Guerre des Six Jours : la survie d’Israël était-elle en jeu ?

En mai 1967, des Israéliens creusent des tombes dans les stades, persuadés que leur pays va disparaître. Trois semaines plus tard, la guerre des Six Jours est pliée en six jours, et l’aviation égyptienne détruite en trois heures. Plusieurs de ses artisans — Begin, Rabin, Dayan — reconnaîtront ensuite qu’ils n’avaient jamais cru à un danger d’anéantissement.

Mai 1967. Dans plusieurs villes israéliennes, des volontaires creusent des trous dans les terrains de football et les parcs publics. Ce ne sont pas des tranchées : ce sont des fosses, préparées pour recevoir les milliers de morts que l’on attend. Dans les hôpitaux, on aligne des lits vides. Une mère de famille calfeutre ses fenêtres au ruban adhésif contre le souffle des bombes. À la télévision des pays voisins, que l’on capte sans peine, des Israéliens regardent des mannequins pendus à des potences dressées aux carrefours du Caire. Un témoin de cette période emploie une expression qui circulait alors dans le pays : les frontières d’Israël, disait-on, étaient « les frontières d’Auschwitz ».

Trois semaines plus tard, le 5 juin, l’aviation égyptienne est détruite au sol en trois heures. Plus de quatre cents appareils. Le général Ezer Weizman, ancien patron de l’armée de l’air devenu chef des opérations, téléphone à son épouse pour lui dire que la guerre est gagnée. Les fosses resteront vides.

C’est ce décalage qui embarrasse les historiens. Pas le résultat militaire — six jours, trois armées défaites, le Sinaï, la Cisjordanie, Gaza et le Golan conquis. Mais la distance entre ce que la population croyait vivre et ce que les états-majors calculaient. Car dans les années qui ont suivi, plusieurs de ceux qui ont conduit cette guerre ont dit, publiquement et sans y être contraints, qu’ils n’avaient jamais cru à un risque d’anéantissement.

Ce que les militaires savaient avant le premier coup de feu

Rappelons la séquence, qui est solidement attestée. En mai 1967, Gamal Abdel Nasser remilitarise le Sinaï, exige et obtient le départ de la force d’interposition des Nations unies, puis ferme le détroit de Tiran, coupant l’accès au port israélien d’Eilat. Ce dernier geste, Israël avait prévenu dès 1957 qu’il le tiendrait pour un casus belli. La crise n’est donc pas une invention : elle est réelle, publique, et elle enferme les deux camps dans leurs propres déclarations.

Mais la question militaire, elle, était tranchée depuis longtemps dans les bureaux de Tel-Aviv. L’armée israélienne engagera dans le seul Sinaï environ 70 000 hommes et 700 blindés, face à une armée égyptienne dont une part importante des unités d’élite était enlisée au Yémen. En avril, deux mois avant la guerre, sept MiG-21 syriens avaient été abattus au-dessus du Golan sans perte israélienne : un test grandeur nature du rapport de forces aérien. Les évaluations transmises à la Maison-Blanche à la même période concluaient elles aussi à une victoire israélienne rapide, quel que soit le camp qui tirerait le premier.

Autrement dit : ceux qui creusaient les fosses et ceux qui préparaient les plans d’attaque ne vivaient pas la même semaine.

Guerre des Six Jours : les démentis venus du camp des vainqueurs

Le plus troublant est que ces démentis n’émanent pas d’adversaires d’Israël. Ils viennent de ses chefs.

Yitzhak Rabin, chef d’état-major pendant la guerre, déclare dans un entretien publié par Le Monde en février 1968 qu’il ne croit pas que Nasser voulait la guerre : les deux divisions envoyées dans le Sinaï en mai n’auraient pas suffi à lancer une offensive, et, dit-il en substance, l’Égyptien le savait comme les Israéliens le savaient. Quatre ans plus tard, dans la presse israélienne, le général Mattityahu Peled, membre de l’état-major en 1967, qualifie de bluff élaboré après coup la thèse d’un danger d’extermination. Mordechai Bentov, ministre du cabinet d’union nationale de juin 1967, écrit dans le quotidien Al Hamishmar que toute cette histoire de menace d’anéantissement a été montée de toutes pièces et amplifiée rétrospectivement pour justifier l’annexion de territoires arabes.

Le témoignage le plus gênant vient de Menahem Begin, entré au gouvernement en 1967 et devenu Premier ministre dix ans plus tard. En août 1982, dans un discours prononcé devant l’école de défense nationale, il revient sur juin 1967 et dit à peu près ceci : les concentrations de troupes égyptiennes dans le Sinaï ne prouvaient pas que Nasser allait réellement attaquer ; il faut être honnête avec soi-même, c’est nous qui avons décidé de l’attaquer. Begin ne cherchait nullement à accabler son pays. Il défendait au contraire, ce jour-là et en pleine guerre du Liban, la légitimité des guerres de choix.

Moshe Dayan, enfin, dans un long entretien accordé en 1976 et publié seulement en 1997, revient sur le front nord. Il y raconte comment les incidents de frontière avec la Syrie étaient en bonne part provoqués côté israélien : on envoyait des tracteurs labourer les zones démilitarisées jusqu’à ce que les Syriens ouvrent le feu. L’idée que la Syrie menaçait l’existence d’Israël relevait selon lui de la plaisanterie militaire. Weizman a dit lui aussi, plus tard, qu’il n’y avait jamais eu de danger d’existence pour l’État.

Ce que ces phrases prouvent — et ce qu’elles ne prouvent pas

Voilà pour les faits établis : ces déclarations existent, elles sont datées, elles sont vérifiables. Reste leur interprétation, et là, les historiens ne s’accordent pas.

Une première lecture, défendue notamment par les historiens critiques israéliens, y voit l’aveu d’une guerre préventive de conquête, habillée en guerre de survie pour l’opinion intérieure et pour l’étranger. Une seconde lecture, à laquelle se rattache le récit très documenté de Michael Oren, y voit surtout des propos de spécialistes portant sur un point précis : le rapport de forces militaire. Dire « nous savions que nous gagnerions » n’est pas dire « il ne se passait rien ». Un blocus maritime, une armée massée à la frontière, un pacte militaire signé entre Le Caire et Amman le 30 mai, une rhétorique publique qui promet d’en finir avec l’État hébreu : cela reste une crise majeure, et une crise que personne, dans aucune capitale, n’a su arrêter.

Il existe une hypothèse intermédiaire, la plus probable au regard des documents disponibles. Nasser aurait joué une escalade destinée à impressionner le monde arabe sans déclencher la guerre, puis se serait retrouvé prisonnier de sa propre surenchère. Les généraux israéliens, de leur côté, auraient saisi une occasion stratégique qu’ils jugeaient trop favorable pour la laisser passer. Ni complot froid, ni agression subie : un engrenage, avec des acteurs qui poussent chacun leur pion en pariant que l’autre reculera.

Ce qui relève en revanche de la légende, et d’une légende construite sur le moment même, c’est l’image d’un David désarmé face à un Goliath prêt à le jeter à la mer. Cette image a été forgée par un pays qui avait de vraies raisons d’y croire. Elle ne correspond pas à ce que ses propres chefs militaires écrivaient dans leurs notes.

Pourquoi la peur, elle, n’était pas fabriquée

Il serait pourtant absurde de traiter la panique de mai 1967 comme une mise en scène. Elle était sincère, et elle avait des racines datables.

Dans l’Israël des années 1950, un habitant sur quatre était un rescapé de la Shoah. Le procès d’Adolf Eichmann, ouvert à Jérusalem en 1961 avec cent dix témoins à la barre, avait fait entrer le récit détaillé de l’extermination dans les foyers d’un pays qui, jusque-là, en parlait peu et souvent mal. Six ans seulement séparent ce procès des fosses creusées dans les stades. Une population qui vient d’écouter, jour après jour, le mécanisme du génocide raconté à la barre entend les slogans diffusés depuis Le Caire et Damas avec une oreille très particulière. Ce n’est pas de la manipulation : c’est de la mémoire.

À cette mémoire s’ajoute une défaillance politique. Le 28 mai 1967, le Premier ministre Levi Eshkol prend la parole à la radio pour rassurer le pays. Il bute sur son texte, corrigé à la dernière minute, hésite, se reprend. Des centaines de milliers d’Israéliens l’écoutent en direct. L’effet est catastrophique : le pays en conclut que son gouvernement ne maîtrise rien. Dans les jours qui suivent, la pression populaire impose l’entrée de Dayan au ministère de la Défense et la formation d’un cabinet d’union nationale. La peur n’a donc pas seulement accompagné la décision de guerre. Elle l’a accélérée.

Deux choses peuvent être vraies en même temps, et c’est tout l’intérêt de cet épisode. L’angoisse collective était authentique. Le calcul de l’état-major, lui, ne reposait pas sur elle.

Une victoire qui a survécu à sa justification

Les conséquences, elles, ne sont pas discutées. En six jours, le territoire contrôlé par Israël passe d’environ 21 000 à 102 000 kilomètres carrés. Un million d’Arabes passent sous administration israélienne. Environ 150 000 personnes quittent la Cisjordanie pour la Jordanie, s’ajoutant aux réfugiés de 1948, ces derniers étant à ce jour les seuls dont le statut se transmet de génération en génération, faute d’intégration dans les pays d’accueil.

Certaines de ces conquêtes n’étaient prévues par personne. Dayan décide d’avancer en Cisjordanie, puis sur le Golan, sans l’aval de l’état-major ni du gouvernement, convaincu que Washington et Moscou imposeraient rapidement un cessez-le-feu — comme ils l’avaient fait en 1956 après l’expédition de Suez, qui avait contraint Israël à rendre le Sinaï en quelques mois. Il fallait donc prendre vite, et prendre beaucoup. Le 10 juin, le quartier palestinien situé face au mur des Lamentations est évacué et rasé, environ six cents habitants expulsés. Le 18 juin, Israël annexe 71 kilomètres carrés à l’est de Jérusalem et y étend sa législation.

Le reste devait rester une monnaie d’échange : plusieurs responsables l’ont répété, les territoires seraient rendus contre la paix. Le 1er septembre 1967, la conférence de Khartoum répond par les « trois non » — non à la paix, non à la reconnaissance, non aux négociations. En mars 1968, une poignée de militants nationalistes religieux menés par le rabbin Moshe Levinger s’installe près d’Hébron et y fonde la première colonie. Ce qui devait être provisoire commence à se construire en dur. On compte aujourd’hui de l’ordre de 400 000 colons en Cisjordanie, et 300 000 de plus à Jérusalem-Est.

Reste une question que cet épisode pose à n’importe quelle démocratie, sans qu’il soit besoin de forcer le parallèle. Quand un gouvernement laisse une population croire à un péril plus grand que celui que ses propres services mesurent, il obtient une adhésion immédiate et sans réserve. Mais il perd ensuite le droit de discuter du prix : on ne négocie pas les fruits d’une guerre de survie. Les hommes qui ont démenti la menace d’anéantissement l’ont fait cinq ans, quinze ans trop tard, quand les faits sur le terrain étaient déjà coulés dans le béton. Dans cette affaire, le récit aura duré infiniment plus longtemps que la guerre.

Laisser un commentaire