Complots historiques : cinq conjurations qui ont vraiment eu lieu

De Catilina à la Moneda, cinq complots historiques que les archives attestent vraiment. Aucun n’a été monté par une société secrète, tous ont été découverts, et le plus décisif d’entre eux a échoué parce qu’un officier a poussé une serviette de quelques centimètres.

Il fait lourd, ce 20 juillet 1944, dans la baraque en bois du quartier général d’Hitler, en Prusse-Orientale. Un colonel entre, une serviette de cuir dans la main gauche, à laquelle il manque deux doigts ; il a laissé la droite et un œil en Afrique du Nord. Claus von Stauffenberg glisse la serviette sous la table de conférence, prétexte un appel et sort. Un officier, gêné par l’objet, le repousse derrière un épais pied de table. La bombe explose. Quatre morts, et Hitler debout, les tympans abîmés.

C’est la conjuration la mieux préparée de l’Europe du XXe siècle. Elle a échoué sur un geste d’agacement anonyme.

Ce détail dérange. Le complot qu’on imagine aujourd’hui est une machine : plan sans faille, exécutants invisibles, réussite silencieuse. Les complots historiques documentés ressemblent plutôt à ce qui suit, et leurs auteurs ont des mobiles très ordinaires — un ruiné ambitieux, une mère qui veut le trône, un favori vexé, des officiers désespérés. Cinq affaires, de Rome en 63 avant notre ère à Santiago en 1973, mesurent l’écart.

Rome, 63 avant notre ère : un complot raconté par ses seuls vainqueurs

Lucius Sergius Catilina appartient à une famille riche et ancienne. Il s’est ruiné. Il brigue le consulat : rayé des listes en 66, puis en 65 avant notre ère, battu ensuite par Cicéron, puis écarté au profit d’amis de celui-ci. Ce qui est attesté : il rassemble des mécontents, souvent endettés comme lui, et une insurrection armée se lève en Étrurie.

Le programme prêté aux conjurés : massacrer une partie de l’aristocratie, incendier Rome, prendre le pouvoir, abolir les dettes — revendication récurrente sous la République tardive, bien commode pour des endettés.

Reste une difficulté : nous ne connaissons l’affaire que par ses vainqueurs. Cicéron, auteur des discours restés célèbres sous le nom de Catilinaires, est partie prenante ; Salluste, qui écrit le récit de référence vingt ans plus tard, décrit un homme d’un naturel méchant et dépravé — portrait moral plus que rapport d’enquête. L’existence de la conjuration est admise, son ampleur reste discutée.

La scène décisive tient en quelques minutes. Le 7 novembre, des hommes de Catilina tentent d’assassiner Cicéron, qui leur échappe. Le lendemain, Catilina se présente au Sénat comme si de rien n’était et s’assied au premier rang. Cicéron ne le salue pas : il déroule devant l’assemblée le détail du complot. Sans repartie, Catilina quitte la salle et rejoint ses troupes. Il mourra au combat l’année suivante.

La suite est le vrai enseignement. Les complices restés à Rome sont exécutés après un vote du Sénat, sans véritable procès. Quatre ans plus tard, le sauveur de la République est exilé en Grèce pour cette raison même, sa maison du Palatin rasée. Il en reste un mot : une catilinaire, un discours véhément contre quelqu’un.

Byzance, 797 : le complot qui réussit, et ce qu’il coûte

Deuxième cas, et cette fois la conjuration aboutit. Irène, veuve de Léon IV mort en 780 après cinq ans de règne, devient régente au nom de son fils Constantin VI. Depuis 760, les empereurs se défient du culte des images, qu’ils tiennent pour de la superstition, et n’admettent plus que la croix : c’est l’iconoclasme, dont les causes se discutent encore — l’influence de l’islam voisin est souvent avancée, sans faire consensus. Constantin V avait persécuté les défenseurs des images, dont des moines morts martyrs.

Irène, elle, les vénère. Le patriarche de Constantinople est iconoclaste, et une partie des dignitaires supporte mal d’être gouvernée par une femme. Un complot se noue autour de Nicéphore, son beau-frère. Il est éventé : les conspirateurs sont exilés, Nicéphore et ses frères tonsurés puis ordonnés prêtres, ce qui les rend inaptes à régner, sans une goutte de sang versée. Irène installe un patriarche à sa main et fait réunir le concile de Nicée, en 787, qui condamne le rejet des images.

Puis son fils grandit. Les régiments d’Asie mineure, attachés au souvenir de Constantin V, se soulèvent et le reconnaissent empereur ; Irène est assignée à résidence. Battu par les Bulgares et par les Arabes, Constantin VI rappelle sa mère deux ans plus tard. Elle lui fait alors croire qu’un général très populaire prépare un coup d’État. L’information est fausse, et elle le sait. Le général est aveuglé, la révolte des soldats qui suit écrasée dans le sang.

Le soir du 18 août 797, des conjurés entrent dans la chambre impériale et crèvent les yeux de l’empereur. La mutilation n’est pas une cruauté gratuite : à Byzance, un infirme ne peut pas régner, c’est la manière courante d’écarter un rival. Que sa mère ait ordonné l’acte ou seulement laissé faire, les chroniqueurs, à commencer par Théophane le Confesseur, le lui imputent, et les historiens retiennent sa responsabilité sans pouvoir en fixer le détail. Elle se fait proclamer Basileus, empereur au masculin, et non plus Basilissa : première femme à régner seule sur l’Empire.

Le complot a donc réussi. Il tient cinq ans. Le 31 octobre 802, une révolution de palais la renverse ; elle meurt l’année suivante dans un couvent de l’île de Lesbos. L’Église orthodoxe en a fait une sainte, reconnaissante du rétablissement des images.

Cinq-Mars, le comploteur fabriqué par sa propre cible

Richelieu a tenu dix-huit ans au sommet d’un royaume où l’on conspirait en permanence : la confiance du roi, un réseau d’informateurs remarquable, une garde personnelle de soixante mousquetaires. Le dernier complot dirigé contre lui, pourtant, est sa créature. C’est le cardinal en personne qui pousse auprès de Louis XIII le jeune Henri Coiffier de Ruzé d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, en espérant tenir par lui le favori du roi. L’opération réussit trop bien : le roi ne peut plus se passer du garçon, devenu grand écuyer. La rupture vient d’un refus. Richelieu lui refuse le titre de duc qui lui aurait permis d’épouser Marie de Gonzague-Nevers, princesse de Mantoue, l’une des plus grosses fortunes du royaume.

Autour du favori se rangent tous ceux que le cardinal gêne : Gaston d’Orléans, frère du roi, le duc de Bouillon, le marquis de Fontrailles, François-Auguste de Thou. On passe la mesure quand Fontrailles négocie avec l’Espagne, contre laquelle la France est en guerre aux côtés de la Suède : une aide militaire, en échange de quoi Gaston d’Orléans s’engage à signer la paix et à rompre les alliances. Des troupes espagnoles sont massées.

À Lyon, en 1642, les conjurés veulent s’emparer du cardinal, voire le tuer. Cinq-Mars le trouve en compagnie de son capitaine des gardes et n’ose pas. L’affaire tombe peu après, par simple routine policière : les hommes de Richelieu interceptent une lettre du favori contenant le traité espagnol. Gaston d’Orléans avoue tout et dénonce ses complices ; il restera libre, privé de ses droits à la régence du futur Louis XIV. Les autres sont condamnés à mort pour crime de lèse-majesté.

Cinq-Mars a vingt-deux ans. Douze cents soldats encadrent la place pour garantir que l’exécution aura bien lieu. Les récits de l’époque rapportent que le bourreau s’était cassé la jambe et qu’un boucher dut le remplacer, s’y reprenant à plusieurs fois. Richelieu, très malade, ne survivra que quatre mois à ce dernier complot ; le roi le suivra cinq mois plus tard.

Le 20 juillet 1944 : une conjuration qui produit l’inverse de son but

Retour à la serviette de cuir. En 1943, une partie du corps des officiers a cessé de croire à la victoire, et certains murmurent qu’Hitler a perdu la raison. Stauffenberg, lui, revient horrifié du front de l’Est par les massacres et les déportations commis par les SS et par la Wehrmacht. Mutilé, inapte au combat, il a le temps de nouer des contacts.

L’opération Valkyrie n’est pas un simple assassinat : le plan prévoit de rétablir un État allemand démocratique et de négocier la paix avec les Anglo-Saxons pour mieux contenir les Soviétiques à l’est. Chef d’état-major du général Fromm, qui commande l’armée de l’intérieur, Stauffenberg accède physiquement à Hitler.

Pourquoi l’attentat échoue-t-il ? Le déplacement de la serviette est le détail retenu par la mémoire collective, et il est plausible. Les historiens y ajoutent deux facteurs mieux établis : la réunion se tenait dans une baraque de bois, dont les cloisons légères ont laissé s’échapper le souffle là où le béton l’aurait renvoyé, et une seule des deux charges avait pu être amorcée, faute de temps et de doigts.

Le reste se joue en quelques heures. Croyant avoir réussi, Stauffenberg gagne Berlin, annonce à la radio la mort du Führer, décrète la loi martiale. Goebbels et Himmler font savoir qu’Hitler est vivant. Le commandant Remer, dont le régiment devait s’emparer des ministères, bascule dès qu’Hitler le nomme colonel. Stauffenberg et trois autres officiers sont fusillés le soir même dans la cour du ministère de la Guerre.

Le lendemain, Hitler dénonce à la radio une clique d’officiers d’une stupidité criminelle. La répression, confiée à la SS et à la Gestapo, frappe l’armée : près de sept mille arrestations, environ cinq mille exécutions selon les estimations. Rommel est contraint au poison pour préserver l’honneur des siens. L’épouse enceinte de Stauffenberg est déportée à Ravensbrück, leurs quatre enfants placés dans des orphelinats. Le résultat politique est l’inverse exact du but poursuivi : la SS prend le contrôle de l’armée, l’obstination d’Hitler en sort renforcée. Une conjuration courageuse peut prolonger ce qu’elle voulait abattre.

Chili, 1973 : ce qui est attesté, ce qui ne l’est pas

Dernier cas, celui où la différence entre enquête et complotisme se joue au mot près. Salvador Allende, médecin, est élu président du Chili en 1970 à la tête de l’Unité populaire, coalition allant des communistes aux chrétiens de gauche. Il arrive en tête d’un point seulement, sans majorité des voix : c’est le Congrès, dominé par la droite, qui arbitre en sa faveur.

Son programme est réformiste et respectueux de la Constitution : hausse des salaires, blocage des prix, nationalisation des grandes entreprises et des mines de cuivre, première richesse du pays. Ce qui est solidement établi tient en peu de lignes. Washington avait poussé un candidat plus conservateur, Alessandri Rodríguez, et tenté d’empêcher son investiture. Les entreprises américaines refusent les nationalisations et financent oppositions et grèves ; les crédits de la Banque mondiale s’arrêtent. Le mouvement d’extrême droite Patrie et Liberté, financé par la CIA, organise la marche des casseroles vides, et en octobre 1972 les patrons du transport routier menacent de bloquer le pays. La commission Church du Sénat américain, en 1975, a documenté une bonne part de ces opérations.

Mais le pays se défait aussi de l’intérieur, et le dire ne dédouane personne. Des ouvriers font grève parce que les réformes vont trop lentement, pendant que propriétaires et chefs d’entreprise protestent contre les réquisitions. Les pénuries s’installent, les prix sont multipliés par six sur la seule année 1972. Allende perd des soutiens à sa gauche, qui réclame d’armer les masses. La visite de Fidel Castro en 1971 avait achevé d’ulcérer Nixon.

Un premier putsch échoue en juin 1973. Le 11 septembre, deux avions de chasse bombardent le palais de la Moneda, que quatre chars encerclent sous les ordres d’Augusto Pinochet. Allende refuse de démissionner, estimant devoir rester fidèle au peuple qui l’a élu, et se donne la mort. Suivront dix-sept ans de dictature — torture, exécutions sommaires, libertés suspendues — jusqu’à ce qu’un référendum perdu contraigne Pinochet à céder le pouvoir en 1990.

La formule qui circule, « la CIA a fait le coup d’État chilien », est à la fois trop et pas assez. Trop, parce que la participation directe de l’agence à l’opération militaire du 11 septembre n’est pas établie. Pas assez, parce que ce qui est prouvé — trois ans de déstabilisation contre un gouvernement élu — est déjà accablant et n’a besoin d’aucun renfort imaginaire.

Ce que les complots historiques disent du complotisme

Se poser des questions n’a jamais fait de personne un complotiste. Qu’un État mente à ses citoyens, cela existe et se documente : les armes de destruction massive irakiennes sont passées par la tribune de l’ONU en 2003 avant de se révéler inexistantes. Ce qui sépare l’enquête du complotisme n’est pas le soupçon, mais ce qu’on en fait : recouper, confronter les sources, chercher ce qui contredit l’hypothèse qui plaît, accepter la réponse qu’on n’espérait pas.

Les cinq affaires racontées ici ont un air de famille. Aucune n’est l’œuvre d’une société secrète : des courtisans, des officiers, des services d’État, des gens dont on connaît les mobiles. Toutes ont été découvertes par des moyens très ordinaires — une lettre interceptée, un complice qui parle pour sauver sa tête, des archives ouvertes trente ans après. Aucune n’a produit ce que ses auteurs attendaient : trois échouent, et les deux qui aboutissent donnent un règne de cinq ans achevé par une révolution de palais, et une dictature.

C’est peut-être là que le complotisme se trahit le mieux. Il suppose des acteurs omniscients, un plan qui tient, un secret qui dure. Les archives montrent l’inverse : des hommes pressés, mal informés, qui improvisent, et dont l’entreprise se joue sur la présence d’un capitaine des gardes dans la mauvaise pièce, ou sur le geste d’un inconnu que gênait une serviette posée sous une table.

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