Grandes inondations : pourquoi les sociétés averties ont sombré

La mer se retire devant les Perses, l’Arno emporte les ponts de Florence, quarante et une digues néerlandaises cèdent la nuit de Noël 1717. Les grandes inondations de l’Histoire ont frappé des sociétés qui se croyaient prémunies — souvent parce qu’elles l’avaient été, avant d’oublier pourquoi. Deux générations y suffisent.

La mer se retire. Sur la côte ouest de la Chalcidique, en cet hiver de 479 avant notre ère, elle découvre une bande de sable nu plus large que tout ce que l’on a jamais vu, même à marée basse. Les soldats perses qui assiègent la cité grecque de Potidée y voient un passage offert et s’y engagent, tout joyeux. L’eau revient d’un coup, en vagues successives, toutes plus hautes qu’un homme. Ceux qu’elle ne noie pas sont achevés par les Grecs, persuadés que Poséidon vient de punir des hommes qui avaient profané son sanctuaire.

Hérodote raconte encore la scène trente ans plus tard. Il décrit le retrait, les vagues, la déroute — et ne dit rien des causes. Aucun tremblement de terre, aucune tempête, pas un mot sur ce que sont devenus les survivants. C’est ce silence qui rend son témoignage précieux : il note ce qu’on lui a décrit sans le ranger de force dans une explication. Vingt-cinq siècles plus tard, ce passage a envoyé des géologues carotter des sédiments.

Hérodote décrit un tsunami sans savoir ce qu’est un tsunami

Ce qui est attesté ici, c’est d’abord le texte. Le récit figure dans les Histoires, il est ancien, cohérent, et il passe pour la première description de tsunami écrite de la main d’un homme. La séquence qu’il rapporte — retrait brutal de la mer, puis train de vagues dont les suivantes sont souvent pires que la première — est exactement celle que le monde entier a vue en direct sur les côtes japonaises en mars 2011.

Ce qui manquait, c’était une trace matérielle. Elle est venue de prélèvements sédimentaires effectués sur la côte d’Aitolo-Akarnanie et dans les îles Ioniennes de Leucade et de Corfou : des dépôts qui n’ont rien à faire là, compatibles avec la date et la géographie du récit. Le meilleur détail tient à l’ordre des opérations. C’est le texte d’Hérodote qui a poussé les chercheurs à sonder cette région, réputée jusque-là sans risque de raz-de-marée.

Reste Poséidon, et c’est peut-être le plus instructif. La colère du dieu n’est pas une naïveté de plus : elle rend l’événement lisible. Une vague sans cause n’apprend rien et ne se prévient pas. Une vague envoyée en représailles d’un sacrilège a une origine, une logique, donc un remède. Les Grecs de Potidée ne cherchaient pas à comprendre la mer, ils cherchaient quoi faire ensuite. Dix-huit siècles plus tard, des Néerlandais experts en digues tiendront le même raisonnement.

365 : une vague bien réelle, une Alexandrie introuvable

Huit cent quarante-quatre ans séparent Potidée de la catastrophe suivante. En 365 de notre ère, une vague partie des environs de la Crète traverse la Méditerranée et frappe la Libye, la Sicile, l’Adriatique, le Péloponnèse et le nord-ouest de la Grèce. L’événement est solidement attesté, par plusieurs auteurs et par le terrain.

Le problème commence à Alexandrie. Ammien Marcellin décrit la métropole ravagée, des navires déposés sur les toits, une population balayée. Aucun autre auteur du temps ne mentionne le sort d’Alexandrie. Et une catastrophe pareille, dans une ville de cette taille, laisse forcément des chantiers, des obsèques, des factures, des lettres, de la paperasse administrative. Il n’en reste rien.

Le plus probable est qu’un fait réel ait été amplifié jusqu’à devenir une scène. Pourquoi ? Parce qu’au IVe siècle, une catastrophe est un argument. L’empereur Julien, dit l’Apostat, est mort deux ans plus tôt après avoir tenté de restaurer le polythéisme contre l’orientation très chrétienne de son prédécesseur Constance II, et la question de savoir quel culte attire les châtiments du ciel reste brûlante. Une vague qui traverse la Méditerranée devient une pièce à conviction. Les historiens ne s’accordent ni sur la cible exacte qu’Ammien vise, ni sur la part de dramatisation littéraire dans son tableau ; ils s’accordent en revanche sur l’époque, où le désastre naturel sert de verdict politique. La légende, ici, ne parle pas de la mer. Elle parle de qui gouverne.

Florence 1333 : les marchands accusent leurs propres moulins

Du 1er au 4 novembre 1333, des pluies diluviennes s’abattent sur la Toscane. L’Arno sort de son lit, monte de quatre mètres, abîme les quais, les maisons et les ponts, dont le Ponte Vecchio. L’eau remplit Florence comme un évier, parce que la muraille la retient. Puis l’enceinte cède et libère la masse d’eau d’un coup. Ce jour-là, des bourgeois se réjouissent de voir tomber leur propre rempart : sur 120 000 habitants, on ne compte que 300 morts.

Le répit est court. Le chroniqueur Giovanni Villani énumère la suite : bétail noyé, marchandises et draps perdus, outils détruits, champs, récoltes et semences ravagés, moulins à farine et fours à pain hors d’usage. La famine, immédiate et totale. La vague n’est presque jamais le pire de l’inondation. Parme, Bologne et Ferrare sont touchées elles aussi. Le roi de Naples Robert le Sage envoie une lettre de compassion et rien d’autre ; les petites voisines Pistoia et Poggibonsi, elles, organisent une aide concrète.

Vient ensuite ce qu’on n’attend pas d’un XIVe siècle de manuel scolaire. Les élites florentines passent la crue au crible : quantité de pluie tombée, surface d’écoulement, degré des pentes, et surtout barrages artificiels qui ont aggravé la fureur des flots. Leur diagnostic met en cause les Florentins eux-mêmes. Trop de moulins hydrauliques sur l’Arno, donc trop de digues, donc un fleuve contraint qui a bondi plus haut qu’aux crues précédentes. La ville légifère : barrages et moulins interdits sur toute une portion du fleuve, et 150 000 florins engagés pour reconstruire ponts, voiries et enceinte, avec de nouvelles voies d’écoulement pour la prochaine fois. Une prochaine fois qu’ils tenaient pour certaine.

On répète volontiers qu’au Moyen Âge on se contentait d’invoquer la colère divine. Villani est un laïc, marchand et chroniqueur, et il raisonne en pentes et en débits. Dans sa culture, cela ne contredit rien : si Dieu a écrit les lois naturelles, il peut se faire comprendre par elles.

Digues et barrages : l’expertise ne met à l’abri de rien

L’historien Simon Gabbema soutenait qu’aucune terre au monde n’est inondée plus souvent ni plus désastreusement que les Pays-Bas. Le pays a une mémoire de l’eau organisée : clergé, poètes, cartographes et historiens entretiennent le souvenir des désastres, on publie des cartes, des institutions gèrent les grandes digues et suivent l’affaissement des terres. À partir du XVIIIe siècle, les polders font gagner du terrain sur la mer pendant trois siècles.

Cet affaissement est en partie leur œuvre. Depuis l’an 800 environ, l’exploitation des tourbières pour le combustible abaisse le sol — certaines estimations avancent jusqu’à un mètre par an dans les zones les plus creusées — ce qui favorise la formation de grands lacs à la fin du Moyen Âge. L’inondation de la Sainte-Élisabeth, en 1421, anéantit plusieurs villages de Zélande et transforme Dordrecht en île.

Puis vient la nuit du 24 au 25 décembre 1717. Un cyclone extratropical né près du Groenland pousse une onde de tempête qui arrive au moment exact du pic de marée haute, en plein Petit Âge glaciaire. Quarante et une digues rompent. Les gens se noient dans leur sommeil ; les autres passent des heures accrochés aux arbres et aux toits, dans un froid extrême, au-dessus d’une eau glacée. Cela dure jusqu’au 27 décembre. Les barges à tourbe deviennent des bateaux de secours, les églises des refuges. Bilan : 13 700 morts, dont 2 300 pour la seule Groningue. Et dans les débats qui suivent, le peuple le plus savant du monde en matière d’eau met en cause à la fois le financement défaillant des digues et une cause divine. Comme à Potidée.

L’ingénierie industrielle ne fait pas mieux. À Sheffield, la croissance industrielle pousse la Sheffield Water Company, déjà exploitante de huit réservoirs, à en construire un neuvième : le barrage de Dale, à douze kilomètres de la ville, achevé en février 1864. Le 11 mars, une tempête se lève. Vers 17 h, l’employé William Horsefield, empêché de passer sur l’ouvrage par la violence du vent, descend en contrebas et remarque une fissure fine mais plutôt longue. Il prévient le fermier Samuel Hammerton, qui alerte le surveillant Swinden. À 19 h, il fait presque nuit quand Swinden emmène une dizaine d’hommes à la lanterne. La fissure s’est élargie : on y passe un doigt. Aucune eau n’en sort. On ouvre les vannes, puis on sort la poudre à canon pour faire sauter les canaux de drainage. L’explosion n’a pas lieu — la poudre était peut-être mouillée.

Le barrage cède. Plusieurs millions de litres dévalent la vallée de Bradfield jusqu’à Sheffield : 240 morts, 700 animaux noyés, 415 maisons et 20 ponts détruits. La chaîne d’alerte avait pourtant fonctionné ; ce sont la nuit et une poudre humide qui ont mangé les heures utiles. Quant à la cause de la rupture, elle n’est toujours pas établie. Mauvaises fondations, matériaux insuffisants, rumeur d’ingénieurs ayant émis des réserves avant la fin du chantier : tout cela reste à l’état d’opinions. Ne pas savoir est parfois la conclusion honnête.

Wuhan 1931 : on rase le mur qui protégeait

En 1931, la province du Hubei, à la confluence du Yangtsé et de la rivière Han, est le cœur commercial et industriel de la Chine, autour de Wuhan, Hankou, Wuchang et Hanyang. Sous les Ming, le risque était connu et anticipé : murailles, douves, canaux de drainage. La ville avait été bâtie contre l’eau.

Puis la modernité a fait le ménage. Le gouverneur général Zhang Zhidong, sous les Qing, développe la ville en zone marécageuse malgré les avertissements des notables locaux attachés aux savoirs anciens. À partir de 1911, on rogne sur les coûts en cessant de surélever les terrains à bâtir, si bien que les rues de Hankou baignent en permanence dans une eau sale, même sans pluie ni crue. En 1926, le gouvernement provincial rase le grand mur de Wuchang, relique honnie du passé féodal — et ses gravats vont combler les canaux de drainage. Trois décisions rationnelles prises séparément ont démonté un système de protection vieux de plusieurs siècles.

Au printemps 1931, un anticyclone subtropical venu du Pacifique remonte le Yangtsé et provoque non pas une crue soudaine mais une inondation de plusieurs mois, sur une surface équivalente à toute l’Angleterre plus la moitié de l’Écosse. Les égouts débordent, les eaux se mêlent et s’infectent au soleil. On navigue sur des portes, des baignoires, des cercueils, on pêche dans cette eau-là. Électricité, télégraphe, téléphone et aéroport sont coupés ; les hôtels triplent leurs tarifs, les propriétaires de sampans pratiquent des prix de siège. En juillet, la grande digue de Wuhan cède à son tour et l’eau balaie des quartiers entiers, écrasant d’abord les maisons de bois et de terre et leurs occupants.

Des philanthropes financent une passerelle de bois pour circuler au-dessus des eaux, des bateaux d’eau potable, des cuisines publiques où l’on fait cuire le riz ; des moines bouddhistes ouvrent leur temple aux sinistrés. Pendant ce temps, la population étrangère aisée traverse la chose comme un désagrément pittoresque : on monte à cheval dans l’eau, on joue au tennis sur les toits, on loue un ferry pour rejoindre un club privé au nord de la ville. Les bilans avancés vont de plusieurs centaines de milliers à environ deux millions de morts, avec 500 000 sans-logis ; les historiens sont loin de s’accorder, ce qui en dit long sur l’état des registres. On enregistre 1931 comme la catastrophe naturelle la plus meurtrière du XXe siècle chinois. Plusieurs chercheurs refusent l’étiquette et parlent d’origines autant humaines que naturelles. Difficile de leur donner tort quand les gravats d’un mur bouchent les canaux censés évacuer l’eau.

Deux générations : la durée de vie réelle du souvenir des grandes inondations

Un fil relie ces désastres, et ce n’est pas l’ignorance. Florence savait que l’Arno débordait. Les Pays-Bas savaient tout de la mer. Wuhan avait été conçue contre le fleuve. Chacune de ces sociétés a été frappée au moment où sa protection lui semblait aller de soi — c’est-à-dire quand plus personne n’avait vu de ses yeux ce contre quoi elle protégeait. Une étude consacrée à cette question arrive à un chiffre presque brutal : le souvenir d’une grande inondation s’estompe au bout de deux générations, et la mémoire historique ne suffit pas à protéger les installations humaines des crues les plus destructrices.

Deux générations, c’est le temps qu’il faut pour qu’une digue devienne un talus, un mur une relique encombrante, une interdiction de construire une contrainte absurde qu’un élu finira par lever. Les Néerlandais l’avaient compris à leur manière : leur mémoire de l’eau n’était pas un souvenir mais une institution — cartes imprimées, poèmes, offices religieux, administrations de digues. Florence a inscrit la sienne dans le droit et dans un budget : moulins interdits sur une portion du fleuve, 150 000 florins de travaux. Wuhan a démoli la sienne, en pierre.

Ces récits ne décrivent pas des imprudences, ils décrivent un mécanisme : la protection qui fonctionne finit par effacer sa propre raison d’être. Il n’existe guère qu’une parade connue à cet effacement, écrire le risque quelque part où il survivra à ceux qui l’ont vécu — une carte, une loi, une ligne de budget. En France, les zones inondables se consultent adresse par adresse sur georisques.gouv.fr, et beaucoup de gens qui y habitent l’ignorent. Ce n’est pas une conclusion très héroïque. Mais entre le sacrilège de Potidée, le procès d’un empereur et une commission de digues, c’est la troisième option qui a le mieux tenu.

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