Le peuple a pris la Bastille le 14 juillet 1789, mais ce n’est pas lui qui l’a démolie. Le soir même, un entrepreneur en bâtiment de trente-quatre ans se nomme lui-même démolisseur, sans autorisation. Il fera payer l’entrée du chantier et revendra la prison en morceaux, jusqu’à New York.
Le soir du 14 juillet 1789, la poussière n’est pas retombée sur la cour de la forteresse qu’un homme a déjà pris sa décision. Il a trente-quatre ans, il s’appelle Pierre-François Palloy, il est entrepreneur en bâtiment. Il vient de se nommer lui-même démolisseur de la Bastille. Personne ne le lui a demandé. La Ville de Paris ne lui accordera l’autorisation officielle que le 16 juillet, quarante-huit heures plus tard.
Nous racontons volontiers l’inverse : le peuple vainqueur abattant pierre à pierre le symbole de l’arbitraire royal. L’image est belle. Elle est fausse. La forteresse a été démontée par une entreprise privée, sur un chantier payant, et ses débris ont été transformés en objets de collection expédiés dans toute la France et jusqu’aux États-Unis. Le premier produit dérivé de l’Histoire est né le soir même de l’événement qu’il commémorait.
Une chasse à la poudre, pas une libération
Il faut d’abord rappeler ce que cherchaient les insurgés, parce que cela change tout le reste. Le matin du 14 juillet, la foule s’empare de quarante mille fusils à l’hôtel des Invalides. Quarante mille armes — et rien pour les charger. La poudre, elle, est entreposée à la Bastille. C’est cela qui met le faubourg Saint-Antoine en marche vers dix heures et demie du matin : des munitions, pas des prisonniers.
À l’intérieur, une centaine d’hommes de garnison. Le gouverneur refuse de livrer la poudre, reçoit une délégation, puis fait tirer sur la foule massée dans la cour. La suite est connue : la place est emportée, le gouverneur tué, sa tête promenée au bout d’une pique dans les rues de Paris. Quant aux détenus arrachés aux cachots, ils sont sept, dans une prison d’État qui compte quarante-deux chambres, dont trente-sept réparties dans les tours. La Bastille de 1789 est une coquille à demi vide. Des projets de démolition circulaient d’ailleurs depuis quelques années dans les bureaux royaux : l’entretien coûtait cher pour si peu de monde.
Ce décalage entre l’énormité du symbole et la modestie de la prise explique beaucoup de choses. Il fallait bien que quelqu’un donne à la journée la dimension qu’elle n’avait pas encore. Palloy s’en est chargé.
Palloy se nomme lui-même démolisseur
Le chantier n’a rien d’anodin. La Bastille mesure soixante-six mètres de long sur trente-quatre de large, ses huit tours culminent à vingt-quatre mètres — l’équivalent d’un immeuble de huit étages, dans un Paris où presque rien ne dépasse. Abattre cela à la pioche, au treuil et à la corde prend des mois. Palloy y emploie jusqu’à douze cents ouvriers.
Et pendant que ses hommes démontent, il fait payer l’entrée. Le chantier devient un lieu de promenade parisien, une attraction où l’on vient voir mourir l’Ancien Régime en direct. On monte sur les tours éventrées, on regarde les cachots ouverts au grand jour. Voilà un détail qui en dit long sur juillet 1789 : la Révolution n’a pas attendu les historiens pour se mettre en scène elle-même.
Une réserve s’impose ici, et elle est de taille. Palloy a été toute sa vie son propre biographe : il a écrit, réécrit et fait circuler le récit de son initiative. Les historiens qui travaillent sur lui le rappellent régulièrement — il faut lire ses mémoires comme une plaidoirie, pas comme un procès-verbal. Ce qui est attesté par les archives municipales, c’est la date de l’autorisation, le 16 juillet, et l’ampleur du chantier. Ce qui relève de sa version, c’est l’élan patriotique spontané du 14 au soir. Un entrepreneur qui flaire le marché du siècle produit exactement le même comportement.
Des maquettes de pierre et des médailles de chaîne
C’est ensuite que le personnage devient vraiment intéressant. Les moellons de la Bastille valent peu de chose comme matériaux : Palloy les revend comme tels, et une partie servira à construire le pont de la Concorde — l’idée étant que le peuple souverain foulerait désormais du pied les pierres de sa propre servitude. Un symbole payé au prix du gravat.
Mais il comprend qu’il détient autre chose. Il fait tailler dans les blocs des maquettes miniatures de la forteresse, reproduisant les huit tours, et les expédie aux départements, aux sociétés patriotiques, à des destinataires jusqu’à New York. Il fait refondre le métal des chaînes en médailles frappées à l’effigie de la prison. Toutes portent la même signature : Palloy Patriote. Dans le même mouvement, La Fayette fait parvenir à George Washington la clé principale de la Bastille, aujourd’hui encore exposée à Mount Vernon.
Un objet ordinaire, une pierre, un maillon de chaîne, devient une relique parce qu’on lui attache un récit. Le procédé est ancien — le Moyen Âge en vivait — mais il change ici de nature : la relique n’est plus religieuse, elle est politique, et elle est vendue par son fabricant. Combien de ces pierres provenaient réellement de la forteresse ? La question vaut pour toutes les reliques du monde, et personne ne peut y répondre avec certitude. Douze cents ouvriers produisent beaucoup de gravats ; un marché lucratif attire beaucoup d’imitateurs.
Ce que le chantier a fait disparaître : la Bastille réelle
En démontant la forteresse, Palloy a effacé la possibilité de vérifier ce qu’elle était. Et ce qu’elle était ne ressemble guère au cachot uniforme de l’imagerie.
La Bastille fonctionnait à deux vitesses, exactement comme la société qui l’avait bâtie. Un prisonnier fortuné pouvait venir avec son domestique, recevoir trois visites par jour, se faire servir ses repas et une coupe de champagne — sept livres, environ soixante-quinze euros d’aujourd’hui. Le roi versait par ailleurs l’équivalent de cinquante-six euros par repas pour l’entretien de ses détenus de qualité. Au pied de ces mêmes tours, les plus démunis croupissaient dans des culs-de-basse-fosse creusés à même la terre. Le tarif d’une coupe de champagne disait la place de chacun dans le royaume.
L’arbitraire, lui, était bien réel : la lettre de cachet permettait au roi de faire embastiller quelqu’un sans motif exposé, et selon les décomptes cités par les spécialistes, une fois sur six l’emprisonnement tenait au seul déplaisir royal. Une fois sur six, c’est-à-dire beaucoup, et pas la majorité — les cinq autres relevaient d’affaires de famille, de dettes, de libelles ou de police des mœurs.
C’est là aussi qu’est mort le prisonnier le plus célèbre de France. Le registre de la Bastille consigne le 19 novembre 1703 le décès d’un détenu inconnu, amené des îles Sainte-Marguerite par le gouverneur Saint-Mars et enfermé cinq ans dans la tour de la Bertaudière. Le registre précise qu’il portait un masque de velours noir. Pas de fer. Le fer est une invention littéraire, et l’on sait à peu près qui l’a forgée : François-Marie Arouet, futur Voltaire, embastillé à deux reprises pour ses écrits, a entendu parler de l’affaire sur place et lui a donné la forme que l’on connaît. Frère jumeau de Louis XIV, Fouquet, Molière : ces hypothèses ont toutes été proposées, aucune ne tient devant les archives. L’historien Jean-Christian Petitfils, qui a repris le dossier, identifie un valet nommé Eustache Danger, dépositaire d’un secret sans doute mince. Tous les historiens ne le suivent pas, et le débat reste ouvert. Ce qui est acquis, en revanche, c’est que la légende a grandi parce que la Bastille incarnait l’absolutisme : il fallait qu’elle cache un secret d’État à la mesure de sa réputation.
Une place vide dont personne ne sait quoi faire
Restait le trou. Pendant un demi-siècle, la France a cherché quoi mettre sur cet emplacement, et chaque tentative dit quelque chose du régime qui l’a lancée.
La Révolution y dresse d’abord une fontaine de la Régénération : une déesse d’inspiration égyptienne, en plâtre, éphémère par construction. Napoléon voit plus grand et commande un éléphant monumental de quinze mètres de haut. Seul le bassin sera achevé. La maquette grandeur nature, elle, reste plantée là et se dégrade lentement, perdant ses défenses, sa trompe, sa queue. Victor Hugo lui trouvera le seul usage qui lui convenait : dans Les Misérables, Gavroche y installe son domicile. On abat la carcasse en 1846 pour élever la colonne de Juillet, cent soixante-dix tonnes de bronze qui ne commémorent même pas 1789 mais les Trois Glorieuses de 1830 ; une crypte y abrite les corps des révolutionnaires tombés. En 1870-1871, des communards tenteront de la faire sauter en glissant des explosifs sous la place. Sans succès.
Quant aux douves, Napoléon les transforme en 1802 en un port destiné à relier la Seine aux rivières du nord : c’est l’actuel port de l’Arsenal, où l’on amarre aujourd’hui des bateaux de plaisance. La forteresse, elle, n’a pas entièrement disparu. Il en subsiste des maçonneries au square Henri-Galli, un pan visible depuis les quais du métro, et des vestiges dans les caves du 41 boulevard Henri-IV. Paris a digéré la Bastille sans la recracher tout à fait.
1880 : la République choisit l’autre 14 juillet
Le plus révélateur vient à la fin. Lorsque la Troisième République se donne une fête nationale, en 1880, elle ne retient pas la prise de la Bastille. La date choisie est bien le 14 juillet, mais celui de 1790 : la fête de la Fédération, cette grande cérémonie d’union du peuple, de la nation et du roi, célébrée au Champ-de-Mars. Un 14 juillet sans tête au bout d’une pique, sans gouverneur massacré, sans faubourg en armes.
Le compromis était habile. Les républicains modérés obtenaient une date consensuelle, les autres pouvaient continuer de fêter 1789 sans que personne ait à trancher publiquement. Cent quarante-six ans plus tard, l’ambiguïté tient toujours : à peu près personne, le 14 juillet, ne pense à la Fédération de 1790.
Faut-il en conclure que tout est faux ? Non. Les insurgés ont bel et bien pris la forteresse, l’événement a bel et bien retourné le royaume, et la Bastille est bel et bien tombée. Mais entre le fait et le récit s’est glissé un intervalle où travaillent des gens très concrets : un entrepreneur qui vend des maquettes, un écrivain qui invente un masque de fer, des députés qui choisissent une date plutôt qu’une autre. Aucun d’eux ne ment tout à fait. Chacun ajoute sa couche.
Nous sommes mieux placés que quiconque pour le comprendre. Nous vivons dans un temps où l’événement produit sa marchandise et sa légende avant même d’être terminé, où le mémorial précède parfois le recul. Palloy n’a rien inventé de scandaleux, il a seulement été le premier à le faire vite. Reste une pierre grise au fond d’une cave du boulevard Henri-IV, qui n’a rien à raconter et ne raconte donc rien. C’est peut-être le seul morceau de Bastille resté honnête.