Le 27 avril 1434, la tête d’un vice-roi de Corse dévale les marches d’un escalier génois. L’homme qui raconte la scène, Giovanni della Grossa, avait servi ce vice-roi pendant cinq ans avant de fuir sa maison en pleine nuit. Sans lui, nous ne saurions presque rien de la Corse féodale — et c’est précisément le problème.
Le 27 avril 1434, sur une place de Gênes, une tête dévale les marches d’un escalier. Elle appartient à Vincentello d’Istria, qui s’était fait proclamer vice-roi de Corse seize ans plus tôt et qui contrôlait alors, dit la chronique, 90 % de l’île. Le récit de cette exécution nous vient d’un seul homme : un notaire qui avait passé cinq années à son service, avant de fuir sa maison en pleine nuit. Il s’appelait Giovanni della Grossa, et à peu près tout ce que nous savons de la Corse féodale passe par lui.
Un notaire génois né en Corse, formé à Bonifacio et à Naples
Il naît en 1388 au village de Grossa, dans une famille génoise qui n’a rien de noble. Son père est vicaire : il administre pour le compte de la ville un bourg du terroir agricole de Bonifacio. L’enfant part au collège de Bonifacio, puis à l’école de droit de Naples. Il rentre en Corse à la fin de l’année 1407, à l’aube de ses vingt ans, diplômé.
Il faut s’arrêter un instant sur Bonifacio, parce que c’est là qu’il apprend à voir le monde. Première ville de l’île à l’époque, elle fonctionne comme un quartier de Gênes posé sur une terre étrangère. Seules des familles génoises y résident. Les paysans corses n’ont pas le droit d’y séjourner. Les artisans obtiennent des permis de travail temporaires, sans autorisation d’y passer la nuit. Un garçon qui grandit là voit chaque jour, matérialisée par une porte, la frontière entre un dedans civilisé et un dehors rural. Il la redessinera dans ses pages quarante ans plus tard.
La suite ressemble à une visite guidée du pouvoir insulaire. Notaire du seigneur génois de Biguglia, Andrea Lomellino. Détaché en 1416 auprès de la seigneurie de Cinarca. Cinq années au service de Vincentello d’Istria. De 1426 à 1430, quatre années au château de San Colombano auprès de Simone da Mare. Puis notaire à la cour du gouverneur génois, enfin commissaire de la République de Gênes. Il n’a jamais cessé de dépendre de Gênes pour son pain. Ce n’est pas un observateur qui passe : c’est un rouage.
Ce que Giovanni della Grossa est seul à nous dire
Et pourtant. Sans lui, la plupart des grands seigneurs corses des siècles précédents seraient restés des anonymes complets. Il est le premier à réunir en une œuvre unique les chroniques éparses de l’histoire de l’île. Retirez ce texte et il ne reste, pour des générations entières, presque rien.
Sur les charnières institutionnelles, son récit recoupe ce que l’on sait par ailleurs. À la fin du XIe siècle, les papes Grégoire VII puis Urbain II revendiquent la souveraineté sur la Corse ; l’évêque de Pise, promu archevêque, reçoit les pleins pouvoirs sur les six diocèses insulaires, tenus par des évêques d’origine génoise. Les marquis de Massa, venus de Ligurie, prennent en charge le politique, le judiciaire et le militaire et installent un réseau de vassaux : les premiers châteaux sortent de terre à ce moment-là. Les Pisans, eux, réorganisent l’Église et l’administration sans bâtir ni cité ni garnison ; ils créent quelques bourgades, dont Bonifacio, à l’entrée du détroit qui commande la voie navigable entre Corse et Sardaigne.
Gênes, elle, raisonne en marin. Bonifacio, puis Calvi un siècle plus tard, sur la route qui contourne le bloc corso-sarde par le nord : plus longue, mais praticable quand le vent rend les Bouches infranchissables. Le territoire insulaire lui-même ne l’intéresse qu’au XIVe siècle. On ne conquiert pas une île : on conquiert des escales, et le reste vient après.
Vient 1357. Sous le doge Simone Boccanegra, une révolte populaire abat les châteaux seigneuriaux les uns après les autres, les escouades des seigneurs faisant défection ; les Corses se placent d’eux-mêmes sous la protection de Gênes. En quelques semaines, il ne reste plus un château valide dans l’île, à l’exception des fiefs des da Mare, au Cap Corse. Giovanni naît trente ans après. L’événement fondateur de son monde, il ne l’a pas vu : il l’a reçu comme un récit et le retransmet comme une preuve.
La pyramide généalogique de Vincentello d’Istria
Là où le texte cesse d’être un témoignage pour devenir un travail de commande, c’est dans les origines. Elles remontent à un certain Hugo Colonna, envoyé au IXe siècle par le pape chasser les Maures de l’île avec 200 chevaliers et plus de 1 000 fantassins. Un roi maure aurait dressé son palais en Corse, une partie de la population aurait été contrainte de se convertir. Ces récits se contredisent entre eux, y compris sur la datation des incursions sarrasines. Nous sommes dans la légende, au sens strict, et il vaut mieux se demander à quoi elle sert plutôt que si elle est vraie.
Elle sert à ceci. Après Hugo Colonna viennent 150 ans de gouvernement paisible, jusqu’à Arrigo, dit Bel Messere pour sa très grande beauté et la noblesse de son cœur : pieux, soucieux de justice, fondateur de la lignée des seigneurs de Cinarca. Autour de lui a poussé une multitude de petits barons qui le jalousent. Ils utilisent sa bonté même pour l’approcher, l’assassinent, exécutent sa femme, puis ses sept fils, tous en bas âge, afin qu’aucun ne revendique le fief. Suivent deux siècles de chaos et près de 300 lignées seigneuriales sévissant dans les vallées.
La fonction narrative saute aux yeux. Un crime fondateur explique tout : l’anarchie corse ne vient pas de la Corse, elle vient de la disparition d’un bon seigneur. Donc elle appelle le retour d’un pouvoir légitime. Le récit contient déjà sa conclusion politique.
Le maillon suivant est Giudice de Cinarca, né à Olmeto en 1221, nommé juge de l’île par les Pisans, qui abat les châteaux et finit reconnu comte de Corse par ceux qu’il n’a pas vaincus. La chronique le dit juste et généreux, mais grand séducteur : en rejoignant l’une de ses conquêtes, il tombe dans un traquenard, est livré aux Génois et meurt en 1304 dans un cachot du château de Malapaga ; ses fils sont tués pour qu’il ne subsiste aucun héritier. Le cachot et la date sont vérifiables. Le rendez-vous galant, non — et c’est le type même de détail qui rend une chute racontable.
Au sommet de la pyramide, enfin, Vincentello d’Istria. Problème : la filiation par le sang ne tient pas, certains ancêtres étant connus pour être morts sans héritier. Giovanni lui substitue alors une filiation par la possession — la maison de Cinarca — et par le titre de comte de Corse. Sa méthode, dans l’ensemble, n’est pas l’invention pure : il ne fabrique ni personnages ni guerres que ses contemporains ignoreraient. Il part d’une trame de faits avérés, puis décale légèrement les événements dans le temps pour y glisser ses protagonistes. Puisque chacun sait qu’en 1357 les Cinarchesi ont fui en Aragon, il duplique cet exil et le déplace, ce qui justifie commodément leur absence aux moments gênants : la mise en place des féodaux par les marquis de Massa, la prise de Bonifacio par les Génois. Il minimise aussi les autres lignées, pour faire du Cinarca le comté principal de l’île, alors qu’il n’était vraisemblablement qu’un comté important parmi d’autres.
Le portrait à charge d’un vice-roi
Les faits, d’abord, tels qu’ils sont attestés. Exilé en Sicile, Vincentello d’Istria revient à la tête d’une flotte, s’empare de la Cinarca et fait allégeance au roi d’Aragon Alphonse V, déjà maître de la Sardaigne, de Valence, de Majorque et de la Sicile, qui lui fournit navires et soldats. Il attaque les châteaux un à un et fait exécuter sur place les seigneurs qui refusent de se rallier. Proclamé vice-roi de Corse en 1418, il prend la bastia de Vastile, les châteaux de Biguglia et de Brando, puis obtient la reddition de Calvi assiégée en 1420. Le siège de Bonifacio par Alphonse V est levé pour une raison qui n’a rien de corse : la reine Jeanne appelle le roi d’Aragon pour lui offrir le royaume de Naples. Vincentello fait bâtir une citadelle à Corte, au centre de l’île.
Voilà pour l’homme d’État. Vient ensuite le portrait, et le ton change : laid, trapu, les bras courts, les doigts boudinés, une verrue couvrant presque l’œil gauche, violeur, juge partial. On aura reconnu le miroir inverse de Bel Messere, le beau seigneur juste des origines. Ce n’est pas une description, c’est un dispositif : un fondateur magnifique au début, un dernier représentant difforme à la fin, une dynastie qui a fait son temps. Il devient alors naturel que Gênes prenne la place.
La rupture, elle, est brutale et Giovanni la vit de très près. Vincentello attaque les possessions bonifaciennes et s’empare du château de Rocapina, dont la garnison — quatre soldats — est massacrée. Le notaire s’enfuit la nuit même avec sa famille. Dénoncé aux Génois par les autres seigneurs corses, qui fournissent tous les renseignements nécessaires, Vincentello est intercepté en mer au sortir de la marine de Bastia, conduit à Gênes et décapité en place publique. Ce ne sont pas les Génois qui l’ont abattu : ce sont ses pairs.
Ce que la chronique tait : les mariages, l’argent, les États
Le récit oppose deux camps nets : les seigneurs insulaires, soutenus par Pise puis par l’Aragon, contre les Génois appuyés par la papauté. C’est une dramaturgie, et les silences la trahissent. Ces seigneurs sont pieux, et ils sont mariés à l’aristocratie génoise. Giovanni tait le mariage de Vincentello d’Istria avec une fille da Mare ; il tait celui des enfants du seigneur della Leca avec ceux du doge de Gênes. Il les présente comme de petits seigneurs de vallée, quand ces alliances en font des personnages considérables. Un silence bien placé vaut mieux qu’un mensonge : il ne se réfute pas.
Même procédé pour le Cap Corse. L’amiral de Frédéric II, Ansaldo da Mare, aurait acheté le fief au seigneur Avogari en toute légalité. Sauf que les Avogari, entourés d’une dizaine ou d’une quinzaine de soldats, faisaient face à plusieurs centaines d’hommes, et que rien n’indique que la somme promise ait été versée. D’un côté des acheteurs légitimes, de l’autre des conquérants par le sang : la même opposition, en plus petit, que celle du monde paysan barbare et du monde génois civilisé.
Reste le biais le plus profond. Giovanni explique les batailles, les assassinats et les trahisons par l’ambition personnelle et les querelles de familles corses. Les grands États méditerranéens n’apparaissent chez lui que comme des soutiens lointains, presque décoratifs. Un observateur placé à Barcelone ou à Naples aurait écrit l’inverse : des puissances profitant méthodiquement des luttes intestines pour resserrer leur emprise sur une île. Le point d’arrivée de ce raisonnement, c’est la formule sur un peuple corse instable et amoureux des changements. Elle ne conclut pas l’enquête. Elle en était le point de départ.
Comment lire une source unique — et pourquoi la dernière page se retourne contre lui
La fin de la chronique raconte une victoire. Le peuple de l’île ayant demandé que Gênes confie sa gestion à l’Office de Saint-Georges, celui-ci envoie Pietro Battista Doria avec 500 soldats sur deux navires ; les accords lus à Bastia déchargent de leurs fonctions tous ceux qui rendaient la justice et instituent deux podestats par pieve. Puis des lettres interceptées par hasard révèlent que Raffaele della Leca, comte de Cinarca, réclamait des troupes au roi d’Aragon installé à Naples. La guerre dure plus d’un an. Doria, renforcé par 500 mercenaires levés à Pise puis par 1 200 hommes du Cap Corse — près de 2 000 soldats —, franchit les monts par le col de Vizzavone et réduit les châteaux un à un. Un tiers environ de la population de la région fuit devant les combats et la famine consécutive à la destruction des récoltes. L’appel du pape à la croisade, après la chute de Constantinople, détourne les troupes aragonaises. Raffaele della Leca est coupé en morceaux, salé comme on sale un porc pour qu’il voyage, et ses restes sont expédiés à Calvi, Corte, Bonifacio et Biguglia. Fin 1460, les derniers châteaux d’Ornano et de Baricini tombent.
Sauf qu’au moment où Giovanni della Grossa écrit ses dernières lignes, les seigneurs réfugiés à Naples ont débarqué dans le sud de l’île et repris une grande partie du pays de Cinarca. La démonstration s’effondre sur sa propre page finale. Le chroniqueur qui avait organisé quatre siècles d’histoire pour prouver qu’une féodalité était morte doit noter, en bas de son manuscrit, qu’elle est revenue.
Que faire, alors, d’un tel texte ? Sûrement pas le jeter : c’est presque tout ce que nous avons. Mais on peut le lire à trois vitesses. Les dates, les sièges, les noms de gouverneurs, les clauses d’accords — tout ce qu’un notaire consigne par métier et que d’autres archives peuvent recouper — tiennent bien. Les enchaînements de causes, les motivations prêtées, la hiérarchie entre les lignées relèvent de la reconstruction intéressée d’un homme payé par une des parties. Et les origines, Hugo Colonna, les sept fils égorgés, la verrue sur l’œil du tyran, appartiennent au récit fondateur : elles ne disent rien du IXe siècle et beaucoup du XVe.
La situation est moins exotique qu’il n’y paraît. Nous documentons quantité de sujets contemporains avec des sources produites par ceux qui avaient intérêt à l’issue : rapports d’entreprise, communiqués institutionnels, bilans rédigés par le vainqueur. On ne choisit pas ses archives. On choisit seulement de savoir qui tenait la plume, et pour qui.