Le programme impérial tenait en trois verbes : assainir, agrandir, embellir. Il en manquait un quatrième, moins présentable, parfaitement lisible sur le plan. Enquête sur les vraies raisons des percements de Paris, entre égouts, expropriations et casernes.
Sur la grande carte étalée devant lui, les rues qui n’existent pas encore sont tracées en rouge, en bleu, en jaune et en vert. Nous sommes au début des années 1850. Napoléon III montre à son nouveau préfet de la Seine, Georges Eugène Haussmann, ce que Paris devra devenir, et l’ordre dans lequel il faudra l’ouvrir. Le programme impérial tient en trois verbes : assainir, agrandir, embellir. Trois verbes présentables, qu’on répétera pendant cent cinquante ans. Reste une quatrième intention, moins avouable dans les discours officiels mais parfaitement lisible dans le tracé : rendre la capitale gouvernable.
La question mérite mieux qu’un slogan. Le Paris haussmannien que le monde photographie a-t-il été percé pour chasser le choléra, ou pour empêcher les Parisiens de dresser des barricades ? La réponse honnête est : les deux, et pas dans les mêmes rues.
Assainir : ce que les chiffres établissent
Commençons par le moins contesté. Le Paris de 1850 est une ville qui boit mal. L’eau courante n’atteint qu’environ une maison sur cinq au début du règne ; elle en desservira une sur deux à la fin. Entre les deux, il y a un ingénieur passionné d’architecture romaine, Eugène Belgrand, et une décision d’une simplicité brutale : puisque l’eau de la Seine est sale, on ira la chercher ailleurs. Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, à la Dhuis et à la Vanne. Belgrand installe six réservoirs sur les points hauts de la capitale — Passy, Ménilmontant, Belleville, Buttes-Chaumont, Charonne, Montsouris — et déploie quelque 840 kilomètres de canalisations.
Le détail qui donne la mesure du travail : le réservoir de Passy, dont les premiers bassins sont achevés en 1858, alimente encore aujourd’hui l’ouest de Paris en eau non potable, à partir de deux bassins seulement, Bel-Air et Copernic. La ville vit toujours sur deux réseaux distincts, l’un potable, l’autre non. Belgrand, lui, figure parmi les soixante-douze noms de savants gravés au premier étage de la tour Eiffel. Ses égouts sont devenus une attraction que les personnalités européennes venaient visiter — on faisait le tour des eaux usées parisiennes comme on visite un musée.
L’assainissement passe aussi par le vide. L’île de la Cité comptait près de 25 000 habitants en 1853 ; ils ne sont plus que 5 000 en 1870. On a désentassé, et on a déplacé les entassés. Dans le même temps, la population parisienne passe d’un million à un million huit cent mille habitants, et la superficie de la capitale double. Ajoutez 80 000 arbres plantés, plus de 2 000 hectares de verdure, vingt-quatre squares, et un parc entier sorti d’un terrain vague : les Buttes-Chaumont, vingt-cinq hectares qui ont successivement abrité la potence de la justice royale jusqu’à la Révolution, une décharge, puis l’équarrissage des chevaux. Alphand l’aménage, Gustave Eiffel y pose une passerelle, on l’inaugure en 1867. Avant cela, les seuls espaces verts parisiens — Tuileries, Luxembourg, Jardin des plantes, Palais-Royal — appartenaient à la Couronne. L’idée d’un jardin public, ouvert à tous et entretenu par la ville, date de là.
Mater : la part policière des percées
Maintenant l’autre versant, celui qu’on escamote souvent. Il n’est pas caché dans des archives secrètes : il se lit sur un plan.
Le faubourg Saint-Antoine est le quartier insurrectionnel par excellence, celui de 1789, de 1830, de 1848. Le pouvoir impérial l’entoure. On perce le boulevard Richard-Lenoir, on construit la plus grande caserne de Paris, on agrandit la place de la République. On démolit les théâtres du boulevard du Temple, qui attiraient chaque soir entre dix mille et vingt mille spectateurs — une foule, donc un risque. Le premier axe des travaux, nord-sud, du boulevard de Sébastopol au boulevard Saint-Michel, croise d’est en ouest la rue de Rivoli à hauteur du Châtelet : une croix au centre de la ville, par où la troupe peut se déplacer vite.
Que la fonction de maintien de l’ordre soit réelle est attesté. Ce qui relève de l’interprétation, c’est son poids relatif. La lecture qui réduit Haussmann à un chef de la police militaire a le charme des explications uniques, mais elle explique mal pourquoi on a dépensé autant en réservoirs, en égouts et en pépinières. Et l’histoire s’est chargée de tester l’hypothèse : en 1871, pendant la Commune, les barricades ont reparu, y compris sur les boulevards neufs. Les rues larges n’ont pas empêché l’insurrection ; elles ont facilité sa répression. La nuance n’est pas confortable, elle est exacte.
Les deux hommes de la carte
On dit « le Paris d’Haussmann ». On devrait dire le Paris de Napoléon III, exécuté par Haussmann. La tête politique, celle qui fixe le programme, qui signe le décret de 1852, qui annote la carte, c’est l’empereur. Le préfet est un administrateur d’une efficacité redoutable, capable de tenir un chantier de dix-sept ans. Un seul des deux noms est resté, parce qu’il sonne bien et parce que l’autre a perdu la guerre de 1870.
Même correction pour l’immeuble. Haussmann n’a pas inventé l’immeuble haussmannien : il l’a codifié et généralisé. Pierre de taille, balcons filants au deuxième étage puis aux quatrième et cinquième, zinc sur les toits, hauteur des façades proportionnée à la largeur de la rue. Ce qu’il a vraiment produit, c’est une société debout. Au rez-de-chaussée et à l’entresol, les commerces. Au deuxième, l’étage noble : on n’a pas d’ascenseur, donc on ne monte pas. Ensuite, on s’appauvrit à chaque volée de marches, jusqu’aux domestiques sous les combles. Et un escalier de service, pour que les maîtres et ceux qui les servent ne se croisent jamais. La hiérarchie sociale n’est pas une lecture d’historien plaquée après coup : elle est dans la coupe du bâtiment.
Tout le monde n’a pas applaudi. Victor Hugo, exilé après le coup d’État du 2 décembre 1851 et rentré seulement en 1871, avait publié dès 1832 un texte au titre sans ambiguïté, Guerre aux démolisseurs. Il appellera Haussmann « l’Attila expropriateur » et « le baron démolisseur ». Quand il meurt, deux millions de personnes suivent son convoi. À sa décharge, le préfet n’a épargné personne, pas même lui : il a fait détruire la maison de son enfance, du côté de l’actuel boulevard Haussmann.
Deux légendes utiles : le 13e arrondissement et les vents dominants
Les légendes urbaines sont intéressantes moins pour ce qu’elles racontent que pour ce qu’elles servent à masquer.
Première légende : les vingt arrondissements en escargot obéiraient à une logique géographique. En réalité, quand Paris passe de douze à vingt arrondissements, les quartiers riches de l’ouest, Auteuil et Passy, refusent d’être numérotés treize. Superstition assumée, et pas seulement de salon : une expression populaire soutenait qu’un mariage célébré « à la mairie du 13e » n’était pas un vrai mariage. La spirale actuelle, que des générations de Parisiens ont apprise comme une évidence rationnelle, sort d’un refus de porter un chiffre.
Seconde légende, plus tenace encore : si les riches habitent l’ouest, ce serait à cause des vents dominants, qui repoussaient les fumées d’usine vers l’est. L’explication est séduisante, presque scientifique. Elle est fausse. L’ouest parisien est le quartier des fortunes depuis plus de cinq cents ans, bien avant la moindre cheminée d’usine. Les usines, elles, se sont installées à l’est pour des raisons de logistique : les gares et le canal de l’Ourcq. On a donc inventé une cause météorologique à un fait social, parce qu’une explication technique est plus confortable qu’une histoire de privilèges anciens. C’est très exactement la fonction d’une légende : rendre acceptable ce qui ne l’est pas.
Qui a payé, et qui a perdu
Un chantier pareil se finance. Le pouvoir cherche 1,4 milliard de francs — de l’ordre de quatorze milliards d’euros actuels si l’on suit l’ordre de grandeur habituellement avancé — et fait naître pour cela une génération de banques : Crédit foncier, Crédit lyonnais, Société générale, et surtout le Crédit mobilier des frères Émile et Isaac Pereire, aujourd’hui disparu. Les Pereire ne sont pas de simples bailleurs : pionniers du chemin de fer, avec les lignes Paris–Saint-Germain-en-Laye et Bordeaux–Bayonne, ils ont un intérêt direct à ce que les avenues rectilignes raccourcissent les trajets entre les gares. Ils financent la rue de Rivoli, la plaine Monceau, le Grand Hôtel inauguré par l’impératrice Eugénie en 1862. Leur fortune atteindra 200 millions de francs-or.
Le bilan matériel est spectaculaire : plus de 200 kilomètres de voies nouvelles en dix-sept ans, autour de 20 000 immeubles démolis pour 30 000 construits, plus de 60 % du Paris actuel hérité de cette période, et une trentaine de villes françaises transformées dans la foulée — Lyon, Marseille, Vichy, Arcachon, Deauville, que le duc de Morny fait sortir du sable au point qu’on la surnomme vite le vingt et unième arrondissement.
Le bilan humain est plus sec. Les expropriations sont indemnisées, ce qui ne les rend pas indolores, et le décret de 1852 impose en prime le ravalement obligatoire des façades, aux frais des propriétaires. Surtout, les loyers parisiens augmentent de près de 300 %. Une ville plus saine, plus lumineuse, plus chère : les habitants les plus pauvres des quartiers assainis ne sont pas restés pour en profiter. Ils sont partis vers l’est et vers les faubourgs. C’est là, plus que dans les percées stratégiques, que se joue la dimension politique des travaux.
Ce qui restait encore à démolir
L’histoire ne s’arrête pas en 1870. Un siècle plus tard, Paris a de nouveau eu à choisir entre garder et raser, et a tranché de la même manière. Les Halles de Victor Baltard — trente-trois hectares, dix pavillons de fonte et de verre, environ 350 commerces par pavillon, 2 600 chariots de marchandises livrés chaque nuit entre 21 heures et 8 heures, de quoi nourrir un million et demi de personnes — sont condamnées quand le marché part à Rungis.
La mobilisation fut pourtant massive et internationale. Des centaines d’artistes investissent les pavillons vides : exposition Picasso, ballets de Béjart, jusqu’à une piste de ski artificielle, et plus de 200 000 visiteurs pour ces spectacles improvisés. Brassens s’indigne, Montand aussi, John Lennon s’en mêle. Un banquier américain propose 30 millions de francs pour racheter les pavillons et les remonter aux États-Unis. Le gouvernement de Georges Pompidou reste inflexible : centre commercial et gare de RER. Abattre les Halles prendra trois ans. Il reste le pavillon numéro 8, celui des volailles et des œufs, remonté à Nogent-sur-Marne — et une charpente partie jusqu’à Yokohama, au Japon.
Alors, assainir ou mater ? Les deux motifs sont documentés, ils ne s’excluent pas, et vouloir n’en garder qu’un revient à s’interdire de comprendre ce qui s’est passé. Un régime autoritaire a donné à Paris de l’eau propre, des arbres et de la lumière, en même temps qu’il se donnait les moyens d’y faire circuler la troupe et en repoussait les pauvres vers la périphérie. Ce qui frappe, à distance, c’est moins l’hypocrisie que la cohérence : ce pouvoir-là ne voyait aucune contradiction entre soigner une ville et la tenir. Les deux relevaient du même geste. Chaque fois qu’une capitale décide aujourd’hui de rouvrir une avenue, d’enterrer une voie rapide ou de raser un quartier pour le reconstruire, la même question ressurgit, rarement posée aussi franchement : pour qui refait-on la ville ?