants. Le bilan humain fut effroyable.

Le plus stupéfiant reste la suite : MacGregor, réfugié en France, tente d’y monter la même escroquerie, avant d’être poursuivi puis acquitté. Il finira ses jours à Caracas, au Venezuela, en 1845, où on lui offrit même des funérailles avec les honneurs militaires. L’homme qui avait inventé un pays fut enterré en héros.

4. Le géant de Cardiff, ou l’appétit du merveilleux

Changeons de registre. Toutes les arnaques ne visent pas l’argent des banquiers : certaines exploitent notre soif d’émerveillement. En octobre 1869, dans le petit village de Cardiff, dans l’État de New York, des ouvriers creusant un puits derrière la ferme de William Newell mettent au jour une chose incroyable : un homme de pierre de plus de trois mètres, apparemment pétrifié dans le sol. Un géant.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Des milliers de curieux accourent, payant volontiers cinquante cents pour contempler le colosse. Deux camps s’affrontent aussitôt. Les uns y voient un homme antédiluvien, preuve que des géants avaient jadis marché sur la Terre, comme le suggérait la Bible. Les autres, une statue oubliée. Personne ne soupçonne la vérité.

Le géant est un pur canular, fabriqué par un certain George Hull, marchand de tabac et libre-penseur convaincu. Agacé par une dispute religieuse sur l’existence des géants évoqués dans les Écritures, il avait décidé de tourner la crédulité en dérision — et d’en tirer profit. Il avait fait tailler un bloc de gypse à Chicago, façonner grossièrement une figure humaine, patiner la surface à l’acide et piquer la peau à coups d’aiguilles pour imiter les pores, puis enterrer le tout en secret sur la ferme de son cousin, un an avant sa « découverte ».

L’affaire prend une tournure savoureuse quand le célèbre showman P. T. Barnum, flairant la manne, tente d’acheter le géant. Devant le refus des propriétaires, il fait tout simplement fabriquer sa propre copie et l’exhibe comme l’authentique — de sorte que le public payait pour admirer un faux… du faux. C’est de cet épisode que serait née la formule prêtée à Barnum : « il naît un gogo chaque minute. » Des scientifiques, dont le paléontologue Othniel Charles Marsh, démasquèrent vite la supercherie en relevant des traces d’outils trop fraîches. Acculé, Hull avoua. Le géant de Cardiff reste dans l’Histoire comme l’un des plus grands canulars américains — la preuve que l’on ne trompe jamais si bien les gens qu’en leur donnant ce qu’ils ont envie de croire.

5. Han van Meegeren, le faussaire qui berna un chef nazi

Amsterdam, 1945. La guerre vient de s’achever. Un peintre hollandais quinquagénaire, Han van Meegeren, est arrêté pour un crime grave : avoir vendu un trésor national, un tableau de Vermeer, à l’un des dignitaires les plus haïs du IIIᵉ Reich, Hermann Göring. La peine encourue pour collaboration est lourde. Van Meegeren risque sa vie.

Alors, pour se sauver, il livre une confession stupéfiante : ce Vermeer n’en était pas un. C’est lui qui l’avait peint. Et ce n’était pas le seul. Depuis les années 1930, van Meegeren, artiste médiocre méprisé par la critique, avait pris une revanche magistrale sur les experts qui l’avaient dédaigné. Il s’était mis à peindre de faux Vermeer.

Son chef-d’œuvre de faussaire, Les Pèlerins d’Emmaüs, avait été présenté en 1937 comme un Vermeer inconnu de la période religieuse. Il avait trompé les meilleurs spécialistes, dont le grand connaisseur Abraham Bredius, qui l’avait salué comme un sommet de l’art hollandais. Van Meegeren maîtrisait la chimie autant que le pinceau : il achetait de vieilles toiles du XVIIᵉ siècle, broyait lui-même ses pigments à l’ancienne, mélangeait ses couleurs à une résine qui durcissait au four pour imiter le craquelé des siècles. Le tableau vendu à Göring, Le Christ et la femme adultère, était l’une de ces créations.

Face à des juges incrédules, van Meegeren fit alors une chose extraordinaire : il demanda pinceaux et toile, et peignit un « Vermeer » sous escorte, pour prouver qu’il en était bien l’auteur. La démonstration renversa l’accusation. De traître, il devint presque un héros populaire : n’avait-il pas, après tout, escroqué le maréchal Göring en lui refourguant un faux ? En 1947, il fut condamné non plus pour trahison, mais pour faux et escroquerie, à une peine légère d’un an. Il mourut d’une crise cardiaque quelques semaines plus tard, avant d’entrer en prison. On estime qu’il avait gagné des sommes colossales avec ses contrefaçons — et surtout qu’il avait humilié le monde entier de l’expertise.

La morale de l’histoire

Cinq escrocs, cinq époques, cinq registres : la vente d’un monument, la pyramide financière, le pays fantôme, le canular du merveilleux, le faux chef-d’œuvre. Pourtant, une même mécanique les relie. Aucun de ces hommes n’a réussi par la force ou par une technologie secrète. Tous ont exploité un ressort intérieur à leurs victimes : l’envie de croire. L’envie de faire une bonne affaire, d’appartenir à un cercle privilégié, d’avoir eu raison avant les autres, de contempler enfin l’extraordinaire.

Lustig comptait sur la vanité des marchands ; Ponzi, sur l’appât d’un gain trop beau ; MacGregor, sur le rêve d’une vie neuve ; Hull, sur notre faim de merveilleux ; van Meegeren, sur l’orgueil des experts. Le point commun n’est pas la naïveté des dupés, souvent des gens intelligents et prospères. C’est que l’escroc leur a offert, non pas un mensonge, mais exactement l’histoire qu’ils voulaient entendre.

La leçon traverse les siècles, intacte, et vaut aujourd’hui autant qu’hier. Quand une proposition semble trop belle pour être vraie, elle l’est presque toujours. Et le meilleur rempart contre la tromperie n’est pas la méfiance systématique, mais une question, simple et salutaire, que tous les floués de l’Histoire ont oublié de se poser au bon moment : et si l’on me racontait précisément ce que j’ai envie de croire ?

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