Un rameur de galère boit dix litres d’eau par jour, et une galère n’a nulle part où les stocker. De ce détail trivial naît, pendant six siècles, la valeur stratégique de la Corse. Pise, Gênes, l’Aragon, la France et le sultan l’ont tous convoitée : aucun ne l’a vraiment tenue avant le XVIIe siècle.
Une galère de guerre embarque deux cents hommes, parfois trois cent quatre-vingts. Chacun, à la rame sous le soleil de juillet, boit environ dix litres d’eau par jour : près de quatre mille litres pour un seul équipage, chaque jour. Or une galère n’a ni soute, ni cale, ni réserve. Dix jours de mer représenteraient quarante mille litres qu’aucun bâtiment de l’époque ne peut emporter.
La conséquence est mécanique. Chaque soir, il faut relâcher — non dans un port, il n’y en a presque pas, mais sur une plage où l’on tire le navire au sec. Là on remonte les aiguillades, ces petites rivières côtières, on recharge, on chasse. Et si un mât a cassé, les pins laricio fournissent le bois : la tradition prête à César la remarque qu’on y réparait cinquante galères en quelques jours.
Voilà pourquoi la Corse est indispensable : non pour ce qu’elle produit, mais pour ce qu’elle permet — boire et réparer au milieu du bassin occidental. Reste la question que six siècles n’ont pas tranchée : comment tenir une île dont tout le monde a besoin, et où personne ne veut vivre ?
Le temps de Pise : une Église sans garnison
Après la chute de l’Empire romain, l’île sort des réseaux économiques et perd sa cohésion. Le pouvoir descend d’un cran : il passe à des familles seigneuriales qui lèvent de petites armées et se disputent des vallées. Sur le papier, pourtant, la Corse appartient au Vatican, en vertu de la Donation de Constantin — document que l’on sait aujourd’hui apocryphe, mais qui a fondé des siècles de prétentions pontificales.
Rome délègue. À partir du dernier quart du XIe siècle, l’évêque de Pise est nommé vicaire pontifical : c’est la période dite pisane. Elle a laissé les plus beaux objets de l’île : les églises romanes à parement polychrome de Murato, d’Aregno, de Carbini, la cathédrale de Mariana. Elle a aussi laissé une administration à trois étages : les chapelles de campagne, l’église de vallée où l’on baptise et où l’on rend parfois justice, la cathédrale de l’évêché. D’un évêque unique pour toute l’île au IXe siècle, on passe à cinq puis six sièges — dont beaucoup de titulaires, à Aleria ou au Nebbio, n’ont jamais posé le pied en Corse : il faudra le concile de Trente, en 1563, pour que la résidence devienne une obligation.
Et Pise ? Elle réorganise l’Église, autorise des chantiers, et c’est à peu près tout : aucune place forte, aucune garnison durable, une seule implantation humaine documentée à l’entrée du détroit de Bonifacio. Distinguons ce qui est attesté de ce qui ne l’est pas : la documentation sur la période pisane est extraordinairement pauvre, l’essentiel de ce qu’on lit sur ces constructions venant de sources postérieures. Parler de « domination pisane » relève largement de la reconstitution, bâtie sur des monuments plutôt que sur des archives.
Gênes : des villes tournées vers la mer, dos à l’île
Gênes procède autrement, par la côte. Bonifacio devient officiellement possession génoise en 1195, après des décennies de raids entre Pisans et Génois : le site commande la voie navigable entre Corse et Sardaigne. Suivent des accords avec les féodaux et la fondation de Calvi en 1278. En 1284, près de l’îlot de la Meloria, la flotte pisane est détruite : sans flotte, Pise n’a plus rien à prétendre en Corse.
En 1357, sous l’impulsion du doge Simone Boccanegra, un soulèvement massif et militairement encadré évince la plupart des seigneurs et rase leurs châteaux : pour la première fois, les populations se placent d’elles-mêmes sous la protection d’une puissance extérieure. Puis les troupes repartent, faute de garnison permanente, et les seigneurs se réinstallent. C’est le schéma récurrent : le pouvoir extérieur existe tant que ses hommes sont là et retombe à zéro dès qu’ils rembarquent. Jusqu’au milieu du XVe siècle, les gouverneurs sont des militaires débarquant avec quelques centaines d’hommes. L’installation durable ne vient qu’ensuite : Bastia, bâtie à partir de 1476 sur un promontoire où se dressait une grosse tour, la bastiglia ; Ajaccio à la fin du XVe siècle, Porto-Vecchio et Sartène au milieu du XVIe.
Mais ce que Gênes possède, ce n’est pas la Corse : ce sont des présides. Des cités portuaires fermées derrière d’épais remparts, tournées vers la mer, peuplées de Ligures, dont les Corses sont exclus — le modèle même qu’emploient les Espagnols en Afrique du Nord. Un ambassadeur d’Espagne, Zúñiga y Requesens, résumait l’affaire d’une phrase : qui tient la Corse tient Gênes. L’intérêt est stratégique, pas économique ; développer l’île n’a jamais figuré au programme.
Six familles, une balance et beaucoup de trahisons
Le vrai pouvoir, pendant tout ce temps, est local. La vieille noblesse corse d’extraction chevaleresque tient en une poignée de lignages : Della Rocca, Leca, Istria, Ornano au sud ; Gentile, Avogari, da Mare au nord. Sur leurs armoiries revient la balance, symbole de justice. Ces gens ne se pensent pas comme des sujets, mais comme ceux qui tranchent.
Une idée reçue mérite d’être écartée : celle qui fait de la noblesse le soutien naturel du souverain, née du seul cas de Louis XVI. Partout ailleurs, la noblesse est un contre-pouvoir — les Bretons face au roi de France, les seigneurs corses face à Gênes. Lire cette histoire comme un affrontement colonial entre une île et une métropole relève d’une grille du XIXe siècle, réactivée dans les années 1970 : Gênes est un État qui affronte sa noblesse, comme le Louvre ou Madrid affrontaient la leur.
D’où les retournements permanents. Vincentello d’Istria passe au service de l’Aragon et s’y fait nommer vice-roi de Corse ; les Génois l’exécutent en 1434, après une trahison. En 1420, Alphonse V d’Aragon assiège Bonifacio, qui résiste au blocus ; début 1421, la succession de la reine Jeanne de Naples lui tombe dessus et il lève le siège. De cet échec est née la plus célèbre légende de l’île : l’escalier du roi d’Aragon, taillé en une nuit dans la falaise. Assez invraisemblable — et c’est ce qui la rend intéressante : un escalier dont on avait perdu l’origine attendait un récit à sa mesure ; un siège spectaculaire le lui a fourni. Même prudence pour le drapeau à tête de Maure : il viendrait vraisemblablement des bannières aragonaises du temps où l’on combattait sous Vincentello. Vraisemblablement, sans certitude.
1553 : la Corse française, six ans, sans maître réel
Au XVIe siècle, la France est coincée : quatre cent cinquante mille kilomètres carrés face aux territoires de Charles Quint. Sa seule issue est de prendre l’empereur à revers, donc de s’entendre avec Soliman — capitulations de 1538 —, donc d’offrir au sultan des bases navales. Ce sera Toulon, dont on vide la population pour y loger l’escadre turque. Catherine de Médicis propose mieux : Bastia, Ajaccio, Bonifacio. Elle pousse Henri II et l’amiral Coligny à s’emparer de l’île.
L’exécutant s’appelle Sampiero Corso, né vers 1498 à Bastelica. En 1553, une flotte franco-turque prend les trois villes ; Henri II est roi de France et de Corse jusqu’en 1559. Seule Calvi, la ville Semper Fidelis, reste à Gênes. À Bonifacio, la forteresse est démolie, la garnison massacrée, la population entière réduite en esclavage. L’artillerie des galères avait suffi à faire tomber des présides conçus avant elle : après le Cateau-Cambrésis, en 1559, Gênes reconstruit les citadelles telles qu’on les voit aujourd’hui.
Deux légendes symétriques se sont posées sur Sampiero. L’historiographie génoise en a fait un fils de porcher : son père, Guglielmo de Bastelica, est pourtant identifié, la famille est celle de notables aisés, un oncle commandait à Gênes quatre mille hommes. Le récit patriotique en a fait un héros de l’indépendance. Ni l’un ni l’autre : un homme du XVIe siècle qui voulait devenir prince d’un État corse comparable aux États d’Italie d’alors. Quant à sa femme, Vanina d’Ornano, la version passionnelle — étranglée par jalousie — ne repose sur rien : elle partait pour Gênes avec des papiers établissant que Catherine de Médicis complotait encore pour reprendre l’île malgré le traité de 1559. Un mois sépare le retour de Sampiero à Marseille de l’exécution ; un mois, ce n’est pas un accès de colère. Brantôme et Montluc rapportent qu’il s’agenouille devant elle et lui demande pardon. C’est un assassinat politique, décidé ailleurs.
Les Barbaresques, les tours, et la frontière qui passe dans les familles
La menace suivante vient du sud. Au début du XVIe siècle, l’Empire ottoman s’empare de la côte nord-africaine avec l’aide des corsaires ; Alger et Tunis deviennent ses têtes de pont, d’où partent les raids sur l’Italie, l’Espagne et les îles. L’esclavage n’y est pas une anomalie mais un moteur économique : notables et hommes d’Église sont gardés pour la rançon, les autres vendus comme domestiques ou travailleurs de force, les enfants emmenés à Constantinople pour devenir janissaires. Le phénomène est symétrique — des milliers de Barbaresques dans les bagnes de Livourne, des milliers de chrétiens à Alger. Une différence : les chrétiens rachetaient les leurs.
La frontière passe à l’intérieur des mêmes familles. Parmi les hommes qui razzient les villages corses figurent des Corses razziés puis convertis — Mami Corso, promu capitaine corsaire, Hasan Corso, mort raïs d’Alger. Ils savent où l’on garde les biens : dans les couvents, les presbytères, chez les notables.
Le littoral se vide : les populations se replient dans les terres, abandonnant les zones fertiles. La réponse s’appelle les tours. Les premières s’élèvent dans le Cap Corse dès le début du XVIe siècle, financées par les seigneurs da Mare, dont le vin blanc était servi jusqu’à la table du pape : tours de défense à l’entrée des ports, tours de guet sur les promontoires, qui alertaient au canon. À partir des années 1540, Gênes encourage le mouvement sur la côte nord et la plaine orientale, régions peuplées et agricoles, donc imposables. Au sud, sur près des deux tiers de l’île, l’absence de population littorale rend le financement impossible : des rivages entiers restent aveugles.
La facture arrive en 1583. Deux mille hommes partis d’Alger, menés par un renégat, débarquent de nuit dans le golfe du Valinco et enlèvent Sartène en quelques heures ; la population est capturée et déportée. Le traumatisme obtient ce que l’administration n’avait pas su obtenir : les habitants réclament des tours et acceptent de payer. Celle de Campomoro s’élève en 1585, à l’endroit exact du débarquement. Près de 80 % des tours visibles aujourd’hui datent de cette campagne, achevée vers 1620, quand la piraterie s’éloigne.
Ce que le XVIIe siècle a réussi, et ce qu’il a préparé
On raconte souvent que Lépante, en 1571, a tout changé : les Turcs y perdent trente mille hommes en six heures, mais reconstruisent des flottes dès 1573 et prennent Candie en 1669. Gênes, elle, n’aligne à Lépante que trois galères, contre quatre-vingts à la Meloria trois siècles plus tôt.
C’est en Corse, paradoxalement, que quelque chose finit par tenir — et par le bas, non par les armes. Gênes repeuple ses cités avec ses campagnes les plus pauvres : la Ligurie du Levant, qui ne produit qu’un cinquième du blé dont elle a besoin, la montagne au-dessus de Vintimille, la Garfagnana — et non les villes dont on leur prête le nom. Dès les années 1630, un programme agricole impose quatre arbres par foyer, un olivier, un châtaignier, un figuier, un noyer ou un amandier : ainsi naissent la Castagniccia et les oliveraies de Balagne, où les oliviers se multiplient par quatre ou cinq.
Le grenier à blé espéré ne viendra jamais : les plaines fertiles sont des foyers de paludisme, les terres retournent à l’abandon et Gênes continue d’acheter son blé à prix d’or en Italie. Reste l’impôt. Une lire par feu depuis le XIVe siècle ; le donatif des années 1570, qui double la charge, prévu pour quatre ans et maintenu jusqu’en 1729 ; un soprapiù finançant tours, garnisons et ponts ; un écu d’or par botte de vin sortant du Cap Corse. En 1637, Gênes érige la Corse en royaume, le Regnum Corsicae, pour que ses ambassadeurs soient reçus au rang des grandes puissances.
Le XVIIe siècle corse est calme : pas de révolte, des famines en recul, une bourgeoisie qui s’affirme à Bastia et fait bâtir des églises baroques face à la cathédrale génoise. Gênes vit son siècle d’or — cent cinquante mille habitants, près de cent palais, les banquiers de l’Europe. Mais c’est le siècle des familles et de la banque, pas celui de l’État génois, colosse aux pieds d’argile sans armée ni flotte.
La leçon n’est pas morale, elle est technique. Pendant six siècles, on a cru tenir la Corse en y débarquant des hommes ; le pouvoir retombait avec le rembarquement. Elle a commencé d’être administrée le jour où l’on y a financé des tours, des routes et des arbres — c’est-à-dire le jour où l’on y a levé un impôt durable. Et c’est cet impôt, ce donatif de quatre ans devenu perpétuel, qui creuse entre pauvres et notables les tensions d’où sortira, en 1729, la première des révolutions de Corse. Tenir un territoire coûte de l’argent, et l’argent qu’on y lève finit toujours par fabriquer ses propres contestataires.