De Gaulle prisonnier : les 32 mois qui ont tout changé

Le 2 mars 1916, devant Douaumont, l’armée française croit le capitaine de Gaulle mort et Pétain signe pour lui une citation qui ressemble à une oraison funèbre. Il est vivant : prisonnier, pour trente-deux mois. C’est dans cette humiliation, et non dans la gloire, que se fabrique l’homme du 18 juin.

Une baïonnette dans la cuisse, une grenade qui éclate au même instant, puis le noir. Le capitaine tombe quelque part entre les ruines du village de Douaumont et les boyaux effondrés qui y mènent. Il a vingt-cinq ans, il commande une compagnie du 33e régiment d’infanterie, et personne dans son unité ne pense le revoir vivant. Nous sommes le 2 mars 1916, dixième jour de la bataille de Verdun.

La suite est connue de tous : le 18 juin 1940, une voix française parle de Londres. Entre les deux, il y a vingt-quatre ans — et surtout trente-deux mois derrière des murs allemands dont on parle beaucoup moins. C’est pourtant là, et pas sur le pont de Dinant ni dans les couloirs du ministère, que l’officier obéissant a cessé de l’être.

Douaumont, mars 1916 : un capitaine qu’on enterre trop vite

Ce qui est attesté tient en peu de lignes. Le 33e RI est engagé devant Douaumont pour contenir la poussée allemande. La compagnie de Charles de Gaulle est débordée, encerclée ; lui-même est blessé à la cuisse par un coup de baïonnette et perd connaissance. C’est sa troisième blessure depuis août 1914. Sur les positions françaises de Verdun, deux millions d’obus tomberont au cours de la bataille : dans un tel désordre, on ne compte pas les corps, on classe les dossiers. Le commandement le porte disparu, puis mort. Un avis de décès part vers la famille.

Le 7 mars, le général Philippe Pétain, qui commande alors à Verdun, le cite à l’ordre de l’armée. Le texte est élogieux — trop, presque, pour un vivant. Pétain y salue un officier de haute valeur intellectuelle et morale, tombé dans une mêlée farouche en restant fidèle à son honneur militaire. Il écrit pour un mort. Le 23 avril, une lettre passée par la censure apprend aux siens que le mort respire : il est prisonnier en Allemagne. Henri de Gaulle, le père, recopie la citation de sa main. On imagine assez bien la fierté du vieux professeur d’histoire, ancien officier blessé au Bourget en 1870 ; on l’imagine, on ne la démontre pas.

Voilà donc un homme dont la première consécration militaire est une épitaphe. Il va passer trente-deux mois à savoir que la France l’a décoré pour être mort, pendant que lui vit — mal — dans des forteresses.

Avant 1916, un officier parfaitement docile

La légende du rebelle de toujours ne résiste pas aux archives. L’enfant de Lille, né le 22 novembre 1890 au 9 rue Princesse et baptisé l’après-midi même à Saint-André, est indiscipliné mais pas prodige : sa sœur le décrit comme un garçon qui fait tourner ses camarades en bourrique et déteste perdre ; à l’école, il ne travaille que l’histoire et la littérature. Aux soldats de plomb — il y engloutit tout son argent de poche — il distribue les rôles et garde toujours la même part : la France. C’est charmant, ce n’est pas un destin.

Le dossier scolaire est encore moins glorieux qu’on ne le raconte. Il est reçu à Saint-Cyr en 1909 au rang de 119e sur 122 — il en sortira 13e, ce qui dit surtout qu’il travaille quand le sujet lui plaît. Le médecin militaire note sa taille : 1,93 m, dans une société où la moyenne tourne autour de 1,63 m. Il n’a pas besoin d’un uniforme pour être vu.

Affecté au 33e RI d’Arras, il y croise un colonel nommé Pétain, qui le note favorablement dès 1913 : grande intelligence, belle carrière possible. Il partage alors sans réserve l’esprit de son milieu et de son arme — antiparlementarisme compris. Rappelons ce détail que l’on oublie : les militaires de carrière n’ont pas le droit de vote sous la IIIe République. Ils ne l’obtiendront qu’en 1945.

Une nuance, tout de même, contre l’image d’une famille monarchiste et forcément antidreyfusarde : Henri de Gaulle, royaliste légitimiste, s’est rangé parmi les dreyfusards. Par crainte des déchirements plus que par conviction, dit-on dans la famille — et c’est de là que son fils tire un refus durable de l’antisémitisme et de tout ce qui divise le pays.

Sur le terrain, en 1914-1915, rien du contestataire. Le 15 août 1914, à Dinant, il s’élance sur le pont à la tête de sa section de vingt-six hommes, essuie le tir de barrage venu de la citadelle, prend une balle au genou. Plusieurs de ses hommes sont tués. Blessé une deuxième fois à la main droite en Champagne, du côté du Mesnil-lès-Hurlus, il laisse le souvenir d’un chef dur, qui écrit noir sur blanc dans un ordre qu’il faut cesser de geindre. Ce n’est pas un rebelle. C’est un officier de la doctrine, appliqué et sec.

De Gaulle prisonnier : cinq évasions, aucune réussite

De mars 1916 à décembre 1918, il change de forteresse comme on change de punition : Neisse, Szczuczyn, Ingolstadt, Rosenberg, Passau, Wülzburg, Magdebourg. Cinq tentatives d’évasion, préparées sur des feuilles de carnet, avec des plans, des horaires, des complicités. Cinq échecs. Chaque reprise se paie en jours de cachot et en surveillance renforcée.

Il faut mesurer ce que cela représente pour un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans qui a passé son enfance à commander l’armée française sur un tapis. La guerre continue sans lui. Verdun devient une légende nationale sans lui. Ses camarades meurent, montent en grade, entrent dans l’Histoire : lui compte les jours. Il vivra toujours cette période comme un déchirement, un échec et une honte — les trois mots reviennent chez ses biographes et sous sa propre plume.

Une captivité d’officier, en 1916, n’est pas un camp d’extermination : on y lit, on y reçoit du courrier, on y donne des conférences aux camarades. C’est précisément ce qui la rend redoutable pour un tempérament comme le sien. Il a le temps. Trente-deux mois de temps, et rien à commander.

Ce qu’il a compris derrière les murs

C’est là que se produit la bascule. Privé d’action, il fait ce qu’il sait faire depuis l’enfance : il analyse. Et ce qu’il analyse, ce sont les fautes du haut commandement français, cette manière de dépenser des vies au mètre carré sans que la décision politique ose reprendre la main. Un homme qui ordonnait à ses soldats de cesser de geindre se met à penser que le commandement, lui, n’a pas tenu compte de la vie de ces soldats.

On peut dater d’ici, sans forcer, la naissance de l’idée qui traversera toute son œuvre : la guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires. Il la formulera dans son premier livre, La discorde chez l’ennemi, où il explique la défaite allemande par la mainmise des chefs de guerre sur la décision politique. Écrit par un officier bien noté, c’est déjà une petite bombe : il dit que ses pairs, laissés seuls, perdent les guerres.

Faut-il en conclure que la captivité explique tout ? Non, et les historiens ne s’accordent pas sur son poids exact — certains y voient le tournant décisif, d’autres un accélérateur d’une disposition déjà là, visible dans ses lectures d’adolescent, chez Barrès comme chez Maurras, mais aussi chez les penseurs socialistes du XIXe siècle qu’il fréquentait. Ce qui est sûr, c’est qu’avant 1916 il n’écrit pas contre l’institution, et qu’après, il ne cessera plus.

De la forteresse à Achtung Panzer

La suite est une longue série de portes fermées. Mission en Pologne comme instructeur entre 1919 et 1921. Mariage avec Yvonne Vendroux en 1921, à Notre-Dame de Calais — l’armée diligente une enquête de moralité sur la jeune fille, procédure ordinaire de l’époque, et ne trouve rien à redire. École de guerre en 1922 : résultats mitigés, personnalité mal supportée, au point que Pétain doit peser sur les notations finales pour le récupérer dans son état-major particulier comme officier de plume. Puis six ans, de 1931 à 1937, au secrétariat général de la Défense nationale, à voir de près comment le besoin d’une majorité parlementaire annule les efforts d’hommes politiques par ailleurs capables et patriotes.

Alors il écrit. Le fil de l’épée d’abord, où il soutient que les batailles se gagneront par la force mécanique, chars et avions, dans une guerre de mouvement — l’exact contraire de la doctrine défensive incarnée par la ligne Maginot. Les chiffres du budget disent tout de l’époque : cinq milliards de francs pour la ligne, à peine cinq cents millions pour les tanks et les avions. Puis Vers l’armée de métier, en 1934 : cent mille professionnels, trois mille chars, cinq cents blindés par division, capables de couvrir une centaine de kilomètres en une nuit.

Le livre est tiré à 700 exemplaires en France. À 5 000 en URSS. Et en Allemagne, le général Guderian le fait traduire et s’en inspire pour écrire Achtung Panzer. Le 12 mai 1940, ce sont les panzers de Guderian qui percent le front français. On répète souvent que la doctrine de De Gaulle avait été ignorée : c’est faux, elle a été lue — ailleurs. En France, la gauche voit dans son corps professionnel le retour des prétoriens de Rome, du 18 Brumaire et du 2 Décembre. Une armée de métier, pour beaucoup de républicains de 1934, c’est le coup d’État en préparation. Le malentendu est politique, pas technique.

Il triche, aussi. L’historien Jean-Paul Thomas l’a établi en dépouillant les archives de L’Écho de Paris : une cinquantaine d’articles signés du rédacteur en chef André Pironneau, entre 1933 et 1937, ont en réalité été écrits par de Gaulle — l’équivalent d’un livre de 150 pages, en violation du devoir de réserve. Les textes circulaient lors de thés hebdomadaires, entre Yvonne de Gaulle d’un côté, Thérèse Pironneau et sa mère de l’autre, passant sous la table d’un sac à main à l’autre. L’homme qui parlera de légitimité et d’honneur fabriquait sa doctrine dans la clandestinité, avec sa femme pour agent de liaison.

Le 18 juin n’est pas un miracle

Reste la scène finale, et la légende la plus tenace : celle du surgissement. Un général inconnu, un micro à Londres, et la France se relève. La réalité est plus prosaïque et plus intéressante. Le 17 mai 1940, à Montcornet, il fait manœuvrer ses chars et bouscule les Allemands, qui laissent plus de deux cents morts et prisonniers sur le terrain. Succès tactique, succès moral surtout : faute de renforts et avec des liaisons radio défaillantes, sa nouvelle attaque du 19 mai est repoussée. Le 21 mai, il installe son état-major à Savigny-sur-Ardres et dort sur la paille.

C’est là qu’on lui demande un texte pour l’émission Le soldat français. Il écrit que grâce à cet instrument, nous avons vaincu sur un point de la ligne, et qu’un jour nous vaincrons sur toute la ligne. Un mois avant le 18 juin, à la radio, il a déjà trouvé la phrase et le ton. Général de brigade à titre temporaire le 1er juin, sous-secrétaire d’État à la Défense nationale le 5, en contact suivi avec Churchill : quand Reynaud démissionne le 16 juin et que Pétain forme le dernier gouvernement de la IIIe République, il part le 17 pour Londres. Le 18, il parle.

Ce que cet épisode éclaire n’est pas très réjouissant pour les institutions, y compris les nôtres. Un homme a eu raison trop tôt, avec des arguments écrits, chiffrés, publiés — et le système l’a classé comme un officier difficile, promu à contrecœur, pendant qu’un adversaire lisait ses livres avec attention. Il n’y a pas de conspiration là-dedans, seulement la lenteur ordinaire des hiérarchies devant celui qui les contredit. La question qu’il laisse ouverte est simple et désagréable : combien de mémorandums diffusés à 80 exemplaires dorment aujourd’hui dans des tiroirs, et qui les lit ailleurs ?

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