Le 30 mai 1431, on brûle une condamnée à Rouen sans que la foule puisse voir son visage. Cinq ans plus tard, une femme se dit la Pucelle, ses frères la reconnaissent, et la ville d’Orléans lui vote 210 livres. Voici ce que les archives disent vraiment de ce double épisode — et ce qu’elles ne disent pas.
Sept heures du matin, le 30 mai 1431, dans une cellule du château de Bouvreuil à Rouen. Avant de monter sur la charrette, la condamnée reçoit la communion. Elle a été déclarée relapse deux jours plus tôt, elle est excommuniée : le sacrement lui est en principe fermé. Les juges l’autorisent quand même. Ce n’est pas le geste le plus étrange de la matinée, et c’est par là qu’il faut commencer, parce que tout le reste de cette histoire tient à des détails de procédure.
Cinq siècles plus tard, plus de vingt mille livres ont été écrits sur Jeanne d’Arc. Aucun portrait d’elle n’existe. Et sur les deux journées qui comptent le plus — celle où elle meurt, celle où elle réapparaît — les sources ne s’accordent pas.
Le bûcher de Rouen : ce qui est attesté du 30 mai 1431
Reprenons ce qu’on lit dans les documents de l’époque, sans rien y ajouter. Le Vieux-Marché est tenu par huit cents hommes de guerre armés de haches et de glaives, qui écartent la foule. La condamnée porte une mitre sur laquelle sont inscrits quatre mots : « hérétique, relapse, apostate, idolâtre ». Perceval de Cagny, secrétaire du duc d’Alençon, écrit qu’on la mena au supplice « le visage embronché », c’est-à-dire recouvert. Les Anglais ont fait dresser un haut échafaud de plâtre. Et le bourreau se plaindra ensuite de n’avoir pas pu abréger les souffrances de la suppliciée : il ne parvenait pas à l’atteindre.
Chacun de ces éléments est documenté. Pris ensemble, ils composent une mise en scène qui, matériellement, empêche l’assistance de voir le visage de celle qu’on brûle. C’est ce faisceau qui nourrit, depuis le XIXe siècle, l’hypothèse d’une substitution.
Mais chacun de ces éléments a aussi une explication ordinaire, et il faut la donner. La mitre d’infamie est l’usage pour les hérétiques relaps, pas une invention rouennaise. Le visage voilé accompagne couramment ce type de peine. L’échafaud haut sert à rendre le supplice visible de loin, ce qui est tout l’objet d’une exécution publique. Quant aux huit cents hommes d’armes, ils s’expliquent par la peur d’une tentative d’enlèvement dans une ville occupée. Et plusieurs récits recueillis vingt ans après rapportent que, une fois la mort survenue, le bourreau écarta les flammes pour montrer le corps à la foule, précisément afin qu’aucun bruit ne coure ensuite — avant de le brûler entièrement et de jeter les cendres dans la Seine.
Reste un point plus rugueux : les tenants de la survivance soulignent que les chroniques anglaises de l’année 1431 ne mentionnent pas l’exécution. L’argument a du poids si l’on attend d’une victoire de propagande qu’elle soit clamée. Il en a moins quand on se rappelle que le procès a été mené par des Français — des juges normands pour la plupart, quelques Parisiens bourguignons, liés par serment au traité de Troyes de 1420. Les Anglais paient, logent le tribunal, installent leur roi de huit ans à Rouen pendant les débats. Ils ne jugent pas. « Ce sont les Anglais qui l’ont brûlée » est la formule la plus répandue et la moins exacte de toute l’affaire.
Un greffier qui renie son propre procès-verbal
Ici intervient le problème que la plupart des récits escamotent : nous connaissons Jeanne d’Arc, pour l’essentiel, par un document dont le rédacteur a dit lui-même qu’il ne fallait pas s’y fier.
Vingt ans après le bûcher, Charles VII fait ouvrir un procès en réhabilitation, instruit par le cardinal d’Estouteville. Six ans d’instruction, cent quatorze dépositions, relues à haute voix à leurs auteurs. Parmi les témoins se lève Manchon, le rapporteur qui tenait la plume à Rouen. Il déclare que le procès, rédigé d’abord en français, fut traduit en latin « avec peu de fidélité », amputé de déclarations favorables à l’accusée, augmenté d’adjonctions mensongères — et qu’on ne doit lui accorder aucune créance.
Le procès de réhabilitation n’est pas pour autant une source neutre. Son objectif est explicite : blanchir la Pucelle, donc blanchir le sacre de Reims et la légitimité du roi. Les témoignages y sont d’une concordance qui a de quoi surprendre. C’est là, par exemple, que naît la Jeanne bergère, gardant les bêtes de son père — alors qu’à Rouen Jeanne avait affirmé à plusieurs reprises n’avoir jamais gardé d’animaux. L’image était déjà en circulation de son vivant : dès le printemps 1429, Perceval de Boulainvilliers, chambellan du dauphin, la sert au duc de Milan dans un courrier diplomatique, et le Bourgeois de Paris, du côté anglais, s’en moquait aussitôt. Un bail conservé dans les archives de Lorraine montre d’ailleurs que Jacques d’Arc louait au seigneur local des terres et une petite forteresse, le château de l’Île. Doyen du village, il appartenait aux familles les plus aisées de Domrémy.
Autrement dit : sur cette affaire, les deux dossiers principaux sont des pièces de combat. Ce n’est pas une raison pour les jeter. C’est une raison pour peser chaque phrase.
Metz, 1436 : une femme que ses propres frères reconnaissent
Le 20 mai 1436, cinq ans après Rouen, une jeune femme apparaît près de Metz. Elle se fait d’abord appeler Claude, puis se dit la Pucelle. Pierre et Petit-Jean d’Arc, les frères de Jeanne, qui la croyaient morte, la reconnaissent. Plusieurs seigneurs messins aussi. Elle séjourne environ trois semaines à Marville.
La suite se lit dans des registres. Le 2 août 1436, la ville de Cologne inscrit à son registre de sauf-conduits une « puella de Francia », sans autre nom, pour un mois. Johannes Nider, prieur dominicain et inquisiteur spécialiste des affaires de sorcellerie, décrit dans son Formicarius une jeune fille vêtue en homme qui se vantait de pouvoir installer un candidat sur le siège épiscopal de Trèves comme la Pucelle l’avait fait pour Charles, et prétendait être cette Jeanne ressuscitée par Dieu. Convoquée après quelques prodiges de banquet — une nappe déchirée puis rendue intacte, un verre brisé reconstitué —, elle refuse de comparaître, est excommuniée, et un comte organise sa fuite.
Elle épouse ensuite, au château d’Arlon, Robert des Armoises, chevalier veuf et père de deux enfants. L’acte notarié signé à Marville est la première pièce authentique où les noms « Jeanne du Lys » et « la Pucelle de France » se trouvent associés. La même année, le roi d’Espagne reçoit d’une « Pucelle » combattant les Anglais à La Rochelle une demande d’aide militaire ; le connétable montre sa signature comme une relique, et une flotte est décidée.
Orléans, 1439 : 210 livres votées à une morte
C’est la pièce la plus embarrassante du dossier, parce qu’elle est comptable.
Été 1439, huit ans après le bûcher. Les comptes de la ville d’Orléans enregistrent, le 18 juillet, dix pintes et chopines de vin offertes à « Madame Jeanne des Armoises », pour quatorze deniers. Même dépense le 29 juillet. La ville la reçoit à cinq reprises, avec trois grands banquets. Le 1er août, le conseil municipal lui vote un don de 210 livres « pour le bien qu’elle a fait à ladite ville durant le siège ».
Ce ne sont pas des badauds. Ce sont les procureurs et les échevins d’Orléans, ceux-là mêmes que la Pucelle avait délivrés onze ans plus tôt, en huit jours. Ils inscrivent la dépense dans un registre officiel, sous un nom qui renvoie sans ambiguïté à Jeanne.
1440 : l’aveu, et pourquoi la thèse de la survivance reste minoritaire
La carrière de cette seconde Jeanne s’arrête net. En 1440, elle est arrêtée comme usurpatrice, conduite à Paris, montrée au peuple sur la pierre de marbre de la cour du Palais. Devant le Parlement, elle déclare qu’elle n’était pas pucelle, qu’elle avait épousé un chevalier et en avait eu deux fils. Elle est relaxée. Un édit royal de 1441 charge Jean de Siquenville de remplacer, à la capitainerie du Mans, « une appelée Jeanne qui se disait Pucelle », alors au service de Gilles de Rais. Le chroniqueur Pierre Sala rapporte, d’après le chambellan du roi, que Charles VII l’accueillit par un salut piégé — « Pucelle m’amie, vous soyez la très bien revenue, au nom de Dieu qui sait le secret qui est entre vous et moi » — après quoi elle se serait agenouillée et aurait avoué. Une pierre tombale, aujourd’hui disparue, portait la date du 4 mai 1449 sous le chœur de l’église de Pulligny-sur-Madon.
Voilà pourquoi l’immense majorité des historiens — Colette Beaune et Olivier Bouzy en tête, contre les ouvrages « survivalistes » publiés depuis les années 1950 — considèrent l’affaire comme réglée : la femme de Metz a fini par reconnaître l’imposture, elle a eu deux enfants, elle a servi sous les ordres d’un capitaine que Jeanne n’aurait jamais pu suivre. L’imposture dynastique était par ailleurs un métier connu du Moyen Âge : en 1225, un ermite se fit passer pour Baudouin de Flandre, disparu en Bulgarie, obtint la reconnaissance de tout un comté, puis fut démasqué et pendu.
Restent deux gênes, et l’honnêteté commande de ne pas les effacer. La reconnaissance par les frères d’Arc, qui avaient un intérêt matériel évident à l’affaire, se comprend mal autrement que par la complicité — c’est possible, ce n’est pas démontré. Et le silence des documents sur les responsables de la supercherie, dans un royaume où l’on punissait ce genre de fraude, laisse une question ouverte. Dire « on ne sait pas » est ici plus exact que trancher.
Ce que cette rumeur dit du XVe siècle
Le plus intéressant n’est peut-être pas de savoir qui est morte à Rouen, mais pourquoi la France de 1436 était prête à croire au retour.
Cette société attendait une vierge avant même que Jeanne n’existe : la recluse d’Avignon Marie Robine avait annoncé qu’un royaume perdu par une femme serait sauvé par une vierge, et une prophétie attribuée à Merlin parlait d’une pucelle venue du Bois Chenu. Jeanne s’en est servie elle-même pour convaincre son oncle. Vingt-cinq ans après sa mort, le pape écrivait qu’il lui serait difficile de dire s’il s’agissait d’une œuvre divine ou d’un stratagème humain, certains pensant qu’un grand du royaume avait imaginé « cet artifice de produire une vierge divinement envoyée ». Quand le pouvoir spirituel lui-même hésite, on comprend que des villes entières aient ouvert leurs comptes à une revenante.
La dernière étape de l’histoire suit la même logique. Au XIXe siècle, la France et l’Allemagne se disputent l’Alsace-Lorraine, et l’Église de France demande au Vatican la canonisation d’une héroïne lorraine — excommuniée et brûlée au terme d’un procès d’Église, ce qui n’était pas commode. L’évêque d’Orléans allait recommander aux malades de l’hôpital Notre-Dame des Douleurs de solliciter leur guérison par l’intercession de Jeanne : il lui fallait des miracles. Il en obtint. Béatification en 1909, canonisation en 1920, sur deux guérisons retenues.
Une figure sert toujours à quelque chose. En 1429 à légitimer un sacre, en 1439 à faire vivre une aventurière, en 1456 à laver un roi, en 1920 à tenir une frontière. C’est peut-être la seule chose que le bûcher de Rouen nous apprenne avec certitude : les morts célèbres ne se reposent jamais très longtemps.