Colonia Dignidad : quarante-quatre ans d’impunité au Chili

Pendant quarante-quatre ans, la Colonia Dignidad a vécu au Chili comme une œuvre de bienfaisance subventionnée : hôpital gratuit, école, exonération d’impôts. Derrière la clôture, un système d’esclavage, des abus sexuels sur mineurs et un centre de détention de la police secrète de Pinochet. Voici comment un tel montage a pu durer si longtemps.

Un pont de bois au-dessus du Perquilauquén, dans le centre du Chili. Sur le tablier, une plaque d’acier mal fixée qui claquait au passage des roues. C’est à peu près tout ce qu’un homme transporté les yeux bandés, des tampons de coton mouillés dans les oreilles, allongé au fond d’un fourgon, avait pu emporter de son trajet : du gravier, un chemin de terre, puis ce bruit métallique. Le docteur Peebles a livré ce détail aux enquêteurs des années plus tard. Le jour de la reconstitution judiciaire, la plaque avait disparu. La rampe du moulin que d’autres rescapés décrivaient, encore visible sur des images de 1988, avait été démontée elle aussi.

On n’efface pas un décor par distraction. Ces deux disparitions minuscules disent tout ce qu’était devenue la Colonia Dignidad : un domaine agricole de 14 000 hectares que l’État chilien subventionnait et exonérait d’impôts — et où l’on prenait soin, avec l’aide des autorités, de faire taire un pont.

Un infirmier presque analphabète et trois cents passagers

Paul Schäfer avait été infirmier dans l’armée allemande pendant la guerre. Il n’avait pas terminé l’école primaire, ne savait pas écrire, était pratiquement analphabète. Sur ce point les témoignages concordent, y compris ceux d’anciens fidèles : l’homme ne tenait pas son pouvoir d’un savoir. Il tenait son pouvoir d’une capacité, elle, hors du commun, à s’installer dans la vie des gens.

Dans l’Allemagne d’après-guerre, il fonde avec Hugo Baar, prédicateur de l’Église baptiste, un foyer pour veuves et orphelins. Le foyer touche des aides publiques. Une témoin qui avait douze ans en 1957 racontera avoir cru, au premier regard, voir le Christ. C’est la première légende à démonter, et elle n’a rien d’anecdotique : la fascination pour le gourou inspiré a servi, pendant quarante ans, à masquer un mécanisme beaucoup plus banal — l’emprise sur des familles pauvres, dans un pays exsangue, par un homme qui savait exactement quoi promettre.

Des rumeurs de pédophilie circulent. La police allemande ouvre une enquête. Schäfer part, et il ne part pas seul : environ trois cents personnes le suivent. Le certificat de fondation de la colonie date de septembre 1961 ; en janvier 1962, un premier convoi de soixante-dix personnes arrive au Chili, des enfants surtout. Ils s’installent près de Parral, sur une ferme qui prendra le nom de Villa Baviera.

La Colonia Dignidad, œuvre de bienfaisance sur le papier

Il faut lire les statuts pour comprendre comment la chose a pu durer. La Colonia Dignidad s’y déclare œuvre de bienfaisance. Elle ouvre un hôpital gratuit deux fois par semaine aux paysans des environs, une école, et reçoit à ce titre des subventions de l’État chilien pour la santé et l’éducation. Elle est exonérée de tout impôt.

Le montage est d’une efficacité redoutable. Une main-d’œuvre sans salaire ni contrat, aucune charge fiscale, des subsides publics par-dessus : la colonie produit à des coûts qu’aucune entreprise chilienne ne peut approcher. Ses bénéfices ont été estimés à plus de quatre millions de dollars par an. Quant à l’hôpital « gratuit », un enquêteur a établi que les soins étaient ensuite facturés au ministère de la Santé. La bienfaisance n’était pas un masque posé sur l’entreprise : elle en était le modèle économique.

Le reste suit : des concessions minières — molybdène, or, titane, uranium — accordées par un décret signé de Pinochet, des marchés de construction d’autoroutes, un casino ouvert en 1984. Un enquêteur avance plus de cent millions de dollars amassés, en précisant se croire « bien loin du compte ». C’est une estimation, pas une comptabilité.

Un monde sans dimanche, sans calendrier, sans frères

À l’intérieur, la vie était réglée par un système que les rescapés décrivent de façon remarquablement convergente. Des micros installés partout, qui permettaient à Schäfer d’écouter les conversations. Un tableau des fautes affiché comme à l’école. Des procès publics, sans distinction d’âge. La délation récompensée par une bonne note. Ni télévision, ni journaux, ni radio, ni calendrier, ni dimanche, ni jour de repos — pendant trente, parfois quarante ans. Des journées de douze heures d’affilée avec un petit pain et un peu de thé.

Les familles étaient démontées pièce par pièce. Hommes et femmes séparés, mariage interdit sans l’accord de Schäfer avant quarante ou quarante-deux ans, nouveau-nés confiés dès la naissance à une « tante » dans une maison qui n’était pas celle de leurs parents, frères privés du droit de se parler. Un couple a raconté douze années de rencontres clandestines : elle glissait son réveil sous l’oreiller, l’arrêtait à la première sonnerie, enfilait un bleu de travail, le rejoignait dans un souterrain, et rentrait avant le lever officiel de 6 h 30. Il leur a fallu ensuite deux ans de traitement médical pour avoir un enfant, après les produits administrés aux jeunes filles à leur insu.

Ces produits sont l’un des points où l’enquête bute encore. Que des médicaments aient été distribués sans le consentement des colons est attesté par de nombreux témoignages : jusqu’à vingt cachets par jour pour l’un d’eux, des états quasi comateux, des trous de mémoire. Mais la composition exacte n’a jamais été établie. Dire « on les droguait » est juste ; dire avec quoi serait une invention.

Le dispositif anti-évasion, lui, a été relevé sur le terrain : un mur de barbelés, le fleuve comme barrière naturelle, quarante chiens dressés, des vêtements rouges le jour et blancs la nuit pour repérer les fuyards, des chaussures marquées afin d’identifier les traces, des capteurs infrarouges dissimulés dans de fausses pierres posées sur la berge, des plaques à capteurs de pression enterrées sous les sentiers. Un ancien colon, revenu sur les lieux, montre ces pierres et ajoute que la lune du Chili était si claire qu’on aurait pu lire un journal en pleine nuit.

Au centre du système, les abus sexuels de Schäfer sur les garçons, systématiques, prolongés sur des décennies. Quand les enfants allemands ont manqué, on est allé en chercher d’autres : des petits Chiliens sélectionnés — teint clair, yeux clairs — dans des familles pauvres ou monoparentales, attirées par l’école et l’internat. Des mères ont porté plainte. Le pouvoir économique de la colonie, et des médecins jugeant « surprenant » qu’un homme de soixante-quinze ans puisse avoir une érection, ont suffi à les faire taire.

Après 1973 : la ferme modèle devient une annexe de la DINA

Le coup d’État du 11 septembre 1973 contre Salvador Allende change la nature de l’endroit. Une alliance se noue entre Schäfer et la direction de la DINA, la police secrète de Pinochet — Manuel Contreras, Pedro Espinoza. L’armée fournit du matériel, installe des radars, met des hélicoptères à disposition. En échange, la colonie devient un lieu de détention hors cadastre.

Les témoignages de séquestration et de torture à l’électricité convergent sur des lieux précis : les abords du moulin à grains, un entrepôt à céréales d’une dizaine de mètres de haut, un sous-sol à pommes de terre. Un détenu a décrit une cage de bois dont les parois se resserraient jusqu’à ce qu’il ne puisse plus tenir ni debout ni agenouillé, que ses gardiens frappaient à coups de bâton avant de la faire rouler à travers l’enceinte. Un autre, allongé les yeux bandés près d’un émetteur radio, dit avoir entendu Schäfer parler en allemand à un général, annoncer que tout était en ordre, que « tout est au cimetière », puis s’asseoir et caresser son chien. Il ne comprenait pas tout ; les noms de Contreras et de Pinochet, eux, étaient parfaitement audibles.

Amnesty International publie en 1977 le premier texte dénonçant publiquement ces tortures. La colonie attaque en diffamation. Le procès durera plus de vingt ans : l’arme judiciaire n’a pas servi ici à établir la vérité, mais à occuper le terrain assez longtemps pour que les preuves s’effacent.

Le cas d’Alfonso Chanfreau, militant franco-chilien du MIR, résume la méthode. Arrêté en juin 1974 — un document officiel indique le 28 juillet —, torturé quatorze jours, sa femme torturée pour faire pression sur lui, il est sorti le 13 août 1974 avec environ sept autres militants. Tous disparaissent. En juin 1975, un détenu de la prison de Cuatro Álamos apprend qu’il a été conduit à la Colonia Dignidad. La version officielle le déclare « mort au combat » et enterré à Cuesta Barriga ; son corps est déterré clandestinement par la DINA en janvier 1979 et jeté à la mer. Le « mort au combat » est un mensonge d’archive, et il est daté. C’est en France, dont le code de procédure pénale admet le jugement par contumace, que des responsables de la répression chilienne ont fini par être jugés pour ces disparitions.

Un État dans l’État — et une légende encombrante

La colonie passait pour une communauté repliée sur elle-même, sans influence. C’est l’inverse. Trois mois d’enquête ont suffi à mettre au jour un réseau de responsables politiques, de juges, de policiers et de chefs d’entreprise. On a retrouvé des fiches de renseignement sur trente-neuf à quarante mille personnes. On a documenté une pratique de chantage : des invités attirés dans des soirées filmées, des images à moitié pornographiques conservées. Et une tour de télécommunications contrôlant les fréquences UHF et VHF, démantelée seulement en 1995, avec un système de télex baptisé « Condortel », relié à l’opération Condor — la coordination des polices politiques du Chili, du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay, dont des documents américains déclassifiés confirment le soutien en matériel de chiffrement.

S’y ajoute l’armement : des caches contenant missiles sol-air, grenades, bazookas, dynamite, et des armes camouflées en appareils photo, en cannes, en stylos tirant des balles. Un ancien colon affirme avoir participé à la fabrication sur place de mitrailleuses de modèle israélien, entre cent cinquante et deux cents selon lui. Le trafiquant d’armes allemand Gerhard Mertins, fondateur de la société Merex, était un visiteur régulier.

Reste le point le plus glissant, celui où la prudence s’impose. On a écrit que la colonie appartenait au réseau « Odessa », l’organisation qui aurait exfiltré et protégé les nazis en fuite ; un rapport du Sénat américain a repris cette accusation. Que des criminels de guerre allemands soient passés par le Chili et pas seulement par l’Argentine est établi. Qu’un domaine fermé de 14 000 hectares ait pu en abriter est plausible. Mais l’existence d’une « Odessa » centralisée, avec un état-major et des filières unifiées, est contestée par la plupart des historiens des filières d’exfiltration, qui décrivent plutôt des réseaux dispersés, opportunistes, appuyés sur des complicités ecclésiastiques et administratives. Le mot fait un bon titre ; il explique moins bien les faits que l’ennuyeuse réalité des complaisances locales. Même réserve pour le laboratoire de gaz sarin qu’un enquêteur dit avoir été transféré dans la colonie : l’information circule de seconde main, elle n’a pas la solidité des fiches, des armes ou des corps.

Ce qu’il reste : des confitures et une question ouverte

Recherché au Chili depuis 1997, Schäfer a passé plus de cinq ans caché en Argentine, à Chivilcoy, près de Buenos Aires, où les voisins voyaient de braves fermiers vendre confitures et fromages, et où une maison avait été payée au moins un million de dollars. Arrestation en mars 2005. Le responsable argentin de l’opération dira l’avoir trouvé en bon état, physiquement et mentalement — la fable du vieillard sénile n’aura pas tenu la semaine. La justice chilienne retient vingt-six cas d’abus de mineurs dans la demande de remise, et le condamne à vingt ans de prison et à plusieurs millions d’indemnisations. Il meurt détenu en 2010.

La colonie, elle, ne meurt pas. Sur les conseils de ses avocats, les biens sont transférés à de nouvelles sociétés : Abratec pour le mobilier, les machines, le matériel ; Cerro Florido pour les terres autour de Parral, le gravier, des immeubles à Santiago. Le pouvoir économique reste intact, la façade change. Villa Baviera vit aujourd’hui du tourisme et de l’agroalimentaire : restaurant, charcuterie, confitures, fromages.

Restent les colons, et c’est la question que personne n’a tranchée. Beaucoup ont été des esclaves, volés de leur enfance, de leur langue, de leurs enfants. Un enquêteur soutient que quiconque a vécu quinze ou vingt ans là-bas sait forcément quelque chose, pour avoir entendu, vu, ou participé. Les deux propositions sont vraies en même temps, et la justice chilienne n’a pas fini de démêler qui, dans une communauté conçue pour supprimer la volonté individuelle, pouvait encore répondre de ses actes.

Quarante-quatre ans. Sous des gouvernements de droite, sous Allende, sous la dictature, sous la démocratie revenue. Ce que l’affaire éclaire n’est pas la puissance du monstre : Schäfer était un homme sans instruction, incapable d’écrire une lettre. C’est la facilité avec laquelle un dossier bien tenu — des statuts d’utilité publique, un hôpital ouvert deux matins par semaine, quelques bulletins scolaires, un fournisseur ponctuel — dispense les administrations de regarder ce qu’il y a derrière la clôture. Contreras a lui-même déclaré qu’il n’y avait pas eu de guerre au Chili, tout en assurant qu’il « aurait pu y avoir vingt mille morts » sans une répression sélective. Aucune des deux phrases n’excuse rien. Elles rappellent seulement que les crimes de cette ampleur n’ont jamais besoin d’être invisibles : il leur suffit d’être classés.

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