Le 11 mars 1793, à Machecoul, des paysans qui demandaient seulement à ne pas partir à la guerre tuent au moins 160 gardes nationaux et patriotes. Trois ans plus tard, la guerre de Vendée a coûté environ 200 000 vies. Entre les deux, aucun décret de la Convention n’a ordonné l’extermination des Vendéens — et c’est précisément ce qui rend l’affaire si difficile à trancher.
Un chien abattu devant un presbytère. Une porte criblée de plomb. Des pierres lancées par les enfants du village, des malédictions marmonnées par les femmes sur son passage, et une messe où personne ne vient. Voilà comment, dans les paroisses de l’ouest, on accueille en 1791 le prêtre envoyé par Paris.
Le point de départ est une loi. La constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790, réorganise l’Église de France et exige de chaque membre du clergé un serment à la Nation, à la loi et au roi. Le pape condamne le texte, puis la Révolution, au début de 1791. Le clergé se coupe en deux : les « jureurs », qui prêtent serment, et les « réfractaires », qui refusent. En Vendée, près des deux tiers des prêtres sont réfractaires. En juin 1791, la loi interdit à ces derniers d’officier ; on envoie des jureurs prendre leur place.
Ce qu’on remplace n’est pas un fonctionnaire interchangeable. Le curé de campagne est le plus souvent un enfant du pays, celui qui a baptisé, marié, enterré. Pendant que le nouveau venu prêche devant des bancs vides, un culte clandestin se tient dans des lieux isolés, souvent de nuit, avec le réfractaire du coin.
Une précision utile, parce qu’elle est presque toujours oubliée : la Vendée n’a pas été seule à refuser la constitution civile du clergé. Le texte passe très mal dans le Nord, dans le Bas-Rhin, en Moselle, et des résistances au clergé constitutionnel se manifestent autour de Toulouse et de Montpellier. Ce qui distingue l’ouest tient à des raisons plus terre à terre. Les voies de communication y sont mauvaises, les communautés rurales repliées sur elles-mêmes. Les nobles se sont détachés de la propriété de la terre, rachetée par des bourgeois qui augmentent souvent les taxes. L’hostilité entre les campagnes et les villes est antérieure à la Révolution. Celle-ci ne l’invente pas : elle lui fournit un vocabulaire.
Le tirage au sort qui met le feu
Depuis 1792, la France révolutionnaire est en guerre contre l’Autriche et la Prusse. Au début de mars 1793 s’y ajoutent la Grande-Bretagne, l’Espagne, le royaume de Naples. Or, après la victoire de Jemmapes, quantité de volontaires sont rentrés chez eux, estimant leur devoir accompli. La Convention vote alors la levée en masse de 300 000 hommes : célibataires ou veufs de 18 à 25 ans, avec tirage au sort à défaut de volontaires. Les régions qui avaient peu donné en 1792 doivent donner davantage. La Vendée avait peu donné.
C’est le refus de ce recrutement qui déclenche l’insurrection : le fait est attesté. Mais les soulèvements commencent avant même les opérations de recrutement, et de façon indépendante les uns des autres. Des patriotes et des prêtres constitutionnels sont massacrés, notamment à Machecoul le 11 mars. Le 19 mars, le général Marcé sort de La Rochelle avec 2 300 hommes et tombe dans une embuscade à Pont-Charrault. Les patriotes refluent vers Niort, Nantes, Les Sables-d’Olonne. Ils laissent derrière eux un territoire que les insurgés n’avaient pas cherché à conquérir.
En avril, ceux-ci se donnent un nom : la « grande armée catholique et royale ». Le nom fait illusion. Il n’y a pas d’unité, seulement des chefs indépendants et rivaux ; Maurice d’Elbée n’est désigné généralissime qu’à l’été 1793. Des révoltes contre l’enrôlement éclatent aussi en Bretagne, en Alsace, dans le Nord — étouffées sur place par une répression efficace. La Convention, elle, lit dans le soulèvement de l’ouest un complot contre-révolutionnaire organisé. C’est une erreur d’analyse, et elle coûtera cher : on ne traite pas une révolte fiscale et religieuse comme on traite une conspiration.
Une guerre que personne ne commande vraiment
Les armées républicaines envoyées dans l’ouest n’ont pas de commandement unifié. Elles sont faites de volontaires inexpérimentés et très politisés, manquent d’armes, de nourriture et jusqu’aux souliers. Pillage, indiscipline, désertion suivent. Le général Westermann, lui, pratique délibérément la terreur par le pillage et l’incendie. À cela s’ajoutent les représentants en mission, dotés de pouvoirs quasi illimités, qui importent sur le terrain les luttes d’influence parisiennes : le général Biron, soutenu par Danton, entre en conflit avec le représentant Ronsin, appuyé par les sans-culottes ; il est évincé, puis exécuté en décembre 1793.
En face, l’armée blanche repose sur un petit noyau d’hommes sûrs autour duquel on mobilise des paysans selon les besoins. D’où une mobilité remarquable et une insaisissabilité désespérante pour l’adversaire — mais aussi une indiscipline qui rend tout plan de bataille à peu près inapplicable. Sur le territoire tenu, les insurgés installent des commissions et impriment des billets à l’effigie de Louis XVII.
L’automne 1793 renverse le rapport de force. L’arrivée des troupes venues de Mayence permet enfin une avance coordonnée et, malgré une exécution défaillante, les républicains infligent aux Vendéens une sévère défaite à Cholet le 17 octobre. Ce qui suit est stupéfiant : entre 60 000 et 100 000 personnes traversent la Loire, dont environ la moitié de non-combattants. C’est la virée de Galerne. On invoque la peur des bleus, l’espoir de trouver des alliés en Bretagne, celui de faire la jonction avec un débarquement anglais.
Avant la traversée, Bonchamps fait libérer les 4 000 à 5 000 prisonniers républicains que l’armée traînait avec elle. Le geste est resté dans la mémoire ; la suite beaucoup moins. Pendant toute la virée de Galerne, les Vendéens ne font quasiment plus de prisonniers, et les combats s’achèvent souvent en carnages. La clémence n’était pas une nature, c’était une circonstance.
La descente est rapide. Le général Léchelle, passé sur la rive nord avec 20 000 hommes, en perd près de 4 000 près de Laval le 25 octobre et se fait révoquer pour incompétence. Le 14 novembre commence le siège de Granville : prendre un port pour ouvrir la voie au débarquement anglais et émigré. Aucune voile n’apparaît. L’échec coûte environ 2 000 hommes, et les soldats refusent ensuite de suivre La Rochejaquelein — commandant en chef à 21 ans, faute de mieux — jusqu’à Cherbourg. Le Mans est pris le 10 décembre, repris le 12 après vingt-quatre heures de combat de rue : les soldats s’enfuient en abandonnant femmes, enfants et blessés, dont beaucoup sont massacrés. À Savenay, le 23 décembre, l’armée blanche cesse d’exister.
Les colonnes infernales, ou la terreur sans carte
Au début de 1794, l’armée vendéenne est vaincue mais la région n’est pas pacifiée : les paysans restent hostiles, des bandes armées subsistent. Le général Turreau met alors en place ce que la mémoire a retenu sous le nom de « colonnes infernales » : des colonnes mobiles sans artillerie, chargées d’incendier villes et villages — sauf ceux servant de garnison — et d’exécuter tous les suspects. Elles commettent des viols, des pillages, des massacres, y compris d’enfants. Rien de tout cela n’est contesté.
Mais un autre fait, tout aussi attesté, pèse lourd dans le débat qui viendra : ces opérations sont menées au hasard, sans plan. Certains villages sont pillés plusieurs fois, d’autres, voisins, totalement épargnés. Parmi les victimes, on compte aussi bien des partisans des blancs que des patriotes. Le camp républicain se divise : le général Bard refuse d’appliquer les consignes incendiaires, des administrations locales s’opposent aux méthodes terroristes, des soldats témoignent, terrifiés. Et pendant qu’on brûle, on secourt : plus de 20 000 personnes déplacées reçoivent une petite aide financière des administrations départementales, tout en subissant l’hostilité et la suspicion des populations d’accueil.
Militairement, la méthode est un échec. Les incendies signalent les colonnes à des kilomètres ; les bandes attaquent les soldats dispersés ; une armée catholique et royale de quelques milliers d’hommes se reconstitue. Dans la forêt d’Yzernay, les blancs installent un camp avec hôpital, moulin à poudre et imprimerie à papier-monnaie. Une insurrection réputée écrasée fabrique sa propre monnaie sous les arbres.
La preuve par ce qui suit est éclairante. Turreau est rappelé à la Convention à partir de mai 1794, les colonnes sont abandonnées, la stratégie change : camps fortifiés dans toute la Vendée, commissaires envoyés rassurer les campagnes. En décembre 1794, la Convention propose une amnistie ; l’accord de février 1795 autorise le culte avec des prêtres réfractaires et accorde dix ans d’exemption d’impôt et de conscription en échange du ralliement. L’été suivant, Charette reprend les armes à la faveur du débarquement d’émigrés à Quiberon, vite écrasé par Hoche. Or Hoche emploie lui aussi des colonnes mobiles — mais avec des parcours définis, une assistance mutuelle et une répression sévère du pillage. Même outil, résultat opposé. Ce qui avait changé, ce n’était pas la quantité de cruauté disponible : c’était l’existence d’un commandement. En janvier 1796, Charette erre avec une centaine de fidèles. Stofflet est exécuté en février, Charette en mars. La guerre est finie.
Nantes : noyer pour désengorger une prison
Reste l’épisode que rien n’atténue. À Nantes, les prisons débordent : dans celle du château, on entasse 10 à 14 hommes par chambre là où ils étaient 4. Le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier réclame des exécutions de masse, au motif d’éviter les épidémies. Des membres du comité révolutionnaire ordonnent alors des noyades dans la Loire. On attache les prisonniers deux par deux, on les embarque, et une fois la barque parvenue au milieu du fleuve, on la coule. Le nombre exact restera hors d’atteinte : les estimations vont de 2 000 à 4 800 personnes.
Ce qui suit est presque aussi révélateur que le procédé lui-même. Les exécutants affirmeront avoir reçu l’ordre de Carrier ; Carrier le niera. Il est guillotiné en décembre 1794. Personne n’assume, aucun texte ne couvre. Un massacre administratif où chacun croit obéir à quelqu’un d’autre — c’est exactement là que se joue la question du génocide.
Génocide vendéen : ce que le mot exige, et ce qui manque
Le mot suppose une intention : un projet visant la destruction d’un groupe comme tel. C’est ce point, et lui seul, qui fait débat. Personne ne conteste l’ampleur des tueries.
Ce qui est attesté joue plutôt contre la thèse. Aucune loi, aucun décret de la Convention n’a visé les Vendéens en tant que population : les textes visent les « brigands de la Vendée », expression reprise de l’usage monarchique pour désigner les rebelles en tout genre, traqués partout en France. Mieux : le décret du 1er août 1793, qui organise la lutte contre la rébellion, prévoit à son article 8 que les femmes, les enfants et les vieillards soient évacués des zones de combat et qu’on subvienne à leurs besoins. Le même décret reste d’un flou remarquable sur les moyens de vaincre les rebelles — et ce flou-là a tué.
La phrase la plus citée à l’appui de la thèse génocidaire est celle de Barère : « Détruisez la Vendée », le 1er octobre 1793. Elle est authentique. Sa portée, en revanche, se discute. Barère avait déjà comparé la Vendée à une « Carthage moderne » en août ; l’écho au Delenda est Carthago de Caton l’Ancien, prononcé vers 149 avant notre ère, est explicite. Toute une génération d’orateurs formés au latin parlait ainsi. Cela n’excuse rien, mais cela change la nature de ce qu’on lit : une figure de tribune, non un ordre opérationnel transmis à des officiers.
L’historiographie universitaire, et notamment les travaux de Jean-Clément Martin, spécialiste reconnu de la question, conclut au massacre et au crime de guerre plutôt qu’à l’extermination planifiée. La thèse du génocide existe, elle est défendue depuis les années 1980 et elle a ses partisans, mais elle reste minoritaire chez les historiens de métier. Elle bute sur des faits têtus : le hasard des colonnes, les villages voisins épargnés, les patriotes tués par erreur, l’aide versée aux réfugiés au moment même où l’on brûlait leurs hameaux. Le débat n’est pas clos pour autant, et il serait malhonnête de faire croire qu’il l’est. Disons ce qui est probable, sans plus : une conduite de guerre chaotique, un vide d’autorité né des divisions républicaines, et des hommes laissés seuls avec des ordres vagues et des pouvoirs immenses.
Le bilan tourne autour de 200 000 morts, dont 30 000 soldats républicains — une part importante due aux épidémies et à la famine, ce que l’on oublie quand on imagine des colonnes de fusillés. La légende, elle, s’est construite après coup, des deux côtés : l’ouest y a trouvé une identité de martyr, la République une victoire fondatrice contre le fanatisme. Pour situer sans absoudre : la conquête de la Corse par l’armée royale en 1769, la répression anglaise de la rébellion irlandaise en 1798-1799.
Il faut six jours au général Boulard, aux Sables-d’Olonne, pour apprendre une défaite survenue à 70 kilomètres. Six jours. On se figure volontiers que les grands massacres exigent de grands criminels et des plans écrits. La Vendée dit autre chose, et c’est plus dérangeant : il suffit parfois d’un pouvoir qui ne sait plus qui commande, de représentants aux pouvoirs sans limite, et d’un ordre assez flou pour que chacun l’interprète à sa main. La question posée à toute autorité, deux siècles plus tard, n’a pas tellement changé : elle porte moins sur ce qu’elle ordonne que sur ce qu’elle laisse faire quand elle n’ordonne plus rien.