En 1978, Deng Xiaoping fait sortir des millions de détenus des camps et donne à la Chine son premier Code pénal. On a longtemps lu cette séquence comme la fin de la terreur maoïste. Elle est plutôt le moment où le laogai, système ruineux, se transforme en industrie sommée de s’autofinancer.
Un homme déplie devant la caméra une feuille tamponnée par le tribunal populaire d’un district du Henan. Le document annule un verdict : la condamnation à mort prononcée contre son père était erronée, la réputation du défunt est « rétablie ». La sentence, elle, avait été exécutée sur-le-champ. Nous sommes en 1978, Mao est mort depuis deux ans, et ce morceau de papier est ce que la Chine appelle alors une réhabilitation.
Des scènes semblables, il y en a eu des millions en moins de deux ans. C’est le grand geste d’ouverture de Deng Xiaoping, et il est parfaitement réel. Il a pourtant nourri un malentendu tenace : l’idée que la terreur serait morte avec son fondateur. Les camps, eux, n’ont pas fermé. Ils ont changé de métier.
1978 : des millions de libérations, aucune prison fermée
Commençons par ce qui est établi. À partir de 1978, Deng ordonne des réhabilitations massives : anciens « droitiers » de la campagne de 1957, victimes de la Révolution culturelle, cadres tombés en disgrâce. Un enseignant condamné comme droitier retrouve sa salle de classe vingt ans plus tard, à quarante-cinq ans. Dans la foulée, la République populaire adopte son premier Code pénal. Ce n’est pas un détail : jusque-là, le Parti était le seul juge du pays, sans texte auquel se référer. La détention administrative, le laojiao — la « rééducation par le travail », qui permettait d’enfermer sans procès — reçoit elle aussi une limite : trois ans, quatre dans les cas graves. Sous Mao, elle n’en avait aucune.
Tout cela est vrai, et tout cela ne dit rien de l’essentiel. Ce que Deng corrige, ce sont des verdicts. Pas la machine qui les exécutait. Les camps restent debout, l’appareil de sécurité reste en place, et l’on continue d’y envoyer des gens — simplement, ce ne seront plus tout à fait les mêmes.
Le mur de la rue Xidan et ce qui a pris sa place
Il y avait à Pékin, rue Xidan, un mur d’une centaine de mètres où l’on collait des petites annonces. À la fin des années 1970, il se couvre de dazibaos, ces affiches manuscrites héritées de la Révolution culturelle. Des rescapés du laogai y racontent pour la première fois ce qu’ils ont vécu ; d’autres dénoncent les abus de pouvoir et la corruption. Un témoin décrit la foule si dense devant les feuilles que ceux du fond criaient : « Vous pouvez la lire à haute voix ? On ne voit rien. »
C’est là qu’un électricien du zoo de Pékin, Wei Jingsheng, affiche le texte qui fera de lui le premier dissident de la Chine communiste. Deng a promis quatre modernisations — agriculture, industrie, défense, sciences. Wei en réclame une cinquième, absente du programme : la démocratie. Il est arrêté, puis jugé lors du premier procès public d’un opposant, filmé par la télévision d’État comme une vitrine du nouveau droit chinois. Il s’attendait à trois ou cinq ans. Il prend quinze ans.
Un récit revient dans les témoignages d’anciens militants, et il faut le donner pour ce qu’il est : une scène rapportée, probable mais non vérifiable par archives. Avant l’audience, le juge — lui-même ancien droitier tout juste sorti du laogai — aurait demandé à l’accusé quelle peine il estimait mériter, se serait rangé à son estimation, serait sorti consulter ses supérieurs, et serait revenu le visage fermé pour annoncer quinze ans avant de quitter la salle sans un mot. Vraie ou embellie, l’anecdote décrit exactement ce que la suite a confirmé : la peine ne se décidait pas dans la salle filmée.
Quelques mois plus tard, la police reçoit l’ordre de nettoyer le mur. À la place des dazibaos apparaissent les premiers panneaux publicitaires de l’histoire de la Chine populaire. Le même mur, deux usages successifs. On aurait du mal à inventer une image plus nette du marché proposé au pays.
Pourquoi Deng avait-il d’abord toléré ces affiches ? L’explication la plus solide, et celle que retiennent la plupart des historiens, tient à ses rivalités internes : la critique publique du maoïsme l’aidait à écarter l’aile conservatrice du Parti. Une fois les rivaux neutralisés, la parole libre n’avait plus d’utilité.
La vraie réforme du laogai : il doit rapporter
Une idée circule encore, y compris chez des gens sérieux : les camps auraient enrichi l’État maoïste, main-d’œuvre gratuite à l’appui. C’est l’inverse. Le laogai de Mao coûtait cher — il fallait nourrir, garder, encadrer des millions de détenus dont le rendement était dérisoire. La réforme de Deng consiste précisément à corriger cela : chaque prison, chaque camp devra désormais s’autofinancer.
Les conséquences sont mécaniques. Les quotas de production augmentent, les journées s’allongent, les jours de repos disparaissent. D’anciens détenus décrivent quatorze heures de travail au minimum — huit le jour, six le soir —, parfois jusqu’à vingt heures sur vingt-quatre. Le parcours du prisonnier se formalise en trois étapes : centre d’interrogation jusqu’aux aveux, centre de détention en attendant le procès, puis le camp, usine ou ferme, dont la finalité est le profit. Ne pas atteindre le quota peut prolonger la peine. Inversement, la peine se rachète : de l’ordre de dix mille à trente mille yuans pour une année de laojiao, et une famille a effectivement payé trente mille yuans pour faire sortir une détenue.
La coercition, elle, se sous-traite. La discipline quotidienne et les passages à tabac sont confiés à des prisonniers de droit commun, avec l’accord de la hiérarchie, selon des techniques codifiées et baptisées de noms de plats. Un ancien détenu a rapporté d’un centre de détention une brochure manuscrite qui ressemble à un carnet de recettes : « pâte d’ours au tofu », « canard fumé ». Cinq coups de paume au ventre pour la première, et l’on crache du sang. Ces descriptions viennent de témoignages concordants d’anciens prisonniers, non de documents administratifs — la nuance compte, mais elle ne les affaiblit guère : elles se recoupent d’un camp à l’autre, sur des décennies. Autre punition banale, le petit tabouret à assise de cordes, sur lequel il fallait rester assis bien droit quatorze à quinze heures par jour sous peine de coups.
Ce que la caméra étrangère n’a pas filmé
Le régime a compris très tôt l’intérêt d’ouvrir une porte. Une équipe de télévision étrangère est autorisée à filmer la prison numéro un de Pékin et ses mille neuf cents détenus : visites autorisées, un jour de repos hebdomadaire, atmosphère studieuse. Les détenus, dira l’un d’eux plus tard, étaient prêts depuis longtemps à être filmés. Rien de ce qui faisait le laogai n’entrait dans le champ.
Sur le fond, la question que posent ces images est celle de la « rééducation ». Fonctionnait-elle ? Un ancien détenu répond qu’il n’a jamais vu personne être réformé : on ressortait soit pire, soit plus malin, et l’on récitait des éloges du régime parce que cela ouvrait droit à des réductions de peine. Rien n’oblige à prendre ce jugement pour une vérité générale — mais aucune étude indépendante n’a jamais pu être menée dans ces camps, ce qui, en soi, est une information.
1983, puis 1989 : le vernis juridique se craquèle
La petite délinquance monte, les conservateurs grondent. Entre octobre 1983 et avril 1984, Deng lance une campagne de répression de masse : entre quatre cent cinquante mille et un million d’arrestations, au moins dix mille exécutions. Des condamnés sont paradés dans les rues avant d’être fusillés, et des proclamations de justice, nom et photographie à l’appui, sont placardées sur les murs des villes. Le pays qui vient de se doter d’un Code pénal renoue avec le supplice exemplaire.
Décembre 1986 : premières manifestations étudiantes pro-démocratiques à Shanghai puis à Pékin. Le secrétaire général Hu Yaobang refuse de les réprimer ; Deng le pousse à la démission. Quand Hu meurt le 15 avril 1989, les hommages funèbres place Tiananmen deviennent une occupation, puis une contestation nationale. La loi martiale est proclamée. Dans la nuit du 3 au 4 juin, l’armée ouvre le feu.
Sur le nombre de morts, l’honnêteté oblige à dire que personne ne dispose d’un décompte fiable. Le bilan officiel chinois évoque quelques centaines de victimes ; des estimations d’ONG et de témoins parlent de plus d’un millier pour la seule capitale ; un télégramme diplomatique britannique déclassifié en 2017 avance un chiffre bien supérieur, que la plupart des spécialistes jugent invérifiable. Ce qui est en revanche documenté, ce sont les semaines suivantes : au moins dix mille arrestations à Pékin, entre trente mille et cinquante mille dans le reste du pays. Le poète Liao Yiwu, qui avait enregistré le soir même son poème « Massacre », est arrêté à son tour. Le semblant d’ordre judiciaire construit depuis 1979 s’efface, et les organes de sécurité refont la loi.
Des étiquettes en anglais jusqu’au Congrès américain
Au début des années 1990, un ancien détenu réfugié aux États-Unis, Harry Wu, revient en Chine avec un passeport américain et une caméra cachée. Il se fait passer pour un homme d’affaires, filme des ateliers, interroge des gardiens, et publie une cartographie du système : plus de deux mille camps recensés. Lui-même en avait passé dix-neuf ans. Il est mort en 2016.
Dans le même temps, un autre prisonnier, Chen Pokong, fabrique des fleurs artificielles dans son camp. Il remarque que les étiquettes sont imprimées en anglais et en tire la conclusion qui s’impose. Il écrit une lettre dénonçant la production destinée à l’exportation, y joint quelques étiquettes comme pièces à conviction, la fait sortir. Elle atteint le Congrès américain, où son appel est lu publiquement. Il sortira cinq mois avant la fin de sa peine. Les livraisons, elles, ont continué.
La réponse du régime n’a pas été d’arrêter, mais d’effacer : le nom des camps disparaît des portes d’entrée, le mot laogai disparaît des textes officiels. Et lorsque Pékin négocie son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, au milieu des années 1990, quelques opposants sont libérés pour l’image. L’un d’eux raconte que six ou sept policiers se relayaient devant sa porte, en voiture, à vélo et à pied pour parer à tous les cas. Il fréquentait une piscine d’hôtel ; ses surveillants s’y sont inscrits aussi, et l’un d’eux nageait dans le couloir voisin.
Un système qui se modernise plus qu’il ne recule
Xi Jinping a supprimé le laojiao après près de soixante ans d’existence. Présentée comme une humanisation, la mesure coïncide avec la répression la plus large depuis les grandes purges maoïstes : le 9 juillet 2015, plus de trois cents avocats des droits de l’homme sont raflés à travers le pays, certains contraints à des autocritiques télévisées aux heures de grande écoute. Les organisations ouvrières capables d’organiser une grève sont démantelées. Au Xinjiang, des rapports d’ONG, des documents internes fuités et l’imagerie satellitaire convergent vers un chiffre supérieur au million de Ouïghours, Kazakhs et Kirghiz internés dans ce que Pékin nomme des « centres de formation professionnelle » — la Chine conteste ces estimations et nie toute détention arbitraire. Des rapports onusiens évoquent en outre des stérilisations forcées, sur la foi de témoignages d’anciennes détenues. Plusieurs marques mondiales, dont Nike, Zara et Uniqlo, ont été mises en cause pour leurs chaînes d’approvisionnement ; elles ont démenti ou annoncé des audits.
Le reste de l’appareil a suivi la même pente : la surveillance de voisinage à l’ancienne, comités de quartier et d’entreprise, a cédé la place à la reconnaissance automatisée et aux fichiers croisés. Des dizaines de milliers de mots-clés liés au seul nom de Xi Jinping sont filtrés, et une armée de contributeurs payés à la publication — « les cinquante centimes » — sature les réseaux.
Ce que cette trajectoire éclaire n’a rien de proprement chinois. Une institution répressive meurt rarement de la mort de celui qui l’a fondée : elle survit tant que quelqu’un lui trouve un usage. Le laogai a vécu quinze ans comme un instrument de terreur idéologique déficitaire, puis quarante ans comme un outil économique et disciplinaire, sans jamais changer de nature juridique — parce qu’il n’en avait pas. Reste la question la plus dérangeante, celle des étiquettes en anglais : elle ne concernait pas le pouvoir chinois, mais les acheteurs. Elle n’a jamais reçu de réponse claire.