Oustachis : pourquoi Ante Pavelić est mort libre à Madrid

Responsable d’un régime qui a massacré des centaines de milliers de personnes entre 1941 et 1945, Ante Pavelić s’est éteint dans un lit madrilène en décembre 1959, sans avoir jamais été jugé. Son impunité n’a pas tenu à un complot, mais à quatre silences distincts : celui d’une Église, d’une organisation humanitaire, d’un service de renseignement et d’un État.

Une clinique de Madrid, le 28 décembre 1959. Un homme de soixante-dix ans s’éteint des suites d’une balle reçue deux ans plus tôt sur une route de la banlieue de Buenos Aires. La veille, un franciscain nommé Branko Marić lui a administré l’extrême-onction. Les communiqués diffusés par son entourage en 1960 affirment que le pape Jean XXIII lui a fait parvenir, le même jour, sa bénédiction personnelle.

Cet homme s’appelle Ante Pavelić. D’avril 1941 à mai 1945, il a été le Poglavnik — le « guide » — de l’État indépendant croate, régime satellite du Reich dont les milices ont massacré, selon les estimations les plus larges, entre 500 000 et 800 000 personnes. Il meurt dans un lit, entouré des siens, avec les derniers sacrements. Il n’a jamais passé une heure devant un tribunal.

C’est cette dernière phrase qui pose problème. Le crime, lui, est établi. L’anomalie tient à l’après : comment un chef de gouvernement réclamé pour crimes de guerre, dont plusieurs services de renseignement occidentaux connaissaient l’adresse exacte, a-t-il traversé quatorze années de paix sans être inquiété ? La réponse n’est pas un complot. Ce sont quatre silences séparés, aux motifs différents, qui se sont additionnés.

Un groupuscule que rien ne destinait à gouverner

Il faut d’abord écarter une idée reçue, parce qu’elle empoisonne encore la lecture des Balkans : celle de peuples qui se seraient haïs depuis toujours. Serbes, Croates, Slovènes et Bosniaques n’avaient simplement jamais vécu dans le même État avant 1919. Ils y sont entrés d’un coup, par décision des vainqueurs de Versailles, qui voulaient un verrou entre les empires défaits et l’agitation bolchevique : trois religions, deux alphabets, un seul royaume. L’entre-deux-guerres y compte au moins autant de coopération que de tensions.

La force politique croate de ces années-là n’est pas l’extrême droite : c’est le Parti paysan de Stjepan Radić, fédéraliste, partisan de la négociation avec Belgrade, largement majoritaire. Le Parti croate du droit d’Ante Pavelić, lui, pèse peu. Tout bascule le 14 juin 1928 : un député monténégrin ouvre le feu sur Radić en pleine séance du Parlement de Belgrade. Tirer sur cet homme-là, dans cet endroit-là, revenait à tirer sur tous les Croates. En janvier 1929, le roi Alexandre répond par la dictature : Constitution abolie, partis interdits.

La voie légale vient de se fermer, et Pavelić s’engouffre dans la brèche. Exilé, il signe en Bulgarie la déclaration dite de Sofia avec les révolutionnaires macédoniens — un objectif commun, détruire la Yougoslavie —, se fait condamner à mort par contumace et trouve refuge dans l’Italie fasciste. Au printemps 1930 naît l’organisation oustachie, « les insurgés », emblème un U traversé d’une bombe allumée. Rome finance ses camps d’entraînement, car Pavelić avait proposé aux Italiens la cession de la Dalmatie contre leur appui : un mouvement qui se dit nationaliste offre une province croate à une puissance étrangère. Le paradoxe est là dès l’origine.

Le 9 octobre 1934, à Marseille, le roi Alexandre Ier est abattu au début d’une visite officielle destinée à consolider l’alliance française ; le ministre Louis Barthou, qui l’accueillait, meurt lui aussi. Attentat commandité par Pavelić, exécuté par un militant macédonien. Un opérateur d’actualités filme la scène — images souvent présentées comme le premier assassinat de chef d’État enregistré par une caméra, même si les spécialistes discutent de ce que la pellicule montre du coup de feu. Le retentissement est tel que Mussolini fait interner ses protégés sur l’île de Lipari : ils appelleront cette parenthèse « le grand silence oustachi ».

Ils rentrent d’exil après l’accord italo-yougoslave de 1937. Pendant ce temps, la Yougoslavie se réforme : en 1939, la Banovine croate accorde une large autonomie et Vladko Maček, héritier de Radić, devient vice-président du gouvernement royal. Sans la guerre, le royaume serait vraisemblablement devenu une fédération — reconstitution plausible, pas certitude. La guerre arrive. Adhésion au pacte tripartite le 25 mars 1941, coup d’État de généraux serbes le 27, bombardement de Belgrade le 6 avril, entrée allemande à Zagreb le 10. Maček refuse de prendre la tête du nouvel État. Faute d’interlocuteur croate légitime disposé à collaborer, les Allemands se rabattent sur les Oustachis. L’État indépendant croate est proclamé le 10 avril 1941 par Radio Zagreb ; Pavelić n’arrive que dans la nuit du 15 au 16. Un mois plus tard, les accords de Rome entérinent la cession de la Dalmatie à l’Italie.

Jasenovac : le seul système d’extermination que les Allemands n’ont pas géré

Le régime légifère avant de savoir gouverner. L’une de ses premières lois permet de mettre à mort, devant un tribunal d’exception, quiconque aurait « méprisé » les aspirations d’indépendance croates ; les lois raciales et antisémites suivent en quelques jours. Le nettoyage ethnique commence dès la fin avril 1941, sans plan central — ce qui ne l’a rendu ni moins meurtrier ni moins systématique. Les milices, qui recrutent aussi des musulmans de Bosnie, pratiquent des mutilations répétées : doigts, oreilles, nez. On y lit un marquage, une façon de fabriquer une différence visible entre des populations que rien ne distinguait physiquement.

Après sa rencontre avec Hitler en juin 1941, Pavelić ajoute la conversion forcée. De jeunes prêtres radicalisés partent convertir au catholicisme les paysans serbes orthodoxes, par cérémonies de masse expédiées en quelques minutes, milice en armes formant le cercle autour des fidèles. En parallèle, un bureau d’État se consacre à la destruction du patrimoine orthodoxe : des centaines d’églises rasées ou transformées en dépôts militaires, les prêtres tués ou expulsés. À la fin de l’été 1941, il ne reste plus un seul prêtre orthodoxe en Croatie. Les synagogues de Bosnie subissent le même sort.

On prête au ministre de la Culture Mile Budak une formule devenue emblématique : un tiers des Serbes converti, un tiers chassé, un tiers exterminé. L’authenticité de la citation est contestée ; elle relève de la parole rapportée, pas de l’archive. Ce qui est attesté, c’est que les trois branches de la formule ont bel et bien été appliquées.

Près de quatre-vingts camps sont ouverts. Ils constituent le seul dispositif d’extermination de la Seconde Guerre mondiale que les Allemands n’aient pas administré. Jasenovac tue sans chambre à gaz et sans industrie : le travail, la faim, le couteau, la hache, la masse. Des unités rivalisaient à qui rassemblerait le plus d’oreilles et de nez, exhibés comme trophées. À l’été 1942, l’offensive contre le massif de Kozara y jette près de 70 000 civils, dont des milliers d’enfants séparés de leurs mères envoyées au travail forcé en Allemagne.

C’est là qu’intervient la seule figure du récit à laquelle on puisse s’accrocher. Diana Budisavljević, Autrichienne mariée à un chirurgien de Zagreb, obtient d’un capitaine allemand l’autorisation écrite de transférer des enfants serbes vers les hôpitaux de la ville, puis de les confier à des familles croates catholiques. Elle en sauve près de 8 000. Les Oustachis laissent faire et retournent l’opération : dans les actualités projetées en salle, ces petits deviennent des enfants croates dont « l’ennemi serbe » aurait tué les parents.

Autre fait rarement souligné : Allemands et Italiens ont demandé aux Oustachis de se calmer. Pas par humanité — les exactions jetaient la population dans les bras des partisans. La presse italienne a même publié des articles accablants, en pleine alliance.

Les chiffres, eux, sont devenus un champ de bataille. Le total de 500 000 à 800 000 victimes pour l’ensemble du régime — dont environ 350 000 Serbes, 60 000 Juifs et 28 000 Roms — vient des décomptes yougoslaves d’après-guerre ; rapporté aux 6 300 000 habitants du territoire, il désignerait près d’un habitant sur dix. Pour Jasenovac seul, on a longtemps avancé 200 000 à 300 000 morts. Les historiens ne s’accordent pas : le mémorial de Jasenovac a établi une liste nominative d’un peu plus de 83 000 victimes identifiées, et le mémorial américain de l’Holocauste retient un ordre de grandeur voisin. L’écart n’est pas innocent — gonfler le chiffre a servi le nationalisme serbe, le rabaisser sert le révisionnisme croate. Le plus honnête est de s’en tenir au solide, et de reconnaître que la fourchette reste ouverte.

Une scène a beaucoup circulé : le panier d’yeux humains offert à Pavelić, racontée par Curzio Malaparte dans Kaputt. Elle relève de la littérature, non du compte rendu. Ce qui est documenté, ce sont les collectes de nez et d’oreilles. La légende n’a donc pas inventé la cruauté : elle lui a donné une image assez frappante pour survivre au silence qui allait suivre. C’est souvent leur fonction — dire ce que les archives brûlées ne peuvent plus dire.

Ce que le renseignement américain savait d’Ante Pavelić

En avril 1945, les Oustachis démolissent Jasenovac, brûlent la documentation et tuent les derniers survivants ; les caméramans des partisans filment ce qu’il en reste. À Yalta, deux mois plus tôt, Staline, Churchill et Roosevelt ont décidé que la Croatie serait réintégrée dans une Yougoslavie dirigée par Tito. Pavelić fait sa dernière apparition publique devant une assemblée convoquée pour y réagir ; il prépare déjà son départ.

En mai, les partisans entrent dans un Zagreb vide. Ceux qui n’ont pas fui se rendent aux Britanniques à Bleiburg ; remis aux partisans, plus de 50 000 d’entre eux, combattants et civils mêlés, sont exécutés dans les jours qui suivent.

Pavelić, lui, n’est pas à Bleiburg. Il est à Rome, caché dans un monastère près de Castel Gandolfo. Le prêtre Krunoslav Draganović, proche du régime déchu, organise depuis l’Italie les filières d’exfiltration que les services américains appellent les rat lines. Le renseignement militaire américain sait où se trouve Pavelić. Il envisage de l’arrêter, puis renonce, et il l’écrit : ses contacts sont si haut placés qu’une extradition frapperait l’Église catholique romaine. Premier silence, et il est double — des institutions religieuses qui abritent, un service qui documente et s’abstient.

Un faux papier de la Croix-Rouge et un quai à Buenos Aires

En 1948, munis de faux papiers délivrés par la Croix-Rouge, Pavelić et ses hommes embarquent pour l’Argentine. L’organisation présentera bien plus tard ses excuses : ses titres de voyage, conçus pour des réfugiés sans papiers, étaient délivrés sur simple déclaration. Deuxième silence, celui d’une institution humanitaire dépassée par le rôle qu’on lui faisait jouer.

À Buenos Aires, l’agent de la CIA note le jour exact de leur arrivée, puis consigne leurs faits et gestes des années durant. Le gouvernement péroniste, anticommuniste et en quête de main-d’œuvre qualifiée, accueille officiellement ces réfugiés. Pavelić ne se cache pas vraiment : en 1951, il institue une sorte de gouvernement croate en exil et écrit aux Nations unies pour proposer ses hommes contre le communisme en Corée. Tito réclame son extradition. Personne ne bouge. Troisième silence : la guerre froide a fait de l’anticommunisme d’un homme une monnaie suffisante pour effacer son dossier.

Faute de justice, Belgrade organise des missions pour l’éliminer. En avril 1957, près de Buenos Aires, Pavelić est atteint par balle lors d’une seconde tentative, probablement montée par les services yougoslaves. Perón n’est plus là ; l’Argentine le lâche. Il gagne l’Espagne de Franco et meurt à Madrid le 28 décembre 1959 des suites de cette blessure. La bénédiction pontificale évoquée par ses proches n’a jamais été confirmée par le Vatican, et l’on ignore ce que Jean XXIII savait du dossier de l’homme à qui elle était censée s’adresser.

Tito, ou le silence comme ciment

Reste le quatrième silence, peut-être le plus lourd de conséquences. Pendant près de cinquante ans, la Yougoslavie de Tito a tu ces crimes. Non par indifférence : par calcul. On ne bâtit pas l’unité d’un État multinational en rappelant chaque année aux Serbes que leurs voisins croates les ont massacrés, ni en nommant les villages où cela s’est passé. La doctrine officielle a fondu les victimes dans une catégorie neutre — les victimes du fascisme — et Jasenovac a existé comme mémorial sans exister comme récit.

Cela a tenu tant que l’État tenait. Quand il s’est fissuré, dans les années 1980, les chiffres sont ressortis d’un coup, sans médiation savante, entre les mains de ceux qui avaient intérêt à les instrumentaliser. Un silence n’efface pas : il conserve, et il rend le réveil brutal.

Ce que l’impunité laisse derrière elle

Quatre silences, donc, dont aucun n’a été concerté : une hiérarchie religieuse qui protège des siens et redoute le scandale ; une institution humanitaire qui délivre des papiers sans vérifier ; un service secret qui préfère un fasciste vivant à un allié communiste ; un régime qui achète la paix civile au prix de la vérité. Aucun ne suffisait à faire sortir Pavelić d’Europe. Ensemble, ils y ont suffi.

Il n’y a pas de morale à tirer de cela, plutôt une mécanique à observer. L’impunité exige rarement qu’on décide de laisser filer : il suffit que chaque acteur ait, de son point de vue, une bonne raison de ne pas être celui qui agit. Nuremberg a jugé un cercle restreint, allemand, désigné d’avance. Autour, des responsables des périphéries de l’Axe ont vieilli tranquillement, et une partie des preuves avait brûlé avec les camps qu’ils dirigeaient.

Reste une question que les historiens laissent ouverte : si Pavelić avait été jugé publiquement en 1946, la Yougoslavie aurait-elle eu besoin d’un demi-siècle de silence ? Rien ne le prouve. Mais on sait ce qu’a coûté l’autre option.

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