Commune de Paris : 72 jours nés d’une nuit ratée à Montmartre

Dans la nuit du 17 au 18 mars 1871, l’armée monte à Montmartre récupérer une centaine de canons. Il manque des chevaux, l’aube arrive, le quartier se réveille : en une matinée, le gouvernement perd Paris. La Commune de Paris tiendra soixante-douze jours, avant un massacre dont les historiens ignorent encore s’il a fait 6 000 ou 30 000 morts.

Il a manqué des chevaux. C’est une explication d’une banalité désolante pour la perte d’une capitale, et c’est pourtant par là qu’il faut commencer.

Une centaine de canons et pas assez de chevaux

Dans la nuit du 17 au 18 mars 1871, la troupe monte sur la butte Montmartre pour redescendre les canons que la garde nationale y a entreposés. Elle en détient trois à quatre cents dans tout Paris, dont une centaine sur la seule butte, et les Parisiens ont participé à leur financement pendant le siège : pour le quartier, ces pièces de bronze lui appartiennent.

L’opération doit être silencieuse et terminée avant le jour. Elle échoue sur un détail d’intendance : les attelages manquent, et au petit matin les canons sont toujours en haut. Le quartier se lève, découvre les soldats, les entoure. Les femmes se placent en première ligne — calcul délibéré : on tire moins volontiers sur elles. Le général Lecomte ordonne le feu. Ses hommes refusent. La foule s’empare de lui et le met à mort.

Dans la journée, Adolphe Thiers quitte la capitale pour Versailles avec l’administration et les troupes qui lui restent. Fuite paniquée ou manœuvre calculée — vider Paris pour le reprendre ensuite en position de force ? Les historiens en discutent encore. Ce qui est attesté tient en une phrase : au soir du 18 mars, il n’y a plus d’État dans Paris.

Un hiver au rat, un réveillon au chameau rôti

Rien ne se comprend sans les six mois précédents. Et il faut d’abord écarter une idée reçue : celle d’une révolution qui aurait mûri sous le Second Empire finissant. La plupart des républicains voulaient une transition pacifique. La police était plus nombreuse qu’en 1848, l’accès aux armes plus difficile, le rôle de la garde nationale réduit, et les grands travaux d’Haussmann avaient rendu Paris plus contrôlable : avenues rectilignes, casernes aux points sensibles, ouvriers repoussés vers Montmartre et Belleville. Ce n’est pas une révolution qui couve en 1870, c’est une guerre qui arrive.

Elle naît d’un incident diplomatique orchestré par Bismarck. L’armée de Bazaine est bloquée dans Metz le 20 août 1870, Napoléon III capturé à Sedan le 1er septembre. Le 4, les députés républicains proclament la République à l’Hôtel de ville et forment un gouvernement de défense nationale — des modérés, sans un seul révolutionnaire. Paris est encerclée le 19 septembre. Cinq cent mille hommes la défendent, dont trois cent quarante mille de la garde nationale, que l’état-major juge indisciplinée et n’emploie donc guère, misant sur des armées de secours qui ne perceront jamais. Le siège dure cinq mois. Les deux tiers des chevaux de la ville finissent mangés. Un marché du rat et de la souris s’installe devant l’Hôtel de ville pendant qu’à quelques rues de là, les restaurants chics servent les pensionnaires du zoo : consommé d’éléphant, chameau rôti. Deux menus, la même ville, la même semaine. La mortalité atteint quatre fois son niveau de temps de paix.

Le bombardement allemand commence le 5 janvier 1871 pour briser le moral parisien ; il produit l’inverse. Le 6, une affiche rouge réclame l’établissement de la Commune, en référence à celle de 1792. L’armistice est signé le 28 janvier : les forts sont livrés, l’armée largement désarmée. Pas la garde nationale. Les élections de février creusent le fossé — majorité conservatrice et royaliste venue des campagnes, radicaux à Paris — et Thiers prend la tête du gouvernement. Le 1er mars, l’armée allemande défile sur les Champs-Élysées. Le 10, les dettes de commerce reportées pendant le siège redeviennent exigibles : des centaines de petits entrepreneurs sont ruinés d’un coup, et la petite bourgeoisie bascule. Six journaux de gauche sont interdits. Une semaine plus tard, on monte chercher les canons.

Ce que la Commune de Paris a voté en soixante-douze jours

Début mars, les délégués des bataillons avaient créé une fédération républicaine de la garde nationale — d’où le nom de fédérés, qui renvoie aussi aux volontaires de 1792. Son comité central s’installe à l’Hôtel de ville et se retrouve au pouvoir presque malgré lui. Il reporte les dettes, rétablit la solde, interdit les expulsions et convoque des élections pour le 26 mars. Deux cent vingt-neuf mille électeurs se déplacent sur quatre cent quatre-vingt-deux mille inscrits : moins d’un sur deux, chiffre à garder en tête. Sur les quatre-vingt-cinq sièges, les dix-neuf modérés élus démissionnent aussitôt. Les autres siègent sous mandat impératif, révocable à tout moment.

La Commune est proclamée le 28 mars, place de Grève, au cours d’une immense fête. Le Petit journal, qui redoute pourtant le retour de la Terreur, note qu’il n’y a pas eu le moindre désordre à signaler. L’assemblée réunit trois familles qui ne s’entendent sur presque rien : les jacobins, les plus nombreux, héritiers de Robespierre ; les proudhoniens, partisans de l’autogestion ; les blanquistes, minoritaires, favorables à une dictature provisoire — leur chef ayant été arrêté la veille du 18 mars.

Les décrets tombent vite. Annulation des arriérés de loyers depuis le début de la guerre. Séparation de l’Église et de l’État. École obligatoire, laïque et gratuite, pour les filles comme pour les garçons. Remise aux coopératives ouvrières des fabriques abandonnées par leurs propriétaires. Suppression de la conscription, la garde nationale devenant la seule force armée autorisée. La déclaration au peuple français du 19 avril, votée à l’unanimité moins une voix, réclame l’autonomie communale étendue à toutes les localités dans une fédération, la liberté de conscience, la suppression de la police et de l’armée. On n’y trouvera pas le projet d’imposer quoi que ce soit au reste du pays : le mot d’ordre est « Paris ville libre ». Ce texte est aussi une arme de propagande, écrite pour rassurer une province qu’on sait hostile.

Les femmes n’obtiennent pas le droit de vote et, pour l’essentiel, ne le réclament pas — la revendication n’est pas encore formulée ainsi. Elles sont partout ailleurs. L’Union des femmes, soutenue officiellement, monte des comités dans tous les arrondissements et organise le travail féminin. L’égalité des salaires entre enseignants et enseignantes est décrétée. Une pension est allouée aux veuves et aux enfants des gardes tués, y compris aux femmes en union libre et aux enfants nés hors mariage : scandale dans une France encore massivement catholique. La journaliste André Léo, elle, reproche publiquement à la Commune d’interdire les feuilles pro-versaillaises quand la situation militaire se dégrade. D’autres femmes s’y opposent frontalement, religieuses refusant la fouille de leur couvent en tête.

Reste le geste le plus commenté : la colonne Vendôme, quarante-quatre mètres de bronze érigés en 1810 par Napoléon Ier. Le décret ne vise pas seulement l’Empire : il qualifie le monument de symbole de force brute et de fausse gloire, d’affirmation du militarisme et de négation du droit international. Rien d’une émeute — la démolition est votée, puis confiée par contrat à une entreprise. Vingt mille Parisiens viennent y assister et, le fût couché, se font photographier à côté, sur ce qui devient la place Internationale. Le 6 avril, boulevard Voltaire, des gardes nationaux brûlent une guillotine ; le journaliste Henri Rochefort salue le geste puis prévient qu’il ne servira à rien si la peine de mort demeure — la guillotine sera simplement remplacée par le chassepot. Sept semaines plus tard, il aura eu raison au-delà de ce qu’il imaginait.

Une armée qui élit ses chefs, des barricades qui ne tiennent pas

Militairement, la Commune reste sur la défensive. La seule sortie d’ampleur, le 3 avril vers Versailles, tourne court faute de préparation et de coordination. La garde nationale élit ses officiers et discute parfois les ordres : chefs incompétents, insubordination, chaîne de commandement confuse, et l’alcool ne manque nulle part. La Commune dissout les unités douteuses, refuse les sanctions lourdes et n’exécute aucun fédéré : les réfractaires perdent leurs rations, leur solde, ou les deux.

La légende a retenu les barricades ; il faut la corriger. Près de neuf cents sont dressées, une centaine seulement seront vraiment défendues. Les versaillais les bombardent de loin ou s’infiltrent dans les immeubles voisins. Et les grandes barricades officielles, bâties par le pouvoir communal, tiennent moins bien que celles improvisées par les habitants d’une rue. La vraie force de Paris est ailleurs : dernière capitale d’Europe encore ceinturée de remparts, son artillerie lourde oblige les assaillants à creuser des kilomètres de tranchées et à avancer de nuit.

En face, Thiers a retenu la leçon du 18 mars : plus de troupes susceptibles de fraterniser. Il fait venir des renforts de province, négocie avec Bismarck le retour d’une partie des prisonniers, porte son armée à cent trente mille hommes et l’abreuve d’une propagande décrivant les communards comme des assassins et des barbares. L’armée allemande, elle, reste hors du conflit mais campe à l’est de Paris. Les Communes proclamées à Lyon, Marseille et Toulouse sont écrasées en quelques jours. Jules Favre annonce la couleur : dompter l’émeute et châtier Paris.

La Semaine sanglante, et un bilan que personne ne sait établir

Le 21 mai 1871, après un mois et demi de combats, les versaillais entrent par la porte du Point-du-Jour, au sud-ouest, parce qu’elle est sans garde. L’armée progresse d’ouest en est, vite dans les quartiers aisés, bien plus lentement à l’est où sont les fédérés les plus déterminés. Des ordres informels prescrivent de fusiller sur place tout combattant pris les armes à la main, blessés compris. Vingt cours martiales sont improvisées dans des conditions juridiques douteuses et exécutent immédiatement ceux qu’elles condamnent.

Paris brûle, et là encore la légende simplifie. Les incendies ont des origines multiples : bombardements versaillais, feux allumés par des insurgés aux abois pour retarder l’ennemi, destructions délibérées de bâtiments symboliques comme les Tuileries. Quant aux pétroleuses, ces femmes que la presse décrit arrosant les immeubles de pétrole, elles n’ont pas existé. Le mythe naît pendant les combats et remplit une fonction concrète : désigner des cibles aux soldats.

La Commune avait voté un décret des otages — trois exécutions pour chaque communard fusillé. Elle a refusé jusqu’au bout de l’appliquer. Des otages sont pourtant tués, par initiatives individuelles ou par des mouvements de foule : l’archevêque de Paris et trois autres le 24 mai ; une dizaine de dominicains le 25, emmenés construire une barricade puis abattus dans la panique ; une cinquantaine de personnes le 26, surtout des gendarmes et des prêtres. L’un de ces dominicains, blessé par les versaillais eux-mêmes puis récupéré par eux, est exécuté par les soldats qui venaient de lui tirer dessus : sa plaie a été prise pour la preuve qu’il combattait dans les rangs communards. Le 28 mai, les derniers combattants sont acculés au Père-Lachaise ; cent quarante-sept sont fusillés le long de ce qu’on appelle aujourd’hui le mur des Fédérés.

Vient ensuite la comptabilité, et elle ne tombe pas juste. Quarante mille personnes sont emmenées à Versailles ; environ dix mille sont déclarées coupables, essentiellement de délits politiques. Quatre-vingt-quinze sont condamnées à mort, dont vingt-trois effectivement fusillées au camp de Satory. Quatre mille partent au bagne de Nouvelle-Calédonie, parmi lesquelles Louise Michel, qui avait pourtant réclamé la mort à son procès.

On lit parfois ces quatre-vingt-quinze condamnations comme la mesure de la répression. C’est un contresens : la peine capitale était interdite pour les crimes politiques, et ces condamnés-là l’ont été pour homicide ou pour incendie volontaire de bâtiments habités. Le vrai bilan est ailleurs, dans les exécutions sommaires qui n’ont laissé ni jugement ni registre. Et là, les historiens ne s’accordent pas. Robert Tombs avance six mille morts, Jacques Rougerie trente mille. L’écart est d’un facteur cinq, il tient aux méthodes de recensement des fosses et des disparus, et il n’est pas résolu : des chercheurs travaillent toujours sur les archives, et le chiffre peut encore bouger.

Neuf ans plus tard, l’amnistie

La brutalité de la répression divise jusque dans le camp des vainqueurs. Le correspondant du Times s’en dit choqué, le ministre Jules Ferry aussi. Edmond de Goncourt l’approuve au contraire ouvertement : une purge de cette ampleur, estime-t-il, repousse la prochaine révolution d’une génération. Victor Hugo, qui n’a pas soutenu la Commune, désapprouve pourtant Versailles ; dès décembre 1871 il compose un poème en hommage à Louise Michel, et plaide comme sénateur pour l’amnistie le 22 mai 1876. Elle viendra partiellement en 1879, pleinement en 1880.

Et ce même régime, qui avait fusillé sans jugement, finit par voter une partie du programme des fusillés : école gratuite, obligatoire et laïque en 1881 et 1882, séparation de l’Église et de l’État en 1905. Les mesures figuraient dans les décrets de la Commune ; il aura fallu dix à trente ans, et un autre rapport de force.

Ce que laisse cet épisode n’est pas une leçon toute faite, plutôt une méfiance : celle des chiffres officiels produits par un pouvoir qui juge ses propres adversaires. Quatre-vingt-quinze condamnations à mort, vingt-trois exécutions — la comptabilité régulière était impeccable, et elle ne raconte presque rien. L’essentiel s’est passé hors procédure, et personne n’a compté. Cent cinquante ans plus tard, deux historiens peuvent encore débattre, archives en main, d’un écart de vingt-quatre mille morts. C’est peut-être le trait le plus durable de ces soixante-douze jours : ils obligent, aujourd’hui encore, à demander qui tient le registre.

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