Le 27 septembre 1945, l’empereur du Japon se déplace jusqu’à l’ambassade des États-Unis pour rencontrer le général MacArthur. Quelques mois plus tard, une Constitution écrite en sept jours par des Américains fait renoncer le pays à la guerre. Entre les deux, un marché que personne n’a signé : le trône contre l’article 9.
La photographie date du 27 septembre 1945, prise dans un salon de l’ambassade des États-Unis à Tokyo. Deux hommes debout, côte à côte, rien d’autre. À droite, l’empereur Hirohito en jaquette, les bras collés au corps, raide comme un piquet. À gauche, le général Douglas MacArthur, plus grand d’une tête, chemise kaki ouverte, les mains sur les hanches. Quand l’image paraît dans la presse japonaise, aucun commentaire ne l’accompagne. Il n’en faut pas.
Le détail décisif n’est pourtant pas la posture : c’est le trajet. C’est l’empereur qui s’est déplacé. MacArthur, débarqué fin août, n’ira jamais au palais impérial, dont son quartier général occupe le vis-à-vis. Les deux hommes se verront onze fois en six ans, toujours dans le même sens. Autour de ces entrevues se noue un marchandage que personne n’a signé et que tout le monde a compris : le trône contre l’article 9 de la Constitution japonaise.
Un empereur sacré — depuis moins d’un siècle
Hirohito monte sur le trône le 25 décembre 1926. La Constitution de l’ère Meiji le déclare sacré et inviolable : chef de l’État, commandant suprême de l’armée et de la marine. Sur le papier, un pouvoir absolu. En pratique, il ne donne presque jamais d’ordre en son nom propre ; tout circule par un enchevêtrement de conseils et d’états-majors qui agissent « en son nom ». C’est cette architecture qui rendra plus tard si commode l’idée qu’il n’aurait rien décidé.
Un point mérite d’être posé d’emblée, parce qu’il est établi et pourtant peu connu : l’empereur-divinité au centre de la nation n’est pas une tradition immémoriale. La dynastie est ancienne, oui. Mais le culte d’État qui l’entoure et la doctrine qui fait du souverain le père du peuple sont une construction du milieu du XIXe siècle, montée par les artisans de la restauration de Meiji pour souder un pays qui se modernisait à marche forcée, puis durcie en ultranationalisme dans les années 1930. MacArthur n’aura pas eu à briser un récipient millénaire : il a vidé un récipient récent pour y verser autre chose.
Reste la question que les historiens n’ont jamais tranchée : que savait, que voulait Hirohito ? Herbert Bix, dans une biographie couronnée par le prix Pulitzer en 2001, décrit un souverain informé et associé aux décisions ; d’autres spécialistes tiennent pour un monarque contraint par un système qui l’utilisait. Personne ne dispose de l’ordre écrit qui trancherait. On peut vivre avec cette incertitude : ce qui suit n’en dépend pas.
Le 15 août 1945 : une voix qu’on n’avait jamais entendue
Ce jour-là, les Japonais entendent leur empereur pour la première fois de leur histoire. La radio diffuse un enregistrement dans une langue de cour archaïque, mal audible, que beaucoup d’auditeurs ne comprennent qu’à moitié. Le message annonce la fin de la guerre.
Il a fallu trois semaines pour en arriver là. La déclaration de Potsdam du 26 juillet 1945 exigeait une capitulation sans condition ; les jusqu’au-boutistes de l’armée l’ont d’abord rejetée parce qu’ils réclamaient une garantie précise sur le sort du souverain. Puis tout s’accélère : le 8 août, l’Union soviétique déclare la guerre au Japon et déferle sur la Mandchourie, où des unités exténuées rendent les armes presque sans combattre. Nagasaki est bombardée le lendemain — les historiens débattent encore de la part, dans cette décision, de la pression sur Tokyo et de la démonstration adressée à Moscou.
Deux commandements écrits de l’empereur ordonnent l’arrêt des combats et la dissolution de l’armée. Ils sont obéis. Les Alliés, qui redoutaient des poches de résistance fanatique jusqu’en Asie du Sud-Est, sont sidérés. On en a tiré la légende d’une autorité mystique irrésistible ; la réalité est plus prosaïque. Dans les garnisons d’Indonésie ou de Birmanie, les soldats étaient à bout de vivres, de munitions et de forces. L’ordre impérial est arrivé quand presque personne n’avait plus les moyens de le refuser.
L’acte de capitulation est signé le 2 septembre 1945 à bord du Missouri, en baie de Tokyo, par le ministre des Affaires étrangères Shigemitsu. Le texte entérine Potsdam mais ne dit rien des modalités de l’occupation. Dès le lendemain, Shigemitsu obtient de MacArthur une concession qui pèsera lourd : les ordres alliés ne seront pas appliqués directement, ils passeront par le gouvernement japonais. Le général y gagne une administration qui fonctionne, les dirigeants japonais y sauvent la face. Le Japon ne sera jamais gouverné par un pouvoir étranger visible, et cela pèsera sur la mémoire qu’il gardera de ces années-là.
Sept jours, vingt-quatre Américains, trois bibliothèques debout
MacArthur a reçu trois missions : démilitariser, démocratiser, juger les criminels de guerre. Sur le sort de l’empereur, ses instructions restent délibérément floues — et il va s’en servir comme d’un levier, en laissant planer la menace de destituer Hirohito ou de supprimer l’institution impériale.
Un comité japonais prépare une nouvelle Constitution. Son projet fuite dans le Mainichi le 1er février 1946, au grand dam du gouvernement. MacArthur y voit un replâtrage de la charte de Meiji et reprend la main. Il fixe trois principes non négociables : maintenir l’empereur, mais dans un cadre démocratique ; supprimer le droit à la guerre et la possession de forces armées ; abolir les privilèges de la noblesse.
La suite ressemble à une anecdote et n’en est pas une. Du 4 au 11 février 1946, vingt-quatre personnes — de jeunes officiers pour l’essentiel, aucun constitutionnaliste — sont enfermées dans le secret et sommées d’accoucher d’une loi fondamentale en sept jours. Beate Sirota Gordon, secrétaire interprète qui a passé son adolescence au Japon, s’entend proposer le chapitre des droits des femmes, au motif qu’elle est une femme. Elle réquisitionne une jeep, se fait conduire vers ce qui subsiste de bibliothèques dans une ville en cendres, en trouve trois encore debout, et rapporte une dizaine de constitutions étrangères. Ses collègues, qui n’en avaient jamais lu une ligne, en font la vedette de l’équipe.
Le texte est remis au gouvernement japonais le 13 février 1946, adopté par la Diète quatre mois plus tard après des débats âpres sur le statut du souverain, et promulgué le 3 novembre 1946 par un décret signé de la main de Hirohito. L’homme que la Constitution dépouille de son pouvoir est celui qui la promulgue. Ce n’est pas un paradoxe : c’est le contrat.
Le trône contre la renonciation à la guerre
Les dates s’emboîtent trop bien pour qu’on parle de coïncidence. Le 1er janvier 1946, dans son message de Nouvel An, l’empereur publie sa « déclaration d’humanité » : son lien avec le peuple ne repose ni sur les mythes, ni sur l’idée qu’il serait une divinité incarnée, ni sur celle que les Japonais seraient un peuple supérieur destiné à diriger le monde. Le 23 janvier, MacArthur reçoit le Premier ministre Shidehara ; ils s’accordent sur l’idée que le Japon renonce à la guerre pour regagner la confiance du monde. Shidehara écrira dans son autobiographie qu’il n’existait qu’un chemin pour conserver l’empereur et la substance de la nation : devenir le pays de la paix. Le lendemain, MacArthur câble à Eisenhower qu’aucune preuve tangible ne relie les activités personnelles du souverain aux décisions politiques de l’empire, et que l’inculper déclencherait des réactions aux conséquences incalculables.
Ce télégramme du 24 janvier 1946 précède de plus de trois mois l’ouverture du tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, le 3 mai 1946. La culpabilité de Hirohito est donc réglée politiquement avant que les juges ne s’assoient. Pendant deux ans de procès et vingt-huit accusés, l’empereur ne sera ni inculpé, ni poursuivi, ni même cité comme témoin — alors que l’Australie et une part de l’opinion américaine réclamaient des poursuites. Le secrétaire général du palais, Kido Koichi, s’emploie tout du long à écarter de son souverain la moindre responsabilité directe.
Le montage a un avantage supplémentaire, rarement dit alors : en concentrant l’accusation sur une poignée de chefs — le général Tojo en tête, Premier ministre au moment de Pearl Harbor, qui avait tenté de se suicider plutôt que d’être jugé par les vainqueurs — on évite d’ouvrir le dossier de l’agression des pays d’Asie. Les condamnés endossent tout. L’empereur et son peuple deviennent des victimes abusées par une clique militariste. Continuité impériale et renonciation à la guerre sont les deux faces d’une même médaille.
L’armée interdite naît en pleine guerre de Corée
Quatre ans : c’est le temps qu’aura tenu l’interdiction. Le 8 juillet 1950, nommé commandant en chef en Corée, MacArthur écrit au Premier ministre Yoshida pour l’autoriser à créer une force de police nationale de réserve de 75 000 hommes et à renforcer de 8 000 hommes les forces de sécurité maritime — il faut bien remplacer les troupes américaines parties au front. Ce courrier ouvre la première brèche dans le second paragraphe de l’article 9, qui dispose qu’il ne sera « jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes ou autres potentiels de guerre ». La police de réserve devient en 1953 les forces d’autodéfense, sur le modèle et sous la direction de l’armée américaine.
Le Japon ne combat pas en Corée : il fournit la logistique, et les commandes de guerre relancent son industrie sinistrée. Dans le même mouvement, la démocratisation recule. Les mouvements d’opposition sont réprimés ; la censure alliée s’exerce sur tout ce qui touche à l’empereur et aux bombardements atomiques. MacArthur, lui, restera six ans au Japon sans jamais y voyager, faisant l’aller-retour entre son domicile et son bureau. Les Japonais le surnomment le généralissime aux yeux bleus. Il est, de fait, un nouveau shogun.
Le traité de paix de San Francisco, en septembre 1951, est signé par quarante-neuf pays ; l’URSS refuse de s’y associer. L’occupation s’achève. L’après-midi même, un traité de sécurité autorise le maintien de bases américaines sur le sol japonais ; il devient traité de défense mutuelle en 1960. Okinawa, à mi-chemin de la Corée, de la Chine et de Taïwan, reste sous administration américaine directe. La souveraineté recouvrée est, dès le premier jour, une souveraineté sous condition.
Soixante-dix ans de contorsions
Depuis, le Japon vit avec un texte qu’il n’a jamais réécrit et qu’il n’a cessé d’aménager. Le 25 novembre 1970, l’écrivain Yukio Mishima s’introduit avec quelques fidèles dans l’agence de défense, prend en otage le commandant en chef des forces d’autodéfense, harangue les soldats depuis le toit du bâtiment qui avait abrité le tribunal de Tokyo, réclame l’abrogation de l’article 9, puis se donne la mort selon le rituel des samouraïs. Longtemps réduit à une esthétique morbide, ce geste était aussi, à une époque où le sujet restait tabou, une revendication constitutionnelle explicite.
Le passé, lui non plus, ne se laisse pas ranger. En 1978, les responsables du sanctuaire Yasukuni y inscrivent les noms de quatorze criminels de guerre exécutés ou morts en détention, dont Tojo. Ce sanctuaire n’a rien du lieu ancestral qu’on imagine : créé après 1868 par l’État et l’armée naissante, il est devenu le point de départ symbolique des soldats partant en conquête. Contrarié par les inscriptions de 1978, Hirohito n’y remettra plus les pieds après sa visite de 1975 — il aurait estimé que le Japon d’après-guerre s’était bâti sur le tribunal de Tokyo, celui-là même qui avait sauvé sa maison. Quand le Premier ministre Nakasone s’y rend officiellement le 15 août 1985, la polémique éclate dans toute l’Asie ; elle rebondira sous Koizumi, entre 2001 et 2006.
Le 15 août est aussi la fête de l’indépendance coréenne. En 1991, une Coréenne, Mme Kim, raconte publiquement ce qu’elle a subi comme « femme de réconfort » de l’armée impériale. D’autres suivent ; depuis, des manifestations se tiennent chaque mercredi devant l’ambassade du Japon à Séoul. Ce témoignage a déplacé ce que quarante-cinq ans de débats internes n’avaient pas déplacé : au récit d’un Japon victime, celui de Hiroshima et de Nagasaki, s’est superposé celui d’un Japon agresseur.
Quant à l’article 9, il n’a jamais été modifié : il a été contourné, patiemment. Pendant la guerre du Golfe, le Japon verse treize milliards de dollars et le Koweït oublie de le citer dans ses remerciements ; l’humiliation de cette « diplomatie du chéquier » débouche en 1992 sur une loi autorisant les forces d’autodéfense à rejoindre les casques bleus, sans usage des armes. En 2003, le gouvernement Koizumi envoie des troupes après l’intervention anglo-américaine en Irak, sans opposition massive dans l’opinion ; neuf intellectuels fondent en réaction, en juin 2006, une association pour la défense de l’article 9. Au printemps 2007, les conservateurs votent la procédure qui permettrait de réviser la Constitution par référendum. Elle n’a toujours pas servi.
Ce que l’histoire laisse derrière elle
Le Japon dispose aujourd’hui de forces armées équipées, entraînées, dotées d’un des dix budgets militaires les plus élevés de la planète, tout en conservant dans sa loi fondamentale une phrase qui interdit d’en posséder. Cette contradiction n’est pas une hypocrisie nationale : c’est la trace, restée à ciel ouvert, d’un arrangement conclu en 1946 entre un général pressé et un gouvernement qui voulait sauver son trône.
Le plus troublant n’est pas que ce compromis ait été passé : la plupart des sorties de guerre s’écrivent ainsi, dans l’urgence. C’est qu’il ait si bien tenu. Un texte rédigé en une semaine par des gens qui n’y connaissaient rien a organisé la vie politique d’un pays pendant quatre-vingts ans, et une partie des Japonais le défend aujourd’hui avec ferveur alors même qu’il leur a été imposé. Les institutions ne valent pas toujours par leur origine ; parfois elles valent par ce qu’on a fini par en faire. Ce qui ne dit rien, il faut l’admettre, de ce qu’il faudrait en faire demain.