En 1878, à Londres, Francis Galton superpose des négatifs photographiques pour fabriquer un « type juif ». Toute la question est de savoir pourquoi il fallait une machine pour cela. Parce que l’émancipation avait effacé les signes — et que l’antisémitisme moderne est né de ce vide à combler.
Londres, 1878. Francis Galton empile des négatifs photographiques plaque après plaque, jusqu’à obtenir un visage flou : une moyenne, qu’il appelle un « type ». Parmi ceux qu’il prétend établir figure un « type juif ». Le résultat ne montre rien que les enlumineurs du Moyen Âge n’aient déjà dessiné : un profil, un nez. Rien de neuf, sinon l’emballage. Le préjugé vient de passer du parchemin à la plaque de verre, et cela change tout : il se réclame désormais de la science.
Reste une question, et c’est peut-être la plus intéressante de toute cette histoire. Pourquoi fallait-il, en 1878, une machine pour reconnaître un juif ? Parce qu’on n’y parvenait plus à l’œil nu. Quatre-vingts ans d’émancipation avaient effacé les signes. L’antisémitisme moderne naît précisément de cette disparition : il lui faut réinventer une différence que le droit venait d’abolir.
Le paradoxe de l’émancipation : des citoyens que plus rien ne distingue
Le point de départ est attesté et daté. À l’issue de la Révolution française, des juifs deviennent citoyens à part entière — une première dans l’histoire. Le mouvement gagne ensuite les Pays-Bas, la Prusse, le Royaume-Uni, le Canada, l’Empire ottoman. Par à-coups, avec des reculs, mais il progresse.
La dernière poche de résistance est romaine. À Rome, le pape Pie IX maintient les juifs dans un ghetto institué trois siècles plus tôt, et fait de son refus du rationalisme et du modernisme une position doctrinale. Il faut attendre 1870 et l’annexion des États pontificaux par l’Italie pour que les juifs de ce territoire deviennent citoyens. La même année, l’égalité gagne les derniers petits États allemands.
Entre-temps, une affaire avait retourné l’opinion européenne. À Bologne, le jeune Edgardo Mortara, fils d’un commerçant juif, avait été baptisé en cachette par la servante chrétienne de la maison. L’évêque l’apprend et, pour que l’enfant reste dans le giron de l’Église, le fait enlever à ses parents par la police et conduire au Vatican, sous la protection personnelle du pape. Quelques gouttes d’eau versées par une domestique, et voilà une affaire d’État : Napoléon III intervient auprès du Saint-Siège, l’émotion gagne jusqu’aux États-Unis. L’enfant ne sera pas rendu. Mais l’affaire fait naître l’Alliance israélite universelle, première organisation internationale de protection des juifs.
Le résultat, vers 1875, se voit dans n’importe quelle rue de Paris ou de Berlin : le juif émancipé s’habille, parle, travaille et vote comme son voisin. Il n’est plus assignable. Pour qui veut continuer d’exclure, c’est un problème pratique avant d’être idéologique.
Quand la conversion ne suffit plus : l’invention d’une « race sémite »
L’antijudaïsme religieux, celui des sermons et des ghettos, avait toujours laissé une porte : le baptême. On pouvait haïr le juif tout en admettant qu’il cesse de l’être. Cette porte devient inutile dès lors que la citoyenneté ne dépend plus de la confession. Il faut donc, pour maintenir l’exclusion, la condamner définitivement.
C’est le rôle que joue la théorie raciale. En 1853, Arthur de Gobineau signe le premier livre entièrement consacré aux races humaines. Il y place au sommet une race aryenne prétendument « particulièrement parfaite », relègue les Noirs tout en bas de l’échelle et rattache les juifs à une supposée race sémite inférieure. Le mot « sémite » relevait jusque-là de la classification des langues ; il devient une catégorie de sang.
La bascule est claire : puisque la conversion ne suffit plus, on déclare les juifs racialement différents, donc inassimilables par définition. Un point mérite d’être signalé plutôt que tranché. Les historiens ne s’accordent pas sur le dosage entre rupture et continuité : certains insistent sur la nouveauté du racisme biologique, d’autres montrent qu’il recycle massivement l’imaginaire chrétien antérieur, images comprises. L’antisémitisme racial n’a de toute façon jamais fait disparaître l’antijudaïsme religieux ; il s’est superposé à lui.
Rétablir l’apparence : la science appelée au secours du préjugé
Puisque l’émancipation rendait les juifs indiscernables du reste de la société, les tenants des théories raciales se donnent une tâche explicite : rétablir leur apparence. D’où la craniométrie, l’anthropométrie, les tableaux comparatifs — et les superpositions de Galton.
L’ironie, notée par les historiens de l’image, est que ces protocoles n’inventent rien : ce qu’ils mettent en avant, profil et nez, sort tout droit des représentations médiévales. Le préjugé change d’emballage, il quitte le folklore pour la prétention à l’objectivité. On mesure, donc on prouve. C’est faux, mais c’est efficace.
La caricature fait le reste, et beaucoup plus vite. Pendant l’affaire Dreyfus, Édouard Drumont lance La Libre Parole illustrée ; les dessinateurs de la fin du XIXe siècle standardisent un « type juif » que l’on reconnaît encore aujourd’hui. Le détail décisif est là : le capitaine Dreyfus n’y ressemblait pas. L’image ne décrivait personne, elle servait à désigner. La haine descend alors dans les objets ordinaires — cartes à jouer, jouets d’enfants — et se dit sans se cacher : être antisémite est alors revendiqué comme un titre de gloire.
1879 : un mot neuf, une politique neuve
Le mot Antisemitismus est créé à Berlin en 1879 par le journaliste Wilhelm Marr. Il s’impose en quelques années dans toutes les langues européennes, alors qu’il ne désigne rien : aucun groupe « sémite » n’est visé, et le suffixe en -isme ne sert qu’à donner l’allure d’une doctrine. La même année, la Russie tsariste l’emploie pour la première fois dans les colonnes de Novoïé Vrémia. Deux ans plus tard, ce même journal figure parmi les premiers à accuser les juifs d’avoir assassiné l’empereur Alexandre II.
L’Empire russe abrite alors environ 80 % des juifs du monde, contraints de résider dans une zone délimitée, pour l’essentiel les territoires de l’ancienne Pologne annexés par l’Empire. Les pogroms commencent à Odessa et se propagent. Sur le rôle du pouvoir, prudence : la thèse d’une incitation directe des autorités est défendue, celle d’une passivité coupable doublée d’une presse déchaînée aussi. Ce qui est établi, c’est que l’État s’est tenu à l’écart, y compris quand la violence est devenue meurtrière.
En France, le succès est d’abord éditorial : La France juive de Drumont, publiée en 1886, est un best-seller sans précédent. Huit ans plus tard, l’arrestation du capitaine Dreyfus donne une affaire à ce public. En 1895, à Vienne, Karl Lueger remporte les élections municipales ; Stefan Zweig analysera plus tard son influence sur Hitler, à qui il aurait montré l’efficacité électorale du mot « antisémite ».
La France de 1898 offre un tableau contradictoire qu’il serait malhonnête de simplifier. Le 13 janvier, L’Aurore publie « J’accuse » de Zola ; le lendemain, une manifestation d’artistes de Montmartre contre Dreyfus et Zola, face au Moulin Rouge, dégénère. Toute l’année, des policiers sont blessés en protégeant magasins et lieux de culte. Et pourtant, en métropole, aucun juif n’est tué pendant les procès : un État qui défend ses juifs, chose alors exceptionnelle en Europe. La réserve est de taille — en Algérie française, les émeutes antijuives de janvier 1898 firent des victimes. La Cour de cassation reconnaîtra l’innocence de Dreyfus en 1906.
L’argent et le complot : deux légendes vieilles de plusieurs siècles
Le stéréotype du juif détenteur de l’argent passe pour une évidence. C’est une fabrication à deux étages. Au Moyen Âge, l’association juif-argent-pouvoir naît d’une contrainte : les souverains interdisent aux juifs la plupart des métiers et les cantonnent aux fonctions financières dont ils tirent eux-mêmes profit. Six cents ans plus tard, l’antisémitisme économique réactive le stéréotype autour des Rothschild : la première caricature du juif maître du monde paraît en Allemagne en 1845, l’année même où le socialiste français Alphonse Toussenel publie Les Juifs, rois de l’époque, où il appelle « juif » tout parasite vivant du travail d’autrui. Une partie du mouvement socialiste met alors les juifs au cœur de sa dénonciation du capitalisme : la haine n’est pas cantonnée à droite. Et elle repose sur du vide, quelques familles seulement accédant à la grande banque tandis que la majorité des juifs d’Europe orientale vit pauvre.
La seconde légende est plus ancienne et plus meurtrière. L’accusation de crime rituel puise dans une légende de sang née dans l’Antiquité à Alexandrie, recyclée au Moyen Âge en Angleterre. Le 6 février 1903, un article de presse annonce le meurtre d’un enfant chrétien en insinuant que des juifs l’ont tué pour son sang : c’est le prélude au pogrom de Kichinev, le premier du XXe siècle. Des photographes sont sur place, et le sort des juifs de Russie devient un sujet politique aux États-Unis.
Suit une des rares scènes où un texte déplace une population. Envoyé par une organisation américaine, le poète Haïm Nahman Bialik recueille les témoignages des survivants, puis écrit en hébreu un poème qui ne console pas : il y fustige ceux qui iront quémander un peu de pitié sous les fenêtres étrangères, et conclut par une injonction — fuir. Des centaines de milliers de juifs quitteront la Russie tsariste, surtout vers les États-Unis ; une minorité choisit la Palestine ottomane.
Reste la pièce maîtresse du dispositif. Les Protocoles des Sages de Sion sont un faux, fabriqué par la police tsariste en 1903 — le fait est établi de longue date. Le texte reste confidentiel jusqu’à sa réédition russe de 1918 ; sa parution allemande en 1920 rencontre un écho immense, et Alfred Rosenberg, arrivé de Russie en 1919, le diffuse assorti de son propre commentaire. La même année, Hitler fonde le parti nazi et soude le discours biologique à la théorie du complot : la menace juive y devient double, capitaliste et bolchevique à la fois. Un ennemi capable d’être une chose et son contraire ne se réfute plus.
Ceux qui ont riposté — et le seuil où la défense a cédé
On raconte souvent cette histoire comme celle d’une victime passive. Elle est inséparable du combat mené contre elle. En 1927, à Paris, Samuel Schwarzbard abat Simon Petlioura, ancien dirigeant ukrainien qu’il tient pour responsable des pogroms et du massacre de sa famille ; défendu par Henry Torrès, qui transforme le prétoire en tribune contre les persécutions, il est acquitté. Des témoins du procès fondent dans la foulée la LICA, Ligue internationale contre l’antisémitisme, qui rassemble juifs et non-juifs. À Vienne, la satire La Ville sans juifs de Hugo Bettauer triomphe et passe au cinéma ; son auteur est assassiné en 1925 par un militant d’extrême droite.
L’Allemagne de Weimar donne à voir la même ambivalence. Le 24 juin 1922, Walther Rathenau, ministre des Affaires étrangères et premier juif à occuper un poste ministériel, est abattu par des militants d’extrême droite. Un million de personnes défilent à Berlin, les coupables sont arrêtés, la plupart des organisations nationalistes décapitées. On aimerait s’arrêter là. Mais une part importante de l’opinion approuva le meurtre et vit dans les tueurs des patriotes.
Rien n’était joué. Aux élections de 1928, le parti nazi rassemble 2,8 % des voix. L’Europe de 1930 pouvait paraître clémente aux juifs, et c’est l’un des enseignements les plus dérangeants de cette séquence : nous la lisons à l’envers, en sachant la fin. Les contemporains, eux, ne la savaient pas.
Le 30 janvier 1933, Hitler accède au pouvoir. Walter Benjamin quitte Berlin ; Einstein, alors aux États-Unis, annonce qu’il ne remettra jamais les pieds sur le sol allemand. Le 15 septembre 1935, lors d’une séance du Reichstag convoquée à 20 heures pendant le congrès du parti, les lois de Nuremberg font des juifs des citoyens de seconde zone : mariages interdits, rapports sexuels punis. Le régime se fabrique en même temps une filiation — des instituts réactualisent d’anciennes controverses chrétiennes, et le signe distinctif médiéval revient, l’étoile de David remplaçant la rouelle jaune.
Le mensonge devient une administration. En juin 1937, des milliers d’œuvres d’art moderne saisies sont exposées à Munich comme « art dégénéré », présentées comme une production d’artistes juifs : moins de 5 % des artistes visés l’étaient. Le 9 novembre 1938, la nuit de Cristal est orchestrée par les autorités du Reich — vitrines de centaines de magasins brisées, dizaines de synagogues incendiées, 30 000 juifs arrêtés et internés. Ni la justice, ni l’armée, ni l’Église ne protestent officiellement. Ces juifs représentaient environ 1 % de la population allemande.
Partir devient la seule issue, et l’issue se referme. Le 4 juin 1938, quatre mois après l’annexion de l’Autriche, Freud est autorisé à quitter Vienne pour Londres ; il reste alors quelque 250 000 juifs en Allemagne et peut-être 150 000 en Autriche. Entre 1933 et 1939, la moitié des 600 000 juifs allemands parvient à partir. Le paquebot Saint-Louis, lui, ne put débarquer ses passagers ni à Cuba ni aux États-Unis et dut rebrousser chemin.
Une anecdote circule sur le Berlin de 1938 : sept juifs marchent ensemble, deux Allemands viennent en sens inverse, et l’un des sept dit « changeons de trottoir, ils sont deux, nous sommes seuls ». Elle n’a aucune valeur de document et relève de l’humour noir de ces années. Elle dit pourtant quelque chose d’exact : les défenses tiennent jusqu’à un seuil, puis elles cèdent, les amis restent chez eux, et le nombre passe de l’autre côté.
Ce siècle et demi n’enseigne pas une morale, il montre un mécanisme. L’égalité en droit ne désarme pas la haine : elle l’oblige à se réinventer. Privée de la religion comme critère, elle s’est fabriqué une biologie ; privée de signes visibles, elle a convoqué des appareils de mesure pour en produire ; privée d’arguments vérifiables, elle a bâti un complot que rien ne contredit. Chaque étape empruntait le vocabulaire le plus prestigieux de son temps : la science, l’économie, la nation. Reste une question sans réponse commode — quel vocabulaire servirait aujourd’hui d’emballage, et saurions-nous le reconnaître à temps ?