Le dernier duel judiciaire : Carrouges contre Le Gris, 1386

Le jour de la Saint-Thomas 1386, derrière un prieuré parisien, deux hommes qui avaient été amis s’affrontent à la lance puis à la hache devant un roi de seize ans. Ce n’est pas un spectacle : c’est une audience. Le dernier duel judiciaire avalisé par le Parlement de Paris devait établir si Marguerite de Thibouville avait dit vrai.

Le sol est du sable ratissé, pour que rien n’accroche le pied. La lice de bois mesure plus de soixante-dix mètres de long sur dix-huit de large ; une seconde enceinte, plus basse, tient la foule à distance sans rien lui cacher du bruit ni des coups. Nous sommes à Paris, sur le terrain plat qui s’étend derrière le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, dans ce qui est aujourd’hui le IIIe arrondissement, là où l’on dresse d’ordinaire des joutes. C’est le jour de la Saint-Thomas, quelques journées avant Noël 1386.

La veille, le dauphin est mort. La cour est en deuil. Le roi Charles VI, seize ans, encore sous la tutelle politique de ses oncles, s’installe quand même pour regarder deux de ses sujets tenter de s’entretuer. Personne, ce jour-là, ne trouve la scène aberrante. Elle est légale, instruite, encadrée. Une trentaine de magistrats du Parlement de Paris ont passé plus de deux mois à examiner l’affaire avant de conclure qu’il n’existait aucun autre moyen d’établir la vérité.

Une audience qui se termine à la hache

Les deux combattants sont Jean de Carrouges, chevalier normand, et Jacques Le Gris, écuyer et homme de confiance du comte Pierre d’Alençon. Carrouges accuse Le Gris d’avoir violé son épouse, Marguerite de Thibouville, en son absence. Le Gris nie, avec un alibi et des témoins.

L’affrontement commence à cheval, se poursuit à la lance, s’achève à la hache. Carrouges combat diminué : il a subi un accès de fièvre dans les jours qui ont précédé. Le Gris le fait chuter et tente de l’achever au sol ; Carrouges se dégage et riposte. Il l’emporte. Le vaincu, tenu pour parjure par le seul fait de sa défaite, ne survit pas à la journée.

Ce que la foule vient de voir, dans l’esprit du droit de l’époque, n’est pas une vengeance privée : c’est un mode de preuve. Et c’est le dernier que le Parlement de Paris validera selon une procédure complète, sans arrangement ni contournement.

Six ans d’humiliations avant le premier coup de lance

Les deux hommes ne se sont pas toujours haïs. Ils ont servi ensemble le comte d’Alençon ; le fils né du premier mariage de Carrouges avait Le Gris pour parrain. Tout les sépare pourtant. Carrouges appartient à une vieille famille normande fidèle au roi de France, avec un ancêtre rangé aux côtés de Philippe le Bel contre les Plantagenêts, et un Jean de Carrouges combattant à Cocherel en 1364 sous Bertrand du Guesclin, à un contre deux face aux archers anglais, victoire qui dégage la route de Reims pour le sacre de Charles V. Le Gris, lui, vient d’une famille modeste. Clerc des ordres mineurs, il sait lire et écrire — pas Carrouges — et lève l’impôt pour le comte, au besoin par la contrainte physique. Les sources le décrivent bel homme et de moeurs légères : marié, plusieurs enfants, plusieurs maîtresses, réputé acheter les faveurs.

Restent les chiffres, qui expliquent presque tout. Le domaine des Carrouges rapporte environ 400 livres par an. En 1372, leur seigneur a dépensé 6 000 livres pour mettre la main sur la ville d’Argentan : quinze fois le revenu annuel de son vassal. Le fossé est là.

Puis vient la série. Le contrat de mariage de 1380 avec Marguerite n’inclut pas le domaine d’Aunou-le-Faucon : le père de la mariée l’a vendu au comte, qui l’a aussitôt donné à Le Gris. Carrouges récupère 8 000 livres sur la vente, mais perd la terre, et attaque son propre seigneur. Charles V tranche par une charte déclarant la donation régulière et irrévocable : procès perdu d’avance. En 1382, à la mort de son père, Carrouges perd la capitainerie de Bellême, charge qui se transmettait d’ordinaire avec l’héritage, au profit de Le Gris. Second procès, seconde défaite. Il investit alors son argent liquide dans deux domaines mal choisis, coincés entre les terres du comte et celles de Le Gris : dix jours après l’achat, le comte déclare que ces terres lui reviennent de droit. Carrouges les rend sans y avoir posé le pied.

À Noël 1384, il fait amende honorable. Devant témoins, il serre la main de Le Gris, proclame le passé effacé, et demande à Marguerite d’embrasser l’écuyer. Plusieurs sources rapportent la scène et suggèrent que ce baiser aurait fait naître la passion de Le Gris. Prudence : c’est là le récit des chroniqueurs, pas un fait établi. Ce genre de détail causal, trop bien ajusté, est typiquement ce qu’une époque ajoute après coup pour rendre un drame lisible.

Le duel judiciaire n’est pas un jugement de Dieu

L’image d’Épinal veut qu’on ait remis l’affaire entre les mains du Ciel. Les textes juridiques disent autre chose : dans le duel judiciaire, les adversaires s’affrontent l’un l’autre, pas la volonté divine. Ce n’est qu’après le combat qu’on déclare que Dieu s’est manifesté. L’Église ne fournit ni rituel ni cadre — la procédure est civile, tenue par des magistrats. La confusion avec l’ordalie est un raccourci moderne.

L’ancêtre de la pratique est germanique. Tacite décrit dans la Germanie un combat entre un prisonnier ennemi et un champion, dont l’issue décide de poursuivre ou d’abandonner la guerre ; Tite-Live signale une coutume comparable chez les Celtibères, et Paul Diacre, dans son Histoire des Lombards, un combat rituel réglant une controverse politique. Les lois des Burgondes, des Angles, des Alamans et des Lombards l’encadrent — et les juristes lombards eux-mêmes doutent très tôt de sa justesse. Charlemagne la confirme en 803 par un capitulaire instituant le duel au bouclier et au bâton ; Louis le Pieux maintient l’organisation en 816.

Ensuite, c’est un long reflux. En 855, le troisième concile de Valence excommunie les participants ; en 867, le pape Nicolas Ier dénonce l’indignité d’une procédure qui force Dieu à produire un miracle. Frédéric II ne retient plus que deux cas recevables, la suspicion de lèse-majesté et le régicide. Louis IX interdit purement et simplement les duels en France ; il faudra le règne de Philippe le Bel, et un décret daté de 1306, pour les rétablir. Rien d’une survivance archaïque tranquille, donc : une pratique discutée, restreinte, abolie, ressuscitée.

Autre idée reçue à écarter : le duel n’est pas le sommet des preuves médiévales, il en est le fond. La hiérarchie place l’enquête au-dessus du serment, et le serment au-dessus du combat. On ne se bat que lorsque ni l’une ni l’autre n’ont rien donné.

Pourquoi le Parlement a conclu qu’aucune autre preuve n’était possible

Encore fallait-il y arriver. Après l’agression, le comte d’Alençon, excédé, clôt le dossier quand Jean et Marguerite ne se présentent pas à l’audience accordée — pour une raison qu’on ignore encore. Le comte obtient ensuite l’intervention de Charles VI pour verrouiller tout recours. Carrouges monte tout de même à Paris.

La procédure est lourde : demander le duel au roi seul, puis lancer le défi en personne devant le Parlement au complet, roi présent, accusé présent, avocats et seconds présents. C’est fait le 9 juillet 1386, six mois après l’annonce de l’agression, trois mois après l’appel. Le Parlement commandite alors une enquête pour vérifier qu’aucune autre voie n’existe. Les deux hommes échappent à la prison mais doivent désigner des seconds jurant de les livrer aux juges, au besoin par la force ; une douzaine de nobles les surveillent.

Le dossier s’épaissit pendant plus de deux mois. Carrouges empile : viol, adultère, inceste, parjure, tromperie. Le Gris répond par un alibi précis — la journée du 18 janvier passée entre Argentan et Aunou-le-Faucon, à plusieurs dizaines de kilomètres du lieu du crime — et par une contre-attaque : Carrouges aurait déjà tenté de faire porter une fausse accusation de viol par sa première épouse, Jeanne de Tilly, qui aurait refusé. Carrouges rétorque que la fortune de Le Gris lui donnait des chevaux capables d’avaler la distance. Le Gris réclame 40 000 livres pour injure grave : cent ans de revenus du domaine adverse. Le chiffre dit à lui seul le rapport de force.

En septembre, le Parlement rend sa décision. Rien ne permet de prouver la culpabilité de Le Gris, rien ne permet de prouver la duplicité de Carrouges. Premier duel judiciaire depuis une trentaine d’années, il est autorisé — non pour punir, mais pour obtenir une preuve. La date est d’abord fixée à la fin novembre.

Marguerite, à l’origine de la plainte et absente du procès

Le droit médiéval traite la femme mariée comme une mineure placée sous la tutelle de son époux. Elle ne comparaît pas sans son accord, ne forme pas de recours, ne saisit pas la justice : seul le mari le peut. Si le témoignage de Marguerite est reçu, c’est parce qu’un mari noble s’en porte garant — le contester reviendrait à attaquer l’honneur de cet époux. Autrement dit, sa parole n’existe au procès qu’adossée à celle d’un homme. C’est aussi ce qui donne prise à la défense : le comte d’Alençon écarte son témoignage en affirmant qu’elle serait sous la coupe d’un mari très jaloux.

Un siècle plus tard, Olivier de la Marche pose la question de front dans son traité sur le duel judiciaire, aux alentours de 1494 : faut-il croire une femme noble sans preuve ? Il concède qu’une vengeance est concevable, puis objecte qu’aucune jeune femme de bien n’irait clamer publiquement son déshonneur ni mettre la vie de son mari en jeu pour se venger. L’argument est révélateur : il ne repose pas sur la véracité du récit, mais sur le coût social qu’il y aurait à mentir.

Ce coût, pour Marguerite, est un bûcher. La coutume de France punit la fausse accusatrice parjure par le feu, le parjure étant tenu par l’Église pour un manquement envers la divinité prise à témoin. Elle assiste donc au combat en sachant que la chute de son mari signera sa propre exécution, sans avoir eu le droit de déclencher la procédure ni de la conduire. Ajoutons ce que le droit de l’époque considère comme l’enjeu réel : le viol d’une femme noble met en cause la légitimité de sa descendance, donc la transmission du lignage. Le même droit distingue d’ailleurs le viol d’une vierge ou d’une épouse de celui d’une prostituée, la prostitution valant circonstance atténuante pour le coupable. On ne juge pas ici une atteinte à une personne. On juge une atteinte à une maison.

Ce que le duel n’a pas tranché

Carrouges a gagné. Cela n’a jamais voulu dire que la vérité avait été établie, et les contemporains le savaient assez bien pour que la pratique disparaisse ensuite du répertoire du Parlement. Des combats ont encore eu lieu : Valenciennes en 1455 entre les bourgeois Jacotin et Mahuot, Jarnac contre La Châtaigneraie en 1547 avec autorisation royale mais sans consultation du Parlement, un duel à Sedan en 1549 autorisé par le droit puis déplacé pour décharger le souverain de sa responsabilité. Tous hors du cadre de 1386, ou en le contournant.

Reste la question que tout le monde pose. Peut-on refaire le procès ? Non. Les sources sont trop lointaines et trop littéraires : Jean Froissart, qui rapporte l’affaire, en donne lui-même deux versions légèrement différentes. On lit souvent qu’un homme resté anonyme aurait avoué le viol quelques années plus tard ; l’anecdote circule, mais sans nom, sans date sûre, sans détail vérifiable — trop peu pour conclure quoi que ce soit, dans un sens comme dans l’autre. Il faut accepter de rester devant un dossier ouvert.

Ce que l’affaire montre en revanche avec netteté, c’est la logique d’un système. Rien n’y était irrégulier. L’enquête avait été menée, les témoignages recueillis, les magistrats avaient délibéré, le roi avait tranché. Le droit de 1386 n’a pas échoué à suivre ses propres règles : il a fait exactement ce qu’elles prévoyaient quand les preuves manquent et que la parole d’une femme ne pèse, juridiquement, que du poids que son mari veut bien lui prêter. C’est le moment le plus instructif de l’histoire, et le moins spectaculaire. Une justice peut être parfaitement conforme à elle-même et produire, au bout de la chaîne, une lice de sable et deux haches.

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