En 1925, des obus à gaz tombent sur les villages du Rif marocain, et pourtant aucune guerre n’est officiellement déclarée : il y a une « pacification ». Le mot n’était pas une pudeur de langage, c’était un outil de gouvernement. Du Maroc à Alger, puis d’Alger à la plaine orientale de la Corse, on peut suivre sa trace comme on suit un fil.
Pendant que les gaz de combat tombent sur les villages rifains, l’homme qui commande la résistance prend la plume. Abdelkrim El Khattabi n’écrit pas à Madrid ni à Paris : il écrit à la Société des Nations, à Genève. Il ne demande pas d’armes : il demande à l’Europe de tenir parole. Elle a proclamé qu’elle venait élever l’humanité et défendre la civilisation ; qu’elle veuille bien faire passer ces principes de la théorie à la pratique. Puis il pose la question qui retourne le décor : les Espagnols disent avoir reçu mission de civiliser le Rif — civiliser, est-ce détruire des maisons avec des armes interdites ? Genève ne répond pas : on y regarde la Ruhr et l’URSS naissante.
Il n’y a d’ailleurs, officiellement, aucune guerre dans le Rif. Il y a une pacification — un mot qui fera carrière.
La « pacification », un vocabulaire avant d’être une politique
En 1917, la France envoie pour la seconde fois Hubert Lyautey comme résident général au Maroc. Ce point est attesté, comme l’est la doctrine qu’il y installe : la tache d’huile. On occupe un point, on y construit une école, un dispensaire, une route, et l’influence française est censée s’étendre autour comme une auréole. Lyautey gouverne en s’appuyant sur un sultan qu’il a lui-même fait désigner. Le dispositif a sa cohérence interne, et mieux vaut la comprendre que la noter : dans la haute administration coloniale de ces années-là, l’idée qu’on apporte quelque chose n’est pas un cynisme, c’est une croyance de métier.
Reste la fonction du mot. Dire « pacification » plutôt que « guerre », c’est affirmer qu’il n’y a pas deux adversaires mais un ordre à rétablir : donc pas de belligérant en face, pas de droit de la guerre applicable, et pas de débat parlementaire. La conquête de l’Algérie par Bugeaud, un siècle plus tôt, s’était assumée comme une guerre, avec ses colonnes, ses enfumades et ses polémiques publiques. Des historiens avancent que la pacification du Maroc a coûté un nombre de vies du même ordre — sans jamais le dire. L’ordre de grandeur, honnêtement, reste discuté : il n’existe pas d’état civil colonial assez fiable pour trancher, et c’est précisément l’un des effets du vocabulaire employé. Ce qu’on ne nomme pas, on ne le compte pas.
Le Rif, la guerre que l’Europe a refusé de voir
Le partage du Maroc n’est pas une affaire franco-marocaine, c’est un arrangement entre puissances. Installée à Gibraltar, la Grande-Bretagne ne veut pas de la France en face d’elle sur l’autre rive du détroit : la montagne rifaine et sa côte reviendront donc à l’Espagne. Une Espagne restée en marge de 1914-1918, privée de ses dernières colonies depuis 1898, et qui cherche dans le nord du Maroc une gloire à recoudre.
Elle y trouve Anoual. En juillet 1921, l’armée espagnole s’effondre en quelques jours devant les tribus fédérées par Abdelkrim : ses propres supplétifs se retournent contre elle, les populations proches de l’enclave de Melilla se soulèvent, un pays entier bascule. Les décomptes varient — de huit mille à quinze mille morts selon les sources, et l’écart en dit long sur l’état des archives espagnoles. On présente souvent Anoual comme la plus grande défaite d’une armée européenne de la période coloniale ; le titre est disputé, l’Italie ayant été écrasée à Adoua par l’Éthiopie en 1896. L’onde de choc, elle, ne l’est pas : on en parle en Égypte, en Inde, en Indonésie. Un empire européen peut perdre.
La légende la plus tenace fait d’Abdelkrim un chef de guerre tribal levant les siens au cri du djihad. Les faits disent autre chose. Il proclame une république — joumhouriya — et non un sultanat, se dote d’un gouvernement, et regarde du côté des révolutions nationales de son temps, la soviétique, la kémaliste. La République du Rif est pensée comme la matrice d’une future République du Maghreb. Ce vocabulaire républicain était aussi, il faut le dire, plus vendeur à l’international que l’appel religieux : les deux choses sont vraies.
La suite tient en quelques faits froids. Après Anoual, le Parlement espagnol et la presse réclament ouvertement l’emploi d’armes chimiques pour en finir vite. L’Espagne n’en produit pas — elle n’a pas fait la Grande Guerre. Les usines de l’entre-deux-guerres, elles, cherchent des débouchés : l’industriel français Schneider, les frères allemands Stolzenberg. Des travaux d’historiens ont établi ces livraisons, et le fait que Paris a couvert le transit de munitions et de réserves de gaz allemandes — l’avouer, c’était reconnaître que l’Allemagne de 1918 était déjà réarmée. La Société des Nations, dominée par la France et la Grande-Bretagne depuis le retrait américain, ne bronche pas. En France, le Parti communiste et la CGTU mènent campagne via le Comité contre la guerre du Rif et de Syrie, et 1925 voit à peu près la seule grande grève anticolonialiste jamais tenue dans le pays. Cela ne change rien. Lyautey est écarté au profit de Pétain, qui s’entend avec le dictateur Primo de Rivera ; le 8 septembre 1925, une opération combinée débarque dans la baie d’Al Hoceima. On la présente volontiers comme le premier débarquement aéronaval de l’histoire — Gallipoli, dix ans plus tôt, oblige à nuancer — mais elle servira bel et bien de modèle. Abdelkrim se rend le 26 mai 1926 et part pour l’exil.
Alger 1957 : la France ne peut pas se déclarer la guerre à elle-même
Trente ans plus tard, la contrainte juridique est encore plus serrée. L’Algérie n’est pas un protectorat, c’est légalement la France. Un État ne peut pas se déclarer la guerre à lui-même : en avril 1955, on invente donc l’état d’urgence, régime d’exception civil qui permet de faire la guerre sans le nom. En mars 1956, la loi sur les pouvoirs spéciaux, préparée avec Robert Lacoste, est votée par un gouvernement socialiste, avec l’accord du Parti communiste. En janvier 1957, le pouvoir civil transfère les pouvoirs de police d’Alger au général Massu et à la 10e division parachutiste : plus de cinq mille hommes affectés aux contrôles, face à quelques centaines de combattants armés du FLN et à une population entière quadrillée.
Que la torture ait été systématique, on ne l’a pas appris après coup. Dès janvier 1955, le journaliste et ancien résistant Claude Bourdet publie « Votre Gestapo d’Algérie » et décrit les procédés : la baignoire, le gonflage à l’eau, le courant électrique — choisis, note-t-il, parce qu’ils ne laissent pas de traces visibles. En mars 1957, une note de service du général Salan, classée secret défense, réclame des interrogatoires poussés à fond et immédiatement exploités. Le 13 mars, Hubert Beuve-Méry écrit son éditorial dans Le Monde. Le système comprend aussi des exécutions sommaires et des corps jetés à la mer par hélicoptère.
Le seul haut responsable qui rompt n’est pas un politique. Paul Teitgen est un fonctionnaire, en poste à Alger, et il est passé lui-même entre les mains de la Gestapo. Interrogé, il ne parle ni de renseignement ni d’efficacité : il décrit des hommes qui entrent et sortent d’une pièce où on leur a livré un homme entièrement désarmé, et il dit reconnaître, sur ces visages-là, le mépris d’eux-mêmes qu’il avait lu autrefois sur ceux de ses propres bourreaux. Il démissionne avec fracas — sa seule personne, dira-t-il, ne pouvait suppléer les capitulations des ministres à Paris. Sur la finalité du système, les historiens ne s’accordent pas : certains soulignent le rendement opérationnel du renseignement arraché, d’autres jugent ce rendement secondaire devant la fonction réelle, terroriser une population. La seconde lecture explique mieux l’ampleur des rafles ; elle reste une interprétation.
Ce que le mot protégeait : les responsables, pas les victimes
Une légende commode veut que l’armée ait imposé la torture à un pouvoir civil ignorant. Les archives disent une convergence : des ministres — résidence générale, Intérieur, Défense — informés, qui laissent faire pourvu que rien ne s’ébruite. Autre idée reçue, symétrique : un gouvernement de droite aurait été plus dur. C’est un gouvernement socialiste qui a demandé et obtenu les pouvoirs spéciaux, et rien n’indique qu’une majorité de droite aurait fait pire. Le vocabulaire de la pacification servait à cela : rendre l’engagement supportable pour ceux qui le décidaient.
Il finit par se retourner contre l’État. Le 8 février 1958, le bombardement du village tunisien de Sakiet Sidi Youssef fait 70 morts, dont douze élèves d’une école primaire ; la France se retrouve isolée à l’ONU et le gouvernement tombe. Le 9 mai, Salan télégraphie au président de la République. Le 13 mai, un Comité de salut public est constitué à Alger et Salan lance au forum son « Vive le général de Gaulle », rupture nette avec la légalité. Que les plans de l’opération Résurrection — parachutage de troupes venues d’Algérie sur Paris si l’Assemblée n’investissait pas de Gaulle — aient existé est établi ; la Corse, du reste, est prise en premier. Qu’ils auraient été exécutés jusqu’au bout relève de l’hypothèse. De Gaulle est investi début juin. La torture, elle, restera une pratique généralisée quatre années encore, jusqu’à la fin du conflit en 1962.
La Corse, ou le dispositif qui rentre à la maison
Le décor change, la mécanique non. Derrière la carte postale, la Corse de 1960 est l’un des plus vastes départements français et l’un des plus pauvres : environ 160 000 habitants contre 300 000 un siècle plus tôt, un revenu par tête voisin de la moitié de la moyenne nationale. Le plan d’action régional de 1957, la suppression du chemin de fer, puis le projet de base d’essais nucléaires à l’Argentella provoquent une première vague de protestation, culminant le 29 novembre 1959.
Puis vient mars 1962. L’État doit reclasser des rapatriés d’Algérie à l’échelle du million ; environ seize mille arrivent en Corse, soit 10 % de la population de l’île. La SOMIVAC et la SETCO leur attribuent matériel, aides à la mise en valeur, logement, prêts d’installation — dont les agriculteurs corses ne bénéficient pas. Les chiffres sont têtus : à Ghisonaccia en 1962, seize des dix-huit lots distribués vont à des rapatriés ; en 1965, sur plus de cent lots, la moitié va à des rapatriés sans aucune origine corse. On raconte souvent le miracle agricole de la plaine orientale comme la seule réussite du travail pieds-noir. C’est vrai à moitié : ces exploitations modernes ont été financées par des aides refusées aux voisins, et leur main-d’œuvre est venue d’Algérie et du Maroc, pas des villages d’à côté.
Le reste s’enchaîne vite. Un rapport commandé par le gouvernement à des chercheurs américains de l’Hudson Institute propose la baléarisation de l’île et un objectif démographique sans rapport avec ses moins de 250 000 habitants d’alors ; rendu public par l’Action régionaliste corse, créée en 1967, il installe l’image d’une population transformée en décor pour touristes. L’affaire des boues rouges — un pétrolier italien parti de Scarlino déversant 1 500 tonnes de déchets par voyage, plus de 350 000 tonnes sur une année, entre le Cap Corse et l’île de Capraia — fait sortir la contestation des milieux régionalistes et fait émerger Edmond Simeoni. En janvier 1973, une sous-préfecture est envahie ; en août, Max Simeoni titre un éditorial « Je suis nationaliste corse » ; le 4 janvier 1974, une première nuit bleue est revendiquée. Et le 21 août 1975, à Aléria, une poignée de militants armés de fusils de chasse occupe la cave d’un viticulteur impliqué dans la vinacha, chaptalisation frauduleuse couverte par des complicités bancaires. Leur programme, de leur propre récit, tenait en une réunion avec les socioprofessionnels suivie d’un meeting : personne n’imaginait des morts. Cinq à six cents gendarmes mobiles arrivent, avec hélicoptères et blindés légers. L’assaut coûte la vie à deux d’entre eux. Cinq jours plus tard, à Bastia, un policier est tué et dix-huit personnes blessées par balle. Dans les nuits du 4 et 5 mai 1976, seize attentats en Corse, un à Marseille, un à Nice : le FLNC est né. Son bras de fer avec l’État durera jusqu’en 2014.
Ce que le mot a laissé derrière lui
Rien de tout cela ne se ressemble vraiment. Le Rif était une colonie gazée, Alger une ville quadrillée par des parachutistes, Aléria une cave viticole occupée par des chasseurs. Confondre ces trois situations serait faire de l’histoire à la truelle. Ce qui circule, en revanche, se laisse suivre : une doctrine, l’occupation d’un point puis l’irradiation autour ; un cadre juridique, l’état d’exception inventé en 1955 pour ne pas dire le mot guerre et jamais vraiment rangé depuis ; des hommes, enfin, formés au Maroc, employés en Algérie, et dont les successeurs sont descendus d’hélicoptère sur la plaine orientale.
Le point commun le plus solide reste le vocabulaire. « Pacification » désigne une opération dont on décrète d’avance qu’elle n’a pas d’adversaire en face, seulement un désordre. Un adversaire, on le négocie ; un désordre, on le réduit. La question que laisse cette histoire n’est pas de savoir si les gouvernements d’hier savaient — ils savaient, et cela est documenté. Elle est plus embarrassante : combien de temps une démocratie peut-elle employer un mot dont la fonction est de rendre invisible ce qu’il décrit, avant de finir par y croire elle-même ?