La chasse aux sorcières : la mécanique implacable de l’accusation

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La chasse aux sorcières : la mécanique implacable de l'accusation
Illustration — UI International Programs (BY-ND)

Entre 1450 et 1750, une logique froide et parfaite a transformé la rumeur en aveu, et l’aveu en cendres. Voici comment fonctionnait l’engrenage dont personne, une fois pris, ne ressortait.

Le petit matin est gris sur l’étang. Une foule s’est massée sur la berge, silencieuse, tendue. On amène une femme, les mains liées au gros orteil droit — le pouce gauche noué à l’orteil droit, l’autre pouce à l’autre orteil, formant une croix inversée de chair et de corde. On la porte jusqu’à une barque, puis on la jette à l’eau. Et la foule retient son souffle.

Deux issues, une seule vérité. Si elle flotte, l’eau bénite du baptême l’a rejetée : elle est sorcière, elle brûlera. Si elle coule, l’eau l’a acceptée : elle est innocente — et, bien souvent, elle se noie. Personne, ce matin-là, ne semble troublé par le fait que le seul moyen de prouver son innocence soit de mourir. C’est là toute la beauté terrible de la chose. La machine a été conçue pour qu’aucune réponse ne puisse jamais l’arrêter.

Un terreau de peur

Contrairement à une idée tenace, la grande chasse aux sorcières n’est pas un vestige du haut Moyen Âge obscur. Son apogée se situe entre 1560 et 1630, en pleine Renaissance, à l’époque de Galilée, de Shakespeare et de l’imprimerie triomphante. C’est une catastrophe moderne, née d’un monde qui se croyait éclairé.

Le terreau est empoisonné par l’angoisse. L’Europe sort à peine des grandes pestes ; elle entre dans le « petit âge glaciaire », ces décennies de froid où les récoltes gèlent, où le bétail meurt, où la faim rôde. La Réforme protestante a fracturé la chrétienté : catholiques et protestants s’accusent mutuellement de servir Satan, et rivalisent de zèle pour prouver leur pureté. Dans ce climat, le malheur ne peut plus être un simple hasard. Si la vache tarit, si l’enfant meurt au berceau, si l’orage couche les blés, c’est que quelqu’un l’a voulu. Il faut un coupable.

Et l’imprimerie, cette merveille, va se charger de fournir le mode d’emploi.

Le manuel de la terreur

En 1486, un inquisiteur dominicain nommé Heinrich Kramer publie un ouvrage promis à une diffusion foudroyante : le Malleus Maleficarum, « Le Marteau des sorcières ». Kramer venait d’être chassé de Tyrol par un évêque agacé par ses excès ; il rédige son traité comme une revanche et une justification. Deux ans plus tôt, il avait obtenu du pape Innocent VIII la bulle Summis desiderantes affectibus, qui reconnaissait la réalité de la sorcellerie et donnait aux inquisiteurs les mains libres. Kramer place ce texte pontifical en tête de son livre : le voilà revêtu d’une autorité écrasante.

Le Malleus n’est pas seulement une démonologie. C’est un manuel de procédure. Il explique comment repérer une sorcière, comment l’interroger, comment la torturer, comment déjouer ses ruses. Il codifie surtout une idée dévastatrice : la sorcellerie est un crimen exceptum, un crime d’exception. Parce que le complot satanique est si effroyable, les garanties ordinaires de la justice doivent être suspendues. On peut condamner sur des témoignages qu’aucun autre tribunal n’accepterait — ceux d’enfants, d’ennemis notoires, de complices. On peut torturer sans les limites habituelles. Le doute lui-même devient suspect.

Ne pas croire aux sorcières, écrivait Kramer en substance, est déjà une forme d’hérésie. Le scepticisme devenait une preuve à charge contre le sceptique.

Une fois cette porte ouverte, l’engrenage pouvait tourner. Il ne s’arrêterait plus avant des décennies.

Le premier rouage : l’accusation

Tout commence par un murmure. Une réputation. Une vieille querelle de voisinage. Une femme âgée, souvent pauvre, souvent veuve, souvent dépendante de la charité des autres, qui a un jour marmonné une parole amère après qu’on lui a refusé du pain. Quelques semaines plus tard, l’enfant du voisin tombe malade. On se souvient de la parole. On se souvient du regard.

Les accusés de sorcellerie furent en immense majorité des femmes — souvent trois quarts, parfois davantage. Le Malleus avait fourni la justification théologique de cette misogynie, prétendant les femmes plus faibles, plus charnelles, plus faciles à séduire pour le diable. Mais des hommes furent brûlés aussi, et des enfants, et des notables. Car une fois la machine lancée, elle ne connaissait plus de frontière sociale.

L’accusation, à elle seule, était déjà presque une condamnation. Dans un système où l’on présumait la culpabilité, être nommé, c’était être perdu. Restait à obtenir l’élément qui scellait tout : l’aveu.

Le cœur de la machine : la torture et l’aveu

Dans le droit continental de l’époque, l’aveu était considéré comme la regina probationum — la « reine des preuves ». Aucun autre indice n’égalait la parole de l’accusé reconnaissant son crime. Or comment obtenir l’aveu d’une innocente qui n’a rien à avouer ? La réponse tenait dans la chambre de torture.

Le raisonnement des juges était d’une logique implacable et parfaitement circulaire. On considérait que la douleur ne pouvait faire mentir que le coupable endurci ; l’innocent, protégé par Dieu, résisterait. Donc, celui qui finissait par avouer sous la torture disait forcément la vérité. Et comme presque tout être humain finit par dire n’importe quoi pour faire cesser une souffrance extrême, presque tous avouaient.

La procédure raffinait encore le piège. On montrait d’abord les instruments à l’accusée — c’était la territio verbalis, la terreur par les mots. Puis venaient l’estrapade, les brodequins qui broyaient les jambes, la privation de sommeil pendant des jours. L’aveu arraché sous la torture devait ensuite être « confirmé librement » le lendemain. Celles qui se rétractaient étaient simplement renvoyées à la torture, jusqu’à ce que l’aveu « tienne ». On n’appelait plus cela torturer : on disait « poursuivre l’interrogatoire ».

La cascade : nommer les complices

Et voici le mécanisme le plus terrifiant de tous, celui qui transformait un procès isolé en incendie de province. Sous la torture, on n’exigeait pas seulement de l’accusée qu’elle confesse son crime. On exigeait qu’elle dénonce ses complices — les autres participants au sabbat, ceux qu’elle avait vus danser avec le diable.

Épuisée, brisée, prête à tout pour que cela cesse, la malheureuse lâchait des noms. Parfois ceux qu’on lui soufflait. Parfois ceux d’ennemies, de rivales, de simples connaissances aperçues au marché. Chaque nom devenait une nouvelle arrestation. Chaque nouvelle arrestation produisait, sous la torture, de nouveaux noms. La machine se nourrissait d’elle-même, en spirale.

C’est ainsi que naquirent les grandes « paniques » collectives. À Trèves, dans les années 1580-1590, des centaines de personnes périrent, dont des juges et des échevins finalement pris dans le filet qu’ils avaient eux-mêmes tissé. À Bamberg et à Wurtzbourg, dans les années 1620, sous des princes-évêques fanatiques, la chasse dévora des centaines de victimes, y compris des enfants et le propre chancelier de la ville. Certaines cités bâtirent des « maisons à sorcières » spécialement conçues pour enfermer et interroger le flot des accusés. On estime aujourd’hui l’ensemble des exécutions en Europe entre 40 000 et 60 000 — un chiffre immense, et pourtant froidement méthodique.

Des épreuves impossibles à réussir

Quand la torture rencontrait un corps trop résistant ou un tribunal soucieux de « preuves » complémentaires, on recourait à des épreuves d’un genre particulier — des tests dont la structure garantissait qu’on ne pût jamais les réussir.

  • L’épreuve de l’eau, déjà décrite : flotter accusait, couler innocentait au prix de la noyade.
  • La marque du diable : on rasait le corps de l’accusée à la recherche d’un signe — une tache, un grain de beauté, une cicatrice — censé être le sceau de Satan. Le « piqueur » y enfonçait une aiguille : si l’endroit ne saignait pas ou ne provoquait pas de douleur, c’était la preuve. Or il existe toujours, sur n’importe quel corps, une tache quelconque, et certains piqueurs utilisaient des aiguilles truquées à pointe rétractable.
  • L’absence de larmes : selon la croyance, la vraie sorcière ne pouvait pleurer devant ses juges. Celle qui ne pleurait pas se trahissait ; celle qui pleurait feignait. Impossible, là encore, de donner la bonne réponse.

Le jésuite Friedrich Spee, qui accompagna des condamnés au bûcher, résuma la mécanique avec une lucidité déchirante en 1631, dans sa Cautio Criminalis. Une fois accusée, écrivait-il, une femme est perdue quoi qu’elle fasse. Si elle a mené une mauvaise vie, elle est coupable ; si elle a mené une vie irréprochable, c’est qu’elle dissimulait mieux, donc elle est coupable aussi. Si elle a peur devant ses juges, sa terreur la trahit ; si elle reste calme, son assurance prouve l’endurcissement diabolique. Il n’existait, disait-il, littéralement aucune conduite qui pût sauver l’accusée. Spee avait mis le doigt sur l’horreur : le système n’était pas un mauvais tribunal. C’était une machine parfaite, mais une machine à fabriquer des coupables.

Salem, le miroir tardif

De l’autre côté de l’Atlantique, en 1692, un dernier grand embrasement allait offrir au monde le portrait le plus net de la mécanique. À Salem Village, dans le Massachusetts puritain, deux fillettes se mettent à convulser, à hurler, à se prétendre pincées et mordues par des présences invisibles. On presse d’abord une esclave, Tituba, et deux femmes marginales, Sarah Good et Sarah Osborne. Tituba, terrorisée, avoue — et surtout, elle dénonce. La cascade s’enclenche.

La particularité de Salem fut la « preuve spectrale » : les accusatrices affirmaient voir le spectre de l’accusé venir les tourmenter. Preuve invisible à tous, sauf à elles. Comment se défendre contre un fantôme que l’on est seul à voir ? Là encore, l’accusation était imparable par construction. En quelques mois, dix-neuf personnes furent pendues. Le vieux Giles Corey, refusant de plaider pour protéger l’héritage de ses enfants, fut écrasé sous des pierres pendant deux jours. Puis, brusquement, quand les accusations commencèrent à viser des notables et jusqu’à l’épouse du gouverneur, les autorités reculèrent, la preuve spectrale fut disqualifiée, et la fièvre retomba aussi vite qu’elle était montée. Des années plus tard, des juges et des jurés de Salem publieront des repentirs publics — aveu tardif que la machine, tout ce temps, avait broyé des innocents.

Les voix qui doutèrent

Il serait injuste de croire que personne ne vit clair. Dès 1563, le médecin Johann Weyer avait publié De praestigiis daemonum, plaidant que les prétendues sorcières étaient surtout des vieilles femmes malades, mélancoliques ou déraisonnantes, qu’il fallait soigner et non brûler. En Angleterre, Reginald Scot ridiculisa les croyances dans The Discoverie of Witchcraft (1584). Et Friedrich Spee, du dedans même de l’Église, démonta la logique de la torture.

Ces voix furent longtemps couvertes par celles des partisans, tel le juriste français Jean Bodin, esprit brillant par ailleurs, qui réclamait dans sa Démonomanie des sorciers (1580) plus de rigueur encore contre les accusés. Mais peu à peu, le doute gagna les élites. Les magistrats se lassèrent des aveux absurdes, des dénonciations qui remontaient jusqu’à eux, du spectacle d’une justice qui ne prouvait plus rien. Au tournant du XVIIIe siècle, les grands tribunaux cessèrent de suivre. La machine, faute de main pour la remonter, s’immobilisa enfin.

La morale de l’histoire

La chasse aux sorcières n’a pas été le fruit de l’ignorance de brutes analphabètes. Elle fut l’œuvre de gens instruits, de juristes, de théologiens, d’hommes convaincus de servir le bien. C’est cela qui doit nous glacer. Le danger ne venait pas de la méchanceté, mais d’une logique fermée sur elle-même : un système où le soupçon valait preuve, où nier sa faute confirmait sa faute, où douter du système faisait de vous un ennemi du système.

Toute société qui décrète l’existence d’un crime si abominable qu’il justifie de suspendre les garanties ordinaires de la justice — la présomption d’innocence, le droit de se défendre, l’exigence de preuves vérifiables — construit, sans toujours le savoir, la même machine. Elle change de nom selon les époques : hérésie, complot, trahison, déviance. Mais l’engrenage est identique. Il commence toujours par une peur légitime et une victime facile. Il finit toujours par dévorer bien au-delà de sa cible initiale.

La leçon des bûchers est peut-être celle-ci : ce qui protège une société n’est pas sa capacité à punir vite les coupables, mais son obstination à protéger les procédures qui permettent aux innocents de prouver qu’ils le sont. Le jour où l’on décide que certains accusés ne méritent plus ces garanties, on n’a pas rendu la justice plus forte. On a simplement rallumé le feu sous l’étang.

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