Le 8 avril 1904, la France et le Royaume-Uni signent un paquet de déclarations coloniales où les mots « entente cordiale » n’apparaissent nulle part. Il s’agit d’un troc : le Maroc contre l’Égypte. Reste à comprendre comment ce marchandage de chancellerie est devenu, en une génération, le récit fondateur d’une amitié.
Le 8 avril 1904, à Londres, l’ambassadeur de France et le chef du Foreign Office signent une liasse de déclarations et de conventions. On y parle de pêcheries à Terre-Neuve, de frontières en Afrique de l’Ouest, du Siam, de Madagascar, des Nouvelles-Hébrides. Et surtout de deux pays lointains : l’Égypte et le Maroc. Nulle part, dans ces pages, on ne lit les mots « entente cordiale ».
C’est pourtant le nom que l’Histoire a retenu, celui qu’on grave sur les plaques et qu’on ressort à chaque anniversaire officiel. Un accord de partage colonial est devenu le certificat de naissance d’une amitié. Comment ? La réponse en dit long sur la façon dont se fabriquent les mythes diplomatiques : rarement dans les textes, presque toujours à côté d’eux.
Un accord qui ne prononce jamais son propre nom
Ce qui est attesté tient en peu de lignes. Le document du 8 avril 1904 est un règlement technique de différends coloniaux, pas un pacte de paix perpétuelle. La France cesse de contester la position britannique en Égypte ; en échange, Londres laisse les mains libres à Paris au Maroc. Le reste relève de la cuisine des cartographes et des juristes.
Un historien a qualifié l’opération de chef-d’œuvre de relations publiques, et la formule paraît juste. Qui pourrait s’opposer à une « entente » ? Le mot ne promet aucune division, aucune frontière garantie, aucun secours en cas d’attaque. Il ne coûte presque rien à ratifier et rapporte énormément à célébrer. Un véritable traité d’alliance, lui, aurait dû affronter les Communes et la Chambre — et il est probable qu’il n’aurait pas survécu au débat. Les deux gouvernements ont choisi la formule la moins engageante possible. C’est précisément ce qui l’a rendue increvable.
L’expression a soixante ans de plus que le traité
Deuxième surprise : « entente cordiale » ne date pas de 1904. L’expression est forgée en 1843 par le comte de Jarnac, chargé d’affaires français à Londres sous Louis-Philippe. Elle est donc née dans une monarchie de Juillet qui cherchait, avec Guizot aux Affaires étrangères, à normaliser la relation avec l’Angleterre : que la France cesse d’être le pays de la Révolution et devienne un partenaire commercial ordinaire.
Le rapprochement était déjà en cours, mais par le bas. Après Waterloo et vingt ans de guerre et de blocus, les Anglais affluent en France : le Louvre, les magasins, la mode, l’étude de la peinture française. En sens inverse, les aristocrates rentrés d’exil rapportent la culture anglaise dans leurs malles. Le futur Louis-Philippe lui-même avait passé des années outre-Manche et en avait ramené des méthodes de gouvernement. Les ingénieurs français copient la révolution industrielle britannique jusque dans le détail le plus durable : l’écartement des rails, environ 1,44 mètre, emprunté aux Anglais et jamais remis en cause depuis. En 1851, l’exposition de Crystal Palace fait de Londres la vitrine du monde moderne ; la bourgeoisie française s’y calque, y compris vestimentairement. Le dandy, sa sobriété, son noir bien coupé, vient de là — Napoléon III adopte le style pendant son exil londonien.
C’est dans ce climat que Victoria vient chez Louis-Philippe : la première venue d’un souverain britannique sur le sol français depuis la rencontre d’Henri VIII et de François Ier au camp du Drap d’Or, en 1520. Trois siècles d’intervalle. Et il ne s’agit même pas d’une visite officielle, mais d’une visite familiale. Le protocole a mis un temps considérable à rattraper la réalité des échanges.
Fachoda, ou le prix d’un fortin perdu
Entre-temps, les deux armées avaient appris à se battre côte à côte, laborieusement. La guerre de Crimée (1853-1856) est leur premier engagement commun depuis les croisades : l’Alma, Sébastopol, Balaklava. On raconte que Lord Raglan, commandant en chef britannique, se réveillait la nuit sous sa tente en criant que les Français attaquaient, et qu’il fallait lui rappeler qu’ils étaient dans le même camp. L’anecdote circule sans source solide ; prenons-la pour ce qu’elle est, une légende d’état-major. Elle dit néanmoins quelque chose d’exact : une alliance signée ne remplace pas huit siècles de réflexes.
En 1855, quarante ans après Waterloo, Victoria est reçue triomphalement à Paris par Napoléon III. Elle visite le Louvre, Notre-Dame, puis le tombeau de Napoléon, où elle dit à son fils, le prince de Galles : « Voilà le tombeau d’un grand homme. » La scène est bien attestée. Elle n’empêchera rien de ce qui suit.
Car la rivalité coloniale, elle, ne désarme pas. L’axe britannique du Caire au Cap coupe le projet français de Dakar à la mer Rouge ; les cartes murales des écoles de la Troisième République entretiennent la contrariété. En 1882, la Grande-Bretagne occupe l’Égypte « à titre provisoire », alors que la France y avait percé le canal de Suez et y gardait de lourds intérêts financiers et culturels. Ce provisoire durera jusqu’en 1954. En juillet 1896, le ministre Gabriel Hanotaux envoie le commandant Marchand et deux cents hommes rouvrir la question par le sud. Deux ans de marche plus tard, la mission atteint le Soudan et s’installe dans un fortin nommé Fachoda. C’est là que Marchand voit arriver le général Kitchener et une armée britannique chargée de le déloger.
La légende veut qu’on ait frôlé la guerre. Plusieurs historiens en doutent : le compromis diplomatique est trouvé très vite, Paris ordonne à Marchand de s’incliner, et le risque réel de conflit paraît avoir été faible. Les images de mobilisation qu’on associe à l’affaire — l’escadre de la Méditerranée quittant Toulon, le rappel des officiers de complément de moins de quarante ans — proviennent en partie d’une scène de cinéma, pas des archives. Alors pourquoi la légende s’est-elle imposée ? Parce que l’opinion française, elle, y a cru, et longtemps. Un étudiant britannique arrivé à Paris en 1947 s’étonnait qu’on lui parlât encore de Fachoda, parfois très sérieusement. Un demi-siècle après, pour un poste perdu au bord du Nil Blanc.
Le troc, puis les onze mois qui ont retourné une opinion
Après Fachoda, la France abandonne l’océan Indien et l’Extrême-Orient pour se concentrer sur l’Afrique de l’Ouest, avec un objectif principal : le Maroc. Le marché devient possible. Théophile Delcassé et Paul Cambon, ambassadeur à Londres, ouvrent les négociations en 1902. Elles dureront presque deux ans, extrêmement minutieuses, extrêmement délicates, et passeront à un moment près de la rupture. L’idée reçue d’une évidence conclue entre gens de bonne compagnie ne résiste pas au calendrier. Ce qui débloque le dossier, début 1903, est d’ailleurs une guerre civile au Maroc : Londres se convainc que le pays serait plus stable sous contrôle français.
Reste l’opinion. Quand Édouard VII arrive à Paris, en 1903, on lui crie « Fachoda ! » et « Vive Marchand ! ». La presse anglophobe — La Patrie, L’Autorité, L’Intransigeant, La Libre Parole — se déchaîne, et Paul de Cassagnac lui adresse une lettre publique lui reprochant de choquer les patriotes. On a beaucoup romancé la suite : le roi descendant dans la salle d’un théâtre à l’entracte, complimentant une actrice, désarmant d’un mot un journaliste hostile. Le détail est invérifiable. Ce qui est attesté, c’est le résultat : en quelques jours, le ton change. Le roi lâche une phrase, « À Paris, je me sens comme chez moi », qui n’engageait juridiquement l’Angleterre à rien du tout. Onze mois plus tard, l’accord était signé.
Une autre légende voudrait que cette visite ait été un coup de tête inspiré par une croisière. L’Écho de Paris l’annonçait plusieurs semaines à l’avance : elle était organisée de longue main, et le roi ne faisait qu’appuyer un processus déjà lancé. En juillet 1903, le président Loubet était accueilli à Londres avec des bannières « Vive la France, vive Loubet » en travers d’Oxford Street. Les peuples avaient signé avant les gouvernements.
Entente oui, alliance non
La suite est presque comique, si l’on aime l’ironie diplomatique. Le grand perdant du 8 avril 1904 est Berlin, tenu à l’écart de négociations restées secrètes. L’Allemagne réplique début 1905 par le coup de Tanger, où Guillaume II débarque pour proclamer son attachement à l’indépendance marocaine. Et l’entente produit un effet que personne n’avait prévu : elle pousse Londres à s’entendre avec la Russie, sa rivale en Asie centrale. Trois empires alignés là où il n’y avait qu’un arrangement colonial.
Pour autant, le gouvernement britannique a toujours refusé de transformer l’entente en alliance en bonne et due forme, malgré les recommandations répétées de diplomates et de chefs militaires. Entente oui, alliance non. En 1914, l’Angleterre n’a pas la conscription : une armée de métier, un recrutement volontaire, et l’état-major allemand attend six divisions britanniques contre plus de cent divisions allemandes. On répète parfois que le peuple britannique se serait soulevé spontanément pour sauver Paris. C’est une légende. Sans l’invasion de la Belgique, Londres ne serait probablement pas entré en guerre : le réflexe est ancien, Napoléon le formulait déjà, la Belgique aux mains d’une grande puissance étant un pistolet pointé sur le cœur de l’Angleterre.
Le mythe, lui, naît là — non pas en 1904, mais sur la Somme, où meurt entre autres le fils du Premier ministre britannique, et où les Français acquièrent enfin le sentiment que les Anglais se battent vraiment. Clemenceau saluera « les manifestations héroïques de l’entente cordiale » : pour la première fois de son histoire millénaire, disait-il, l’Angleterre a cessé de vouloir n’être qu’une île. La perfide Albion devient la loyale Angleterre. L’expression de 1843, accolée à un accord de 1904 qui ne l’employait pas, se remplit rétroactivement du sang de 1916.
Ce à quoi le mythe a survécu
La suite ressemble à un démenti permanent. Dès 1919, à Versailles, Londres s’oppose aux réparations draconiennes réclamées par Paris : les Britanniques veulent une Allemagne redressée, bonne cliente de leur industrie et débouché pour leurs capitaux, et redoutent de voir Weimar basculer du côté bolchevique. L’occupation française de la Ruhr en 1923 fait passer l’opinion anglaise de l’incompréhension à l’hostilité. Locarno, en 1925, offre une accalmie autour d’Aristide Briand. Puis Munich est signé ensemble, et approuvé par les deux opinions publiques.
Vient 1940, et la série noire. Les deux pays s’étaient engagés par écrit, en mars, à ne conclure aucun armistice séparé. Le 4 juin, le commandant en chef britannique désobéit au commandement intégré et évacue ses divisions à Dunkerque. Pour empêcher la rupture, Churchill accepte le projet d’union franco-britannique préparé par Jean Monnet et René Pleven : citoyenneté commune, parlement commun, gouvernement commun. À Bordeaux, l’offre est retournée contre ses auteurs — voyez, disent les partisans de l’armistice, ils veulent nous réduire à l’état de dominion et prendre notre empire. Le 3 juillet, à Mers el-Kébir, plus d’un millier de marins français sont tués par leurs alliés de la veille. Et pourtant, en novembre 1945, Churchill est acclamé dans Paris.
Le dernier acte se joue à l’endroit exact où tout avait commencé. En 1956, la crise de Suez oppose Paris et Londres au reste du monde ; pour la première fois, le délégué américain s’accorde avec le délégué soviétique pour condamner une initiative franco-britannique. Les deux capitales en tirent des conclusions opposées : Londres rétablit en priorité sa relation spéciale avec Washington, Paris pousse l’Europe avec l’Allemagne de l’Ouest et, accessoirement, la bombe. De Gaulle opposera deux refus à l’adhésion britannique, en 1963 puis en 1967. L’entente culturelle, elle, avait déjà changé de capitale : dès la fin des années 1940, c’est New York qui compte, et les artistes anglais restés fidèles à la tradition française passent pour des attardés.
Ce qui a recollé les morceaux n’est venu, une fois de plus, ni des traités ni des sommets. Dans les années 1960, ce sont la mode londonienne, les voyages scolaires, les rencontres sportives, la télévision, les Rolling Stones. Et, par le haut, Concorde, exploit technique magnifique et peu soucieux de rentabilité. En 1973, sous Georges Pompidou et Edward Heath, le Royaume-Uni entre enfin dans le Marché commun — soixante-dix ans, presque jour pour jour, après la visite d’Édouard VII.
L’entente cordiale n’a donc jamais été ce qu’on en dit : ni une alliance, ni une déclaration d’amitié, ni même un texte portant ce nom. Elle a été un troc bien négocié, doublé d’un formidable coup de communication, puis réécrite par les survivants de deux guerres. Ce que l’épisode éclaire, c’est peut-être la fragilité des grands mots dans la vie internationale : les engagements les plus solennels ont été démentis en quelques semaines, tandis qu’un accord qui n’engageait à rien a survécu à Dunkerque, à Mers el-Kébir et à Suez. Reste une question qu’on n’ose pas toujours poser : ce qui a duré entre les deux rives de la Manche, ce sont les rails, les tableaux, les vêtements et les chansons. Faut-il en conclure que les diplomates comptent moins qu’on ne le croit, ou seulement qu’ils travaillent mieux quand les peuples ont déjà commencé sans eux ?