Bombardement des civils : comment chaque digue a cédé

En 1939, Roosevelt jugeait le bombardement des civils révoltant pour toute personne civilisée. En 1945, c’était la politique officielle des Alliés. Entre les deux, aucune décision spectaculaire : une suite de petits pas, chacun justifié par le précédent.

Le 27 juillet 1943, dans Hambourg, l’asphalte des rues se met à fondre. Des habitants qui courent vers les abris s’y enfoncent et restent collés au sol. D’autres sont happés par le souffle de l’incendie et incinérés sur place. Au matin, 42 kilomètres carrés ont brûlé, 45 000 personnes sont mortes, 900 000 n’ont plus de toit, et il faudra dégager près de 43 millions de mètres cubes de décombres.

Quatre ans plus tôt, en septembre 1939, Franklin Roosevelt adressait aux belligérants un appel solennel : le bombardement des populations civiles depuis les airs, écrivait-il, avait soulevé le cœur de tout homme et de toute femme civilisés. Six ans plus tard, la chose était devenue une politique officielle des Alliés, planifiée et revendiquée. Entre les deux, on cherche en vain le grand basculement. Il n’y en a pas : une série de petits pas, chacun présenté comme la réponse au précédent.

Une doctrine bâtie sur une phrase que personne n’a vérifiée

Rien ne commence en 1939. Les zeppelins allemands larguaient déjà des bombes sur les villes britanniques en 1915. Dans les années 1920, la Royal Air Force pratiquait en Irak ce qu’elle appelait l’aerial policing : bombarder les villages récalcitrants pour tenir un territoire à moindres frais. L’aviation japonaise a frappé Shanghai, l’aviation allemande Guernica. Ce qui change en 1939, ce n’est pas l’idée : c’est son échelle.

Au milieu des années 1930, Stanley Baldwin lâche devant le Parlement britannique une formule qui va tenir lieu de doctrine pendant dix ans : le bombardier passera toujours au travers. Ce qui est attesté, c’est qu’il l’a dite et qu’elle a été reprise partout, dans les états-majors comme dans la presse. Qu’elle soit vraie l’est beaucoup moins : aucune donnée sérieuse ne l’étayait.

La conséquence est très concrète. Si l’on tient les bombardiers pour ininterceptables, frapper les villes cesse d’être une folie et devient un calcul. Ajoutez-y le second postulat des théoriciens de l’entre-deux-guerres — les populations urbaines seraient fragiles, prêtes à réclamer la paix après quelques nuits de feu — et la stratégie paraît rationnelle. Deux hypothèses non démontrées, empilées. Les états-majors de 1939 partent avec cela dans leurs cartons.

Le démenti arrive vite. Le 18 décembre 1939, vingt-quatre bombardiers Wellington survolent Wilhelmshaven en plein jour. La moitié ne rentre pas. La leçon est brutale : le bombardement diurne, celui qui permet de voir sa cible, coûte trop cher en équipages. Il faut voler de nuit.

Or de nuit, en 1940, on ne vise pas une usine : on vise au mieux une agglomération. La première grosse attaque britannique sur le sol allemand a lieu dans la nuit du 11 mai 1940. Une question ne sera jamais posée franchement à l’opinion : que touche-t-on quand on largue à l’aveugle sur une ville ? La barrière morale ne tombe pas encore, elle devient invérifiable. C’est plus commode.

Le 14 mai 1940, la Luftwaffe écrase Rotterdam : environ 900 civils tués. Le Conseil de guerre britannique qualifie l’attaque d’ignoble et autorise en réponse des raids sur la Ruhr, avec consigne d’éviter au maximum les victimes civiles. Retenez la formule. Au maximum : ce n’est plus une interdiction, c’est un effort.

L’été 1940 : l’engrenage des représailles

Le 24 août 1940, des bombes allemandes tombent sur Londres. Involontairement, semble-t-il : la cible était ailleurs. Le Royaume-Uni riposte sur Berlin, et la logique de représailles s’enclenche pour ne plus s’arrêter.

Ce que cherchait alors l’Allemagne n’était pas la terreur, mais la maîtrise du ciel, préalable à l’opération Seelöwe, l’invasion des îles britanniques. En face, le Fighter Command aligne une coalition improbable : Australiens, Polonais et Tchèques venus d’Europe occupée, cinq Américains, un ou deux Jamaïcains.

Dans la défense antiaérienne, des centaines de milliers de femmes servent au sein de l’Auxiliary Territorial Service et de la Women’s Auxiliary Air Force. Ce sont elles qui tiennent les radars, localisent les appareils et calculent les données de tir. Elles font tout, sauf appuyer sur la détente : le geste final revient à un homme, le combat armé au féminin restant tabou.

Le 19 septembre 1940, Hitler reporte Seelöwe à une date indéterminée. La Luftwaffe se tourne vers Londres : c’est le Blitz. Guerre économique aussi : sur les 171 plus grosses attaques allemandes d’août 1940 à juin 1941, 141 visent des ports, pour étrangler l’arrivée des vivres américains. Londres subit 79 gros raids nocturnes. Bilan estimé : 43 000 civils tués, 130 000 blessés.

Novembre 1940, Coventry. La Luftwaffe visait des usines ; les bombes tombent aussi sur les quartiers ouvriers. Plus de 500 tonnes d’explosifs, puis les incendiaires. La cathédrale Saint-Michel, bâtie au XIIe siècle et élevée à ce rang en 1918, est entièrement éventrée : il reste la façade et la flèche. La destruction est si complète que les Allemands forgent un mot pour la nommer, coventration. Aux États-Unis, encore neutres, l’attaque suscite une vague d’indignation.

Et le moral britannique ? Le gouvernement, inquiet, fait établir des rapports hebdomadaires. Les Londoniens dorment dans les stations de métro ; certains pratiquent le trekking, quittant la ville à la nuit tombée pour les faubourgs, surtout dans l’East End quand les docks brûlent. Le moral fluctue, flanche par endroits. Il ne s’effondre jamais : les raids soudent plutôt la population dans la défiance. En septembre 1941, Churchill lui-même admet que rien ne prouve que les bombardements soient un facteur décisif de la guerre.

C’est ici que l’histoire devient dérangeante. L’expérience vécue vient de réfuter la théorie, et c’est précisément à ce moment que le Royaume-Uni décide de l’appliquer à l’Allemagne.

1941-1942 : le bombardement des civils devient une directive écrite

En juillet 1941, une nouvelle directive demande explicitement au Bomber Command de détruire le moral de la population civile dans son ensemble, et celui des travailleurs industriels en particulier. Ce n’est plus un dommage collatéral : c’est l’objectif, formulé noir sur blanc.

Comprendre n’est pas excuser, mais il faut restituer la situation. Le Royaume-Uni est seul avec le Commonwealth, ses alliés continentaux sont tombés, l’aviation est la seule arme capable d’atteindre l’Allemagne — et Londres doit montrer à Washington qu’elle se bat encore. Le bombardement de zone naît aussi comme une stratégie de la dernière chance.

Arthur Harris, que l’on surnommera Bomber Harris, prend le commandement en février 1942 et passe vite aux actes. Mars 1942 : Lübeck. Les incendiaires embrasent les vieux bâtiments de bois du centre historique, un millier de personnes meurent. Avril 1942 : trois raids détruisent 70 % de Rostock. Ces deux villes hanséatiques du XIIe siècle n’avaient pas de valeur militaire notable. Elles avaient une valeur culturelle, et c’est pour cela qu’elles ont été choisies. La Luftwaffe réplique par les raids dits Baedeker, du nom du guide touristique : Norwich, Bath, Exeter, York.

En mai 1942, mille bombardiers déversent sur Cologne un mélange d’incendiaires et de bombes hautement explosives : 20 kilomètres carrés détruits, 45 000 personnes sans toit en une nuit. L’ordre de mission tenait en une phrase — détruire la ville de Cologne. Il faut donc écarter une idée reçue tenace : non, le bombardement stratégique ne visait pas seulement les usines. Il les visait souvent, mais on frappait aussi en connaissance de cause les quartiers civils qui les entourent, précisément parce que les ouvriers y logent.

Hambourg, le mont Cassin, Dresde : l’échelle avale la règle

L’opération Gomorrhe, raids conjoints de la RAF et des Américains sur Hambourg en juillet et août 1943, produit le premier incendie de masse de la guerre aérienne alliée : l’asphalte fondu du début de cet article.

Le 15 février 1944, l’abbaye du mont Cassin est rasée par l’aviation alliée, alors que les deux camps avaient promis au pape de l’épargner. Les Alliés s’étaient convaincus que les Allemands y tenaient un poste d’observation ; les historiens restent prudents, c’était peut-être le cas, ce n’est pas établi. Le reste ne se discute pas. Près de 2 000 civils s’étaient réfugiés aux abords du monastère en le croyant sanctuarisé, 230 sont tués. Puis les parachutistes allemands s’installent dans les ruines, qu’ils défendent bien mieux que le bâtiment intact.

Dresde, enfin. Le 4 février 1945, à Yalta, les Soviétiques réclament des raids sur les centres de communication allemands et suggèrent Berlin ; Auschwitz vient d’être libéré, le 27 janvier. Les Alliés choisissent Dresde. Les 13 et 14 février, près de 3 000 bombardiers britanniques et américains frappent de jour comme de nuit. La ville abritait de vraies cibles industrielles et logistiques, mais surtout des flots de réfugiés fuyant l’Est. La Florence de l’Elbe part en cendres pour un gain militaire très limité. Un mot sur le bilan : les chiffres de la propagande, répétés pendant des décennies, ont grimpé jusqu’à 100 000 et plus, quand une commission d’historiens réunie par la ville a conclu à un ordre de grandeur bien inférieur, autour de 25 000 morts. C’est atroce, et cela ne justifie pas d’inventer.

L’Allemagne, elle, mise sur les V1 et V2, les Vergeltungswaffen, armes de représailles : plus de 10 000 engins lancés vers les côtes anglaises, environ 2 400 atteignant Londres. Leur force tient à leur imprévisibilité — le V1 bourdonne, et c’est quand le bruit cesse qu’il faut se jeter à terre. Ils sont fabriqués par des déportés réduits en esclavage : environ 20 000 en sont morts.

Le Pacifique, où tombe la dernière doctrine

Le 7 décembre 1941, 300 avions japonais attaquent Pearl Harbor : près de 180 appareils américains détruits, plus de 3 400 personnes touchées dont 2 300 tuées, et 49 civils tués accidentellement. La cible était militaire. On parle volontiers d’un coup de maître : c’est discutable — victoire tactique partielle, les Japonais n’ayant pas atteint l’essentiel, et erreur stratégique colossale, puisqu’elle garantissait la mobilisation totale d’un adversaire bien plus industrialisé. Elle produit encore autre chose : un ressentiment tel que plus personne, aux États-Unis, ne s’indignera des massacres de civils à venir. Car les Américains y viennent à leur tour. Ils avaient bâti toute leur doctrine d’avant-guerre sur le bombardement de précision et le viseur Norden ; au-dessus du Japon, la couverture nuageuse et des vents violents en haute altitude rendent la visée illusoire. Les B-29 se révèlent plus efficaces à basse altitude avec de lourdes charges, l’industrie japonaise est dispersée en usines satellites au milieu des villes, et les maisons de bois et de papier brûlent admirablement. Dès octobre 1943, le renseignement américain signale cette vulnérabilité aux incendiaires et en détaille les effets attendus : ouvriers tués, transports désorganisés, moral en baisse.

Dans la nuit du 9 mars 1945, plus de 300 bombardiers larguent sur Tokyo environ 2 000 tonnes de bombes enrobées d’huile et d’essence, conçues pour embraser la ville entière. Entre 80 000 et 100 000 civils meurent en une nuit.

Puis viennent Hiroshima, le 6 août — 70 000 morts sur le coup, 100 000 à la fin de l’année — et Nagasaki le 9 août, 35 000 à 40 000 morts supplémentaires. Le Japon capitule le 14 août 1945. Truman avait arbitré entre l’arme nouvelle et une invasion terrestre dont les états-majors estimaient le coût à au moins un demi-million de soldats américains, après les conquêtes très coûteuses d’Iwo Jima et d’Okinawa. Il a jugé la bombe le moindre mal. La décision était loin de faire l’unanimité : Eisenhower y était opposé, et plusieurs des scientifiques qui avaient construit ces bombes ont écrit au président pour le supplier de s’abstenir.

Sur les motivations réelles, les historiens ne s’accordent toujours pas. Une lecture, appuyée sur le journal de Truman, ses lettres à sa femme et ses échanges avec Churchill, soutient que la justification militaire était mince et l’objectif largement politique : anéantir les capacités japonaises et adresser un message à Staline. Une autre maintient que l’invasion aurait coûté davantage de vies, japonaises comprises. Le débat n’est pas tranché. Une chose, en revanche, se dit sans risque : l’argument de l’extrême nécessité, éventuellement recevable pour le Royaume-Uni acculé de 1940, ne tient plus à l’été 1945. Les Alliés ne risquaient plus de perdre.

Ce que cette chaîne de décisions laisse derrière elle

La campagne de bombardement stratégique alliée sur l’Allemagne a fait, selon les estimations, environ un million de morts. Aucun de ceux qui ont autorisé le premier raid sur la Ruhr, en mai 1940, avec consigne d’épargner les civils autant que possible, n’avait ce chiffre en tête. C’est le problème.

Chaque barrière est tombée pour une raison qui, prise isolément, se défendait : la nuit parce que le jour tuait les équipages, les représailles parce que l’autre avait commencé, le moral parce qu’on n’avait pas d’autre arme, le feu parce que les maisons étaient en bois. Aucun de ces arguments n’est absurde. Mis bout à bout, ils mènent à l’asphalte fondu de Hambourg. Et la théorie qui a tout déclenché, celle du moral civil qu’on brise en le bombardant, avait été démentie sous les fenêtres de ceux qui l’ont ensuite appliquée à d’autres.

À Coventry, on n’a pas reconstruit la cathédrale. On a bâti la nouvelle à côté et laissé les ruines de l’ancienne debout, ouvertes au ciel. C’est une décision d’urbanisme, et c’est aussi la seule forme d’archive qui résiste vraiment à l’oubli : quelque chose qu’on ne peut ni résumer ni relativiser, et devant quoi on est bien obligé de s’arrêter.

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