Françafrique : comment le rapport de force s’est inversé

En juin 2009, aux funérailles d’Omar Bongo, la délégation française ressemblait à une réunion de famille politique. Conçue par de Gaulle pour garder la main sur l’Afrique, la Françafrique avait fini par changer de propriétaire. Récit d’une inversion en cinquante ans.

Le 7 juin 2009, Omar Bongo meurt. Ses funérailles, à Libreville, ressemblent moins à l’enterrement d’un chef d’État étranger qu’à une réunion de famille politique française : ministres, anciens ministres, hommes d’affaires, émissaires de tous les partis. Le Gabon comptait à peine 900 000 habitants. Son président avait tenu quarante ans. Et pendant une bonne partie de ces quarante ans, il n’avait plus été le protégé de Paris : il en était devenu le créancier.

C’est cette bascule qui rend l’histoire de la Françafrique plus intéressante que la version militante qu’on en donne d’habitude. Le système a bien été conçu, à la fin des années 1950, pour que la France garde la main sur ses anciennes colonies. Sauf qu’un demi-siècle plus tard, en 2002, un président gabonais écrivait à la main, sur son papier à lettres, sept noms destinés à un gouvernement français. Comment un instrument de domination finit-il par changer de propriétaire ?

Tout commence par un baril perdu au Sahara

Le référendum de 1958, celui qui fonde la Ve République, propose un nouveau statut aux territoires africains : quatorze colonies sont concernées, même si les récapitulatifs parlent ensuite tantôt de douze, tantôt de quatorze États indépendants en 1960, selon ce qu’on décide d’y inclure. Retenons l’ordre de grandeur : en une année, la France passe d’un empire à un chapelet d’États souverains sur le papier.

Or, au même moment, elle perd son pétrole. L’indépendance algérienne de 1962 lui retire les gisements sahariens sur lesquels reposait toute sa stratégie énergétique. De Gaulle avait placé Pierre Guillaumat à la direction des carburants ; c’est lui qui fonde Elf, compagnie publique conçue comme l’outil de l’indépendance énergétique française. Privée du Sahara, cette stratégie se reporte sur l’Afrique noire. Et d’abord sur le Gabon : forêt équatoriale sur près de 90 % du territoire, une population minuscule, du pétrole au large.

Un détail technique explique une grande partie de ce qui suivra. Entre la découverte d’un gisement et le premier baril vendu, il s’écoule environ sept ans. Sept ans d’investissements lourds dans un pays dont on ignore qui le dirigera. D’où l’obsession qui structure tout le système : la stabilité politique n’est pas un souhait diplomatique, c’est une condition de rentabilité. Au Gabon, Elf finira par verser, via les redevances pétrolières, l’équivalent d’environ 70 % du budget de l’État.

Foccart, seize ans de pouvoir sans mandat

L’homme qui organise ce dispositif ne détient aucune fonction ordinaire. Jacques Foccart est secrétaire général de l’Élysée chargé des Affaires africaines et malgaches. Il tient la « cellule africaine » pendant seize ans, sous de Gaulle puis sous Pompidou, à la tête d’une centaine de collaborateurs, hors de tout contrôle parlementaire et largement hors du gouvernement.

La légende veut qu’il se soit enrichi sur l’Afrique. Les faits disponibles disent autre chose : il a refusé un salaire, refusé le Conseil d’État, refusé un secrétariat d’État, et vivait des revenus d’une petite société d’import-export commerçant avec les Antilles. Ce n’est pas un détail de moralité personnelle, c’est le cœur du montage : sans traitement, sans portefeuille, sans nomination formelle, Foccart n’était responsable devant personne et n’engageait personne. La rumeur de l’enrichissement, en le rabaissant au rang de profiteur, masque ce qu’il était vraiment : un pouvoir sans trace administrative.

Le fonctionnement de ce pouvoir a un nom, donné par ceux qui l’ont pratiqué : le « feu orange ». De Gaulle approuvait rarement une opération de façon formelle. Ne pas dire non valait autorisation, assortie d’une clause claire : en cas de pépin, on ne vous couvre pas. Maurice Robert, chef du secteur Afrique du SDECE, travaillait sous l’orientation directe de Foccart et affirme avoir eu « les pleins pouvoirs » — jusqu’à recommander à des chefs d’État d’écarter tel collaborateur et d’en prendre tel autre.

Concrètement : contre Sékou Touré, qui a quitté la zone franc en mars 1960 pour créer le franc guinéen, les services font imprimer de faux billets guinéens déversés sur le pays pour ruiner sa monnaie, puis arment des opposants ; l’opération est éventée et démontée. À Genève, la même année, Félix Moumié, chef de l’UPC camerounaise, meurt empoisonné au thallium après un rendez-vous avec un homme qu’il prenait pour un journaliste, William Bechtel, membre des services français. L’empoisonnement est établi par l’enquête de la police suisse : c’est un fait attesté. La chaîne de commandement, elle, repose sur des témoignages tardifs — celui de l’ancien ambassadeur Maurice Delauney, qui reconnaît que l’homme était payé par le président Ahidjo « mais avec notre accord ». Les deux affirmations n’ont pas le même statut, et il faut le maintenir.

Février 1964 : la mécanique à visage découvert

Le 19 février 1964, des militaires gabonais s’emparent du président Léon Mba et le contraignent à démissionner devant les caméras de la télévision. L’accord de De Gaulle pour intervenir est obtenu vers sept heures du matin ; l’armée française rétablit Mba au pouvoir. Un coup d’État défait en quelques heures, et une leçon pour toute la région.

Cette intervention n’a rien d’improvisé, elle est prévue par écrit. Les accords de défense signés avec la plupart des anciennes colonies comportent des clauses secrètes autorisant l’intervention française y compris en cas de contestation intérieure, en échange de la priorité donnée à la France sur les matières premières stratégiques — pétrole, uranium, manganèse. Bob Maloubier, ancien des services chargé pendant la guerre d’Algérie de la liquidation des financiers du FLN, crée de toutes pièces la garde présidentielle gabonaise. Et sur une idée de Foccart, la Constitution du pays est réformée pour instituer une vice-présidence à succession automatique : Albert Bernard Bongo, devenu Omar Bongo, accède ainsi à la présidence sans passer par une élection.

C’est ici que tombe la légende la plus tenace : les indépendances de 1960 auraient rendu ces pays souverains. Souverains à l’ONU, oui. Mais avec des présidents installés, des gardes prétoriennes formées par Paris, des coopérants français jusque dans l’antichambre des chefs d’État et des clauses militaires que les parlements nationaux n’ont jamais lues.

Le Biafra, ou la compagnie pétrolière qui fait la guerre

1967 : le Biafra fait sécession du Nigeria, région pétrolière comprise. La France soutient les sécessionnistes. Le mécanisme est d’une élégance comptable : Elf, sous contrat avec les autorités légales nigérianes, verse aux sécessionnistes les redevances du pétrole extrait sur leur territoire, en sachant parfaitement que cet argent servira à acheter des armes. Aucun budget d’État voté, aucune déclaration de guerre. Une écriture au bon endroit.

Libreville devient la plaque tournante. Des armes chinoises, françaises, sud-africaines débarquent au port, puis partent chaque nuit par avion vers le réduit biafrais soumis au blocus. Le témoignage d’un pilote gabonais dit la clandestinité d’État mieux que n’importe quelle analyse : approche aux instruments, appareil éteint, éclairage de la piste demandé à 500 pieds — 150 mètres —, puis un roulage à la lumière d’un demi-phare pendant le déchargement.

La guerre fera environ un million de victimes, beaucoup d’enfants morts de faim. En 1968, leurs images arrivent sur les téléviseurs français. Là intervient un aveu que je trouve, encore aujourd’hui, sidérant : Maurice Robert reconnaît dans ses Mémoires avoir choisi et diffusé le mot « génocide » comme mot choc de communication, préféré à massacre ou à écrasement, et l’avoir placé dans la presse — Le Monde le reprend le premier. Le vocabulaire de l’indignation humanitaire a donc été, en partie, une opération. Précisons immédiatement ce que cela ne veut pas dire : la famine biafraise, elle, est massivement attestée. Qu’un mot ait été choisi par un service ne rend pas les morts imaginaires. C’est la mobilisation de l’émotion qui était pilotée, pas le malheur.

Les valises remontaient vers Paris

Le système ne servait pas seulement à sécuriser des barils. Elf a financé la vie politique française à peu près depuis ses origines. Une collaboratrice de François Mitterrand raconte être allée, en 1965, chercher une enveloppe chez le secrétaire général de la compagnie, qui lui montre au passage celles des deux autres candidats ; entre les deux tours, ce n’est plus une enveloppe mais une valise, qu’elle serre contre elle dans la rue faute de trouver un taxi. Suivront de petites enveloppes nominatives, au nom de tel ou tel député. Pour les législatives et la présidentielle de 1981, on parle d’environ sept millions de francs, répartis, selon les intéressés eux-mêmes, à égalité entre la gauche et la droite. Nommé à la tête d’Elf en 1989, Loïk Le Floch-Prigent interroge Mitterrand sur ce système et s’entend répondre de continuer comme dans le passé, sans oublier « nous ».

L’argent circulait dans les deux sens. La France finance en 1977 le sacre impérial de Bokassa, pour un quart du budget centrafricain, puis organise son renversement en 1979 quand il se rapproche de Kadhafi : le 20 septembre à huit heures, David Dacko décolle du Bourget encadré par deux officiers du SDECE. Un mois plus tard, Le Canard enchaîné publie un document attribué à Bokassa évoquant une plaquette de diamants offerte en 1973 à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances.

Le scandale judiciaire, lui, naîtra d’un hasard : une enquête de routine de la Commission des opérations de bourse sur le financement de la société textile Bidermann, dans laquelle Elf avait investi 800 millions de francs en 1992. Les juges Eva Joly, Laurence Vichnievsky et Renaud Van Ruymbeke se heurteront au secret défense et travailleront sous protection rapprochée. Bilan : environ 3,5 milliards de francs détournés entre 1989 et 1992, soit 450 millions d’euros, l’équivalent de six mois de bénéfices du groupe. Elf est absorbée par Total en 2000, et le plus grand scandale financier de la Ve République se solde par quelques condamnations, souvent avec sursis — six mois de prison pour Le Floch-Prigent — et des amendes largement impayées. On y voit parfois le moment où la République a fait la vérité sur elle-même. Au vu des peines, la formule est généreuse.

Port-Gentil 1990 : la Françafrique change de patron

En 1990, le discours de La Baule prône le multipartisme, la liberté de la presse et l’indépendance de la magistrature ; l’un de ses rédacteurs, Erik Orsenna, reconnaîtra avoir forcé la main du président. La suite montre la limite de l’exercice. Des émeutes éclatent à Port-Gentil, capitale pétrolière du Gabon ; Elf ferme ses installations ; Bongo menace de faire appel aux Américains. Paris cède, la Légion dégage la ville, le pouvoir de Bongo est sauvé.

Voilà le pivot. Le protégé de 1967 a compris qu’il détenait lui aussi un moyen de pression : la rente, et la possibilité de la vendre ailleurs. La démonstration se répète au Congo, où Elf finance la campagne de Pascal Lissouba — élu avec 506 395 voix, 61,32 % — à charge pour lui de gouverner avec les hommes de Sassou-Nguesso ; Lissouba rompt le pacte, obtient d’une compagnie américaine un prêt de 150 millions de dollars garanti par dix ans de production, et le pays s’enfonce dans la guerre civile de 1993 à 1997.

Dans les années 2000, le rapport de force est ouvertement inversé. À Paris, à l’hôtel Meurice puis au Crillon, des responsables du PS, de l’UMP et de l’UDF font la queue dans la salle d’attente d’Omar Bongo. En 2002, au lendemain de la réélection de Jacques Chirac, il couche sept noms sur son papier à lettres pour l’Élysée : les sept deviendront ministres. Ce récit vient de l’intermédiaire Robert Bourgi, décoré de la Légion d’honneur le 27 septembre 2008 ; plusieurs des personnes mises en cause l’ont contesté et aucune archive ne l’établit. Un témoignage précis, spectaculaire, invérifiable en l’état.

D’autres faits, eux, sont documentés. Après le discours du 15 janvier 2008 où le secrétaire d’État Jean-Marie Bockel dénonce la Françafrique, Bongo fait connaître sa colère ; Bockel est remplacé. Au Niger, l’échec des négociations d’Areva et l’expulsion de son directeur Dominique Pin sont suivis, quinze jours plus tard, d’un accord signé à un prix de l’uranium deux fois supérieur au précédent. Sur la remise de dette gabonaise, Bongo demandait 30 %, il obtient 20 %. L’inversion va jusqu’aux symboles : le 31 octobre 2009, le grand maître de la Grande Loge nationale française se rend au Gabon en avion privé pour y installer Ali Bongo grand maître — succession du père au fils, là aussi.

Rien de tout cela ne signifie que la France avait perdu ses moyens de coercition. Le 4 novembre 2004, après le bombardement du cantonnement français de Bouaké qui tue neuf soldats, l’aviation ivoirienne est détruite au sol en quelques minutes et l’armée française ouvre le feu devant l’hôtel Ivoire à Abidjan ; le bilan reste discuté, le chiffre de 67 morts avancé par certains récits n’ayant jamais été reconnu par Paris. La force restait disponible : elle ne fixait simplement plus l’agenda.

La leçon n’est pas morale, elle est mécanique. Un État qui traite avec un autre par des canaux privés — un homme sans mandat, une compagnie pétrolière, un intermédiaire officieux — se rend dépendant de ces canaux. Celui qui les tient finit par tenir la relation, et la France a fabriqué elle-même les gens qui pouvaient la faire chanter. C’est utile à garder en tête devant les ruptures actuelles au Sahel, les bases qui ferment, les contrats renégociés ailleurs. On y voit souvent une France chassée. Il serait plus exact de dire que le rapport de force suit la rente, et qu’il avait commencé à se déplacer bien avant qu’on prononce le mot de rupture.

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