Paris souterrain : quatre chantiers nés d’un renoncement

Sous la scène de l’Opéra Garnier dort une cuve de plus de 6 000 m3 d’eau que personne n’avait prévue. Elle est le fruit d’un échec, comme les catacombes, les égouts de Belgrand et les galeries de Guillaumot. Le Paris souterrain est né quatre fois du même geste : cesser de vouloir supprimer le problème.

Février 1780, rue de la Lingerie, à deux pas des Halles. Une odeur monte de l’arrière-boutique d’un commerçant, si insistante que tout le voisinage finit par s’en émouvoir — et il en faut, dans le Paris de Louis XVI, pour qu’on trouve que cela sent mauvais. On descend à la cave. Le mur du fond a cédé sous la poussée. Derrière, les corps en décomposition du cimetière des Innocents glissent lentement à l’intérieur.

Ce mur crevé est le point de départ des catacombes. Il dit aussi quelque chose de plus général sur la manière dont la capitale a appris à traiter ce qui se trouve sous ses pieds. Les quatre grands ouvrages du Paris souterrain — l’ossuaire des Innocents, la cuve de l’Opéra Garnier, le réseau d’égouts d’Eugène Belgrand et les galeries de consolidation de Charles-Axel Guillaumot — ont ceci de commun qu’aucun ne procède d’un projet triomphant. Chacun date du moment précis où un homme a renoncé à faire disparaître un obstacle pour apprendre à composer avec lui : l’eau, les morts, la Seine, le vide.

Les Innocents : renoncer à enterrer les morts dans la ville

Le cimetière des Innocents recevait les défunts de vingt-deux paroisses parisiennes. Vingt-deux. On y creusait depuis le Moyen Âge, on y recreusait, on y entassait, si bien qu’au XVIIIe siècle les fosses ne se refermaient plus. Des chiens errants et des cochons fouillaient les corps. Les exhalaisons traversaient les murs des caves voisines au point d’y éteindre les chandelles de suif : ce détail matériel en dit plus long qu’un rapport de police sur la concentration des gaz de décomposition.

La première réaction du lieutenant général de police Jean-Charles-Pierre Lenoir est exactement celle qu’on attend : il fait enduire de chaux les murs des caves. Il colmate. Puis il alerte Louis XVI, qui ordonne la fermeture du cimetière. Il faudra encore six ans avant que le premier convoi ne s’ébranle, le 7 avril 1786, à la nuit tombante.

Le transfert dure quinze mois. Des prêtres et des enfants de chœur accompagnent les charrettes en chantant l’hymne des morts, des Halles à la plaine de Montrouge. Ce n’est pas seulement de la piété : c’est un dispositif d’ordre public, l’administration redoutant que les Parisiens s’indignent de voir partir leurs morts. Au bout du trajet, un puits. Les ossements y sont déversés et tombent de vingt mètres. Beaucoup se brisent. Ils resteront en vrac près de vingt ans, dans d’anciennes carrières, sans le moindre aménagement.

Ce qui est attesté s’arrête là. La suite relève d’une décision esthétique parfaitement datée : en 1804, Napoléon nomme Héricart de Thury inspecteur général des carrières. Nourri de littérature gothique anglaise, celui-ci fait monter, à la manière des carriers, des façades composées des os les plus solides — fémurs et crânes — derrière lesquelles il dissimule le vrac fracassé lors de la chute. Les catacombes ouvrent au public le 1er juillet 1809, sur 1,7 km de galeries aménagées. Charles X y descendra, l’empereur d’Autriche François Ier, Oscar II de Suède, et Napoléon lui-même.

D’où la légende la plus tenace : on chercherait dans ces murs le crâne de Charles Perrault ou celui de Robespierre. C’est impossible, et cela l’a toujours été. Il ne s’agit pas d’un cimetière mais d’un ossuaire de transfert, dont le contenu a été mélangé dans le puits puis trié par forme, jamais par personne. Le fémur de l’un côtoie le crâne de l’autre. Quant au nombre de morts rassemblés là, les estimations divergent fortement selon les méthodes de calcul : on avance couramment plus de deux millions, certains auteurs vont bien au-delà, et aucun de ces chiffres ne repose sur un décompte réel.

L’Opéra : quatre machines à vapeur, neuf mois, et un échec

Le 14 janvier 1858, des anarchistes italiens conduits par Felice Orsini lancent des machines infernales sur le cortège impérial en route vers l’Opéra Le Peletier. Huit morts, cent quarante-deux blessés. Le couple impérial est épargné ; Napoléon III donne des ordres pour les blessés puis se rend malgré tout à la représentation. Il en tire une conclusion concrète : il lui faut un opéra neuf, proche des Tuileries, desservi par une avenue large permettant un accès direct et surveillé.

Le 30 mai 1861, contre toute attente, le jury du concours retient le projet d’un architecte inconnu, Charles Garnier, séduit par la démesure du programme : 172 mètres de long, 101 de large, 2 156 places, et surtout vingt-sept mètres d’espace scénique enfouis sous terre pour faire descendre les toiles peintes.

Le terrain, lui, est un ancien marécage de la rive droite, urbanisé seulement à partir d’Henri IV. Dès les fouilles des massifs de fondation, la nappe phréatique est atteinte et le trou se remplit. Garnier fait installer quatre machines à vapeur, des équipes se relaient jour et nuit pendant neuf mois. Aux premières pluies, le niveau remonte. Neuf mois de pompage pour rien.

Alors l’architecte cède. Il cesse d’évacuer l’eau et construit sous sa scène une cuve de plus de 6 000 mètres cubes, soutenue par des piliers : le poids du volume retenu contient la nappe et l’empêche de remonter. L’édifice n’a jamais connu de faiblesse depuis. La trappe qui y donne accès reste fermée au public ; seuls les sapeurs-pompiers de Paris y descendent, pour leurs exercices de plongée.

Le fantôme, la marche numéro 13 et le lustre

Il faut ici séparer trois choses. Attesté : la cuve existe, elle est en eau, c’est un ouvrage de génie civil et rien d’autre. Attesté également : deux accidents graves frappent l’Opéra en 1896, dont la chute d’un contrepoids du grand lustre sur une spectatrice. Le récit qui circule dans la maison veut qu’une danseuse soit tombée d’une galerie la même année, depuis la marche numéro 13, et que le lustre ait écrasé quelques mois plus tard l’occupant de la place numéro 13 — la coïncidence des deux chiffres est trop belle pour être avalée sans réserve, et la version précise de ces épisodes varie selon les sources.

Reste la légende, et c’est elle qui est instructive. Gaston Leroux publie Le Fantôme de l’Opéra en 1910, Hollywood fait le reste, et l’on imagine désormais un lac noir hanté sous la scène. Pourquoi cette histoire-là a-t-elle pris ? Parce qu’un bâtiment dont le sous-sol descend à vingt-sept mètres, qui abrite une nappe d’eau invisible et qui a connu deux morts spectaculaires dans la même saison offre exactement la matière première d’un mythe : un vide inaccessible, de l’eau, un chiffre. Le fantôme est la manière la plus économique d’expliquer ce qu’on ne peut pas aller voir. Personne, dans la cuve, n’a jamais croisé de spectre ni de cadavre.

Belgrand : renoncer à l’eau de la Seine

Avant Haussmann, les égouts parisiens sont peu nombreux, de section carrée, et surtout de pente trop faible. L’eau y stagne, les matières s’y décomposent, les vapeurs méphitiques peuvent asphyxier. Le tout se déverse sans aucun filtrage dans la Seine — dont les Parisiens boivent l’eau. Le choléra frappe, notamment lors de l’épidémie de 1832, et la mortalité dépasse alors les naissances.

L’obstacle, ici, n’est pas technique : il est savant. Le corps médical de l’époque tenait l’eau de Seine pour la meilleure qui soit. Haussmann, nommé préfet par un Napoléon III qui avait dessiné sa capitale idéale sur un plan de Paris pendant son exil londonien, prend le parti inverse du consensus de son temps et confie l’affaire à Eugène Belgrand, polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées. Le renoncement porte sur l’idée même qu’on pourrait continuer à boire le fleuve : on ira chercher l’eau ailleurs, à 120 kilomètres, aux sources de la Vanne.

Le premier projet, sur la Somme-Soude en Champagne, se heurte à une opposition locale si vive que l’empereur ordonne son abandon. Belgrand se rabat sur la Vanne, et Haussmann assortit cette fois l’opération d’un plan de dédommagement des populations. L’eau arrive par l’aqueduc d’Arcueil, doublé pour l’occasion, et se stocke sur la butte de Montsouris.

Restait à évacuer le reste. Belgrand conçoit un réseau entièrement gravitaire — petites galeries en hauteur, grands boyaux, immenses collecteurs — qui fonctionne sans la moindre énergie extérieure, et qui atteindra près de 600 km sous sa direction, plus de 2 400 aujourd’hui, un égout sous chaque rue. Il ne prétend pas avoir tout inventé : il envoie des émissaires à Londres, Berlin et Milan, et reprend la section ovoïde anglaise, qui répartit mieux les charges et favorise l’écoulement. Son apport propre est une question d’échelle. En imposant 1,80 m de hauteur minimum, il fait du réseau parisien le seul au monde entièrement visitable et réparable de l’intérieur, avec le nom des rues de surface à chaque intersection : selon les égoutiers, leur unique repère.

Même logique pour l’ensablement. Plutôt que de lutter contre le sable, Belgrand s’en sert : son bateau-vanne de cinq mètres, muni de clayettes sous lesquelles l’eau file à haute pression, pousse devant lui une dune mouvante de 200 tonnes à raison de 50 mètres par jour. Aucun moteur. Il est encore en service.

Guillaumot : ne pas combler le vide, le redessiner

Depuis la fin du XIIe siècle, on extrait sous Paris la pierre de Notre-Dame, du Louvre et de l’enceinte de Philippe Auguste, dans un rayon n’excédant pas cinq kilomètres du chantier. La seule règle de sécurité, la méthode des piliers tournés, impose d’abandonner près de la moitié du gisement : beaucoup de carriers s’en affranchissent, et l’on voit encore aujourd’hui des piliers manifestement plus étroits que la galerie voisine. Le puits rebouché, la carrière tombe dans l’oubli. Sans carte, sans registre.

En 1774, un gouffre de vingt-cinq mètres s’ouvre rue Saint-Jacques, sur le chemin royal d’Orléans. D’autres suivent. Le 15 septembre 1776, une commission est confiée à Antoine Dupont, professeur de mathématiques, qui maçonne consciencieusement là où le ciel de carrière se fissure — sans saisir que la charge des bâtiments de surface pèse elle aussi sur les vides. Résultat : des jardins solidement consolidés, des immeubles laissés au-dessus du néant.

Charles-Axel Guillaumot, du service des bâtiments royaux, descend avec lui, juge et écrit au comte d’Angiviller que Dupont tient une école de mathématiques et n’a aucune notion de l’art de construire. Le 21 mars 1777, Louis XVI écarte Dupont et le Bureau des finances, et crée l’Inspection générale des carrières. Au printemps, Guillaumot mesure l’ampleur du désastre : 800 hectares, six millions de mètres cubes de vides, et sous la rue Saint-Jacques une carrière à deux étages dont les piliers supérieurs menacent de crever le ciel de l’étage inférieur.

Combler six millions de mètres cubes était hors de portée. Guillaumot renonce à traiter le sous-sol pour lui-même et invente la doublure de Paris : au lieu de piliers isolés, il creuse des galeries entières sous le tracé des rues sous-minées et remblaie les vides alentour. La géographie souterraine cesse alors de copier celle des carriers pour calquer celle de la surface — près de cent kilomètres de galeries neuves, et un plan enfin lisible.

La solution a produit son propre problème, ce qui arrive plus souvent qu’on ne l’admet. Ces couloirs rectilignes doublant les rues offrent aux contrebandiers un itinéraire idéal pour introduire vin, alcool, épices, tabac et sel sans payer l’octroi — impôt qui finançait justement un tiers du budget de l’Inspection. Guillaumot fait bâtir un mur d’enceinte souterrain à lourdes portes de bois à pivot ; il n’en viendra jamais à bout. Il perd des dizaines d’hommes dans les consolidations, en voit d’autres estropiés, et meurt à la tâche le 7 octobre 1807 sans avoir terminé. Deux siècles plus tard, l’Inspection existe toujours, veille sur 280 à 300 km de galeries réparties sur trois niveaux jusqu’à 27 mètres de profondeur, et juge l’état de certaines d’entre elles franchement mauvais, avec un risque d’effondrement susceptible d’atteindre la surface.

Ce que le Paris souterrain doit à quatre renoncements

Il serait facile — et faux — de tirer de tout cela une leçon de sagesse. Ces hommes n’ont pas cédé par humilité. Garnier a pompé neuf mois avant d’accepter sa nappe ; Lenoir a badigeonné les caves à la chaux avant qu’on ferme les Innocents ; Dupont a maçonné pendant des mois au mauvais endroit. Le renoncement arrive toujours après, épuisement des moyens compris, et il coûte cher en vies et en réputations.

Ce qu’ils partagent est plus modeste et plus utile : à un moment donné, chacun a changé la définition du problème. L’eau n’est plus ce qu’il faut chasser mais ce qui va tenir. Les morts ne sont plus à cacher mais à déplacer, puis à montrer. La Seine n’est plus à purifier, elle cesse d’être potable. Le vide ne se comble pas, il se redessine. Ce déplacement-là n’a rien d’une résignation, il demande au contraire d’avouer publiquement qu’on s’était trompé de question.

Une dernière chose, ni attestée ni légendaire mais simplement observable : trois de ces quatre ouvrages fonctionnent encore. La cuve tient la nappe, le bateau-vanne pousse son sable, l’Inspection descend dans ses galeries. Le quatrième, l’ossuaire, ne sert plus à rien d’autre qu’à être visité. C’est peut-être le plus révélateur des quatre : Paris a fini par transformer en musée le seul de ses problèmes qu’il avait vraiment réussi à évacuer.

Laisser un commentaire