Drapeaux nationaux : les meilleurs ne viennent pas des commissions

Un tsar déguisé en charpentier, des étudiants qui décalquent leur pays sur un atlas, une écolière de quinze ans avec un cahier de brouillon. Les drapeaux nationaux les plus solides doivent rarement quelque chose à un comité officiel. Cinq exemples racontent comment un emblème d’État se fabrique vraiment.

Août 1697, chantier naval de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, à Amsterdam. Parmi les charpentiers, un homme immense, mal habillé, inscrit sous le nom de Piotr Mikhaïlov, apprend à assembler une coque. C’est le tsar de Russie. Pierre Ier a traversé l’Europe avec sa Grande Ambassade pour comprendre pourquoi les Provinces-Unies, ce petit pays de polders, tiennent la première marine marchande du monde. Il repart avec des plans, des outils, des ouvriers recrutés — et avec trois bandes de couleur.

Le pavillon qui claque au-dessus des chantiers hollandais est rouge, blanc, bleu. Pierre le Grand le reprend presque tel quel pour la Russie. Trois siècles plus tard, sauf pendant la parenthèse soviétique, ce drapeau flotte toujours sur Moscou. Voilà l’un des emblèmes nationaux les plus copiés de la planète : né d’un souvenir de chantier.

Le drapeau néerlandais n’est pas un drapeau français retourné

La blague circule depuis longtemps : les Pays-Bas auraient simplement mis le tricolore français à l’horizontale. C’est chronologiquement impossible. Le drapeau néerlandais est bien antérieur à 1789.

Son histoire commence en 1544, quand un adolescent de la maison de Nassau hérite de la principauté d’Orange, dans le Comtat. Guillaume d’Orange-Nassau, qu’on appellera le Taciturne, sert d’abord Charles Quint, puis se retourne contre son successeur Philippe II d’Espagne et prend la tête du soulèvement des Provinces. Ses partisans se reconnaissent à une couleur : le orange. Sa bannière personnelle, orange-blanc-bleu, le Prinsenvlag, devient le pavillon de la marine de guerre hollandaise.

Puis le orange disparaît au profit du rouge. Là, attention au registre. Le fait est attesté : au milieu du XVIIe siècle, le Statenvlag rouge-blanc-bleu a supplanté l’autre à bord des navires. L’explication, elle, reste une reconstitution. La plus souvent avancée est technique : en mer, par ciel couvert, le rouge tranche mieux sur le gris que le orange, qui vire vite au sale et se décolore au sel. Une autre hypothèse, politique, veut qu’on ait évité le orange pour ne pas irriter les Anglais, la couleur étant celle des adversaires de la couronne. Une troisième, purement matérielle, note que les teintures orange de l’époque tiraient naturellement vers le rouge en vieillissant : le changement aurait été subi avant d’être décidé. Les historiens n’ont pas tranché, et il est honnête de le dire. Les deux drapeaux coexistent jusqu’en 1795 ; c’est l’occupation française et la République batave qui imposent définitivement le rouge.

Reste un détail que les spécialistes considèrent comme le vrai chef-d’œuvre du dessin : les trois bandes horizontales sont identiques sur toute la longueur. Quand il n’y a pas un souffle de vent et que le tissu pend le long de la hampe, on reconnaît encore le drapeau. Essayez avec un emblème centré sur un blason : il devient une serpillière colorée. Cette contrainte-là, celle de l’usage réel, aucune commission esthétique ne l’invente derrière un bureau. Elle vient du pont d’un navire.

Sept mille propositions, six finalistes, aucun retenu

L’Afrique du Sud de 1994 offre la démonstration inverse : ce qui se passe quand on demande à tout un pays de dessiner son drapeau.

Il fallait remplacer l’Oranje-Blanje-Blou, en service depuis 1928, un objet vexillologique proprement invraisemblable. Sur un fond reprenant les couleurs hollandaises, il portait en son centre trois drapeaux miniatures : l’Union Jack, celui de l’État libre d’Orange, celui du Transvaal. Comme l’Union Jack contient lui-même trois croix, on comptait sept emblèmes emboîtés — et tous européens. Curiosité de protocole : l’État libre d’Orange y figurait à l’envers et l’Union Jack montré par son revers, afin que la place d’honneur de chacun reste tournée vers la hampe. Un drapeau conçu comme un traité diplomatique, dans un pays où la majorité de la population n’était représentée par aucun des sept.

Le concours de 1994 reçoit plus de sept mille projets. Une commission en retient une centaine, puis une dizaine, puis six. Verdict final : aucun ne convient. Trop compliqués, mal construits, et surtout incapables de dire l’union. C’est finalement le héraut d’armes de l’État, seul, qui dessine en quelques jours l’emblème actuel en s’inspirant des propositions écartées : un Y couché, qui joint deux branches en un seul chemin vers la droite. Il additionne le noir, le vert et l’or des mouvements africains au rouge, blanc et bleu hollandais et boer. On l’a surnommé le drapeau arc-en-ciel. Sept mille amateurs avaient cherché la synthèse ; il a fallu un professionnel pour la trouver. La foule avait fourni la matière, pas la solution.

Un atlas, des vêtements découpés et un poème

Juin 1970, université de Dacca, Pakistan oriental. Depuis la partition de 1947, l’État pakistanais est une anomalie géographique : deux moitiés musulmanes séparées par mille six cents kilomètres d’Inde, avec des langues et des cultures différentes. À l’est, le sentiment d’être une colonie intérieure a fait naître un mouvement indépendantiste.

Des étudiants veulent un drapeau. Ils n’ont ni budget, ni graphiste, ni tissu. Alors ils rapportent de chez eux des vêtements qu’ils découpent, ouvrent un atlas et décalquent à même la page la silhouette de leur pays à venir. Cette silhouette jaune est posée sur un disque rouge, au centre d’un rectangle vert. L’image ne vient pas d’une doctrine mais d’un poème de Rabindranath Tagore : la terre verte, le soleil rouge qui se lève.

Dix-huit mois plus tard, après une guerre dont le bilan civil reste âprement discuté — les estimations vont de quelques centaines de milliers à trois millions de morts, l’écart lui-même étant devenu un enjeu politique —, le Bangladesh est indépendant. Et c’est ce bricolage d’étudiants qui devient le drapeau officiel, à une correction près : en janvier 1972, la carte du pays disparaît, jugée trop difficile à reproduire correctement et impossible à dessiner à l’identique des deux côtés du tissu.

Deux choix de ce drapeau méritent qu’on s’arrête. Le vert est un vert bouteille, délibérément différent du vert pakistanais, pour prendre ses distances avec une lecture strictement religieuse. Et le disque rouge n’est pas au centre : il est décalé d’environ cinq pour cent vers la hampe. Non par maladresse — par optique. Quand le drapeau flotte, la partie proche du mât bouge moins et paraît fuyante ; un cercle géométriquement centré semble alors glisser vers la droite. Le même raisonnement explique la croix scandinave déportée du Danemark, de la Suède ou de la Norvège. Quant à la symbolique officielle — le rouge pour le sang des combattants, le vert pour l’agriculture et la jeunesse —, elle a été formulée après coup, comme dans beaucoup de pays devenus indépendants au XXe siècle. L’objet précède son explication.

Un cahier de brouillon, une île, quinze ans

La Papouasie-Nouvelle-Guinée, colonisée successivement par l’Allemagne et le Royaume-Uni puis administrée par l’Australie, cherche un drapeau dès les années 1960, notamment pour défiler aux Jeux du Pacifique. La méthode est sérieuse : on consulte les écoles, on recense les symboles partagés. Trois reviennent partout — l’oiseau de paradis, les tambours, les lances. Un artiste australien en tire des armoiries qui font consensus, puis un projet de drapeau bleu, jaune et vert clair, inspiré de la mer, du sable et de la forêt. Il est rejeté. Ces couleurs-là sont celles d’une carte postale ; elles ne disent rien aux cultures locales.

Un autre dessin s’impose en février 1971 : une diagonale de la hampe au battant, un triangle noir portant les cinq étoiles blanches de la Croix du Sud, un triangle rouge sang portant en jaune un paradisier de Raggi, oiseau qui ne vit que dans l’est de l’île. Le noir et le rouge sont les couleurs les plus courantes des cérémonies papoues. Il faut le faire redessiner au propre, car son auteure est une élève de quinze ans, originaire de la petite île de Yule, qui l’avait tracé sur un cahier d’écolier. Adopté le 1er juillet 1971, il devient le drapeau de l’État indépendant en 1975 et n’a pas bougé depuis. Le paradisier sert aujourd’hui de surnom à l’équipe nationale de rugby à XIII.

Une coïncidence trouble : noir, blanc et rouge étaient aussi les couleurs de l’Empire allemand, premier colonisateur du nord de l’île. Rien n’indique une intention, et la piste des cérémonies traditionnelles est autrement mieux documentée. Mais l’ambiguïté existe, et la signaler vaut mieux que la gommer.

Le Brésil, ou l’exception qui tient debout

Les manuels de vexillologie tiennent en une page : un motif simple, des couleurs contrastées, pas de texte, et un enfant doit pouvoir le dessiner de mémoire. Le drapeau brésilien viole allègrement la moitié de ces règles, et fonctionne.

Il faut d’abord démonter une idée reçue : ce drapeau ne serait pas une création républicaine rompant avec la monarchie. Le vert vient de la maison de Bragance, réfugiée à Rio en 1807 devant Napoléon ; le jaune vient de la maison de Habsbourg-Lorraine, entrée dans la famille par le mariage du futur Pierre Ier avec Marie-Léopoldine d’Autriche. Composer un drapeau avec les couleurs des deux dynasties parentes était la norme au XIXe siècle. Le bleu et la sphère armillaire, cet instrument des navigateurs portugais, sont là depuis 1830. Autre détail savoureux : les deux branches qui encadraient le blason impérial ne sont pas des lauriers, comme on le répète, mais un rameau de café et un rameau de tabac — les deux piliers de la richesse du pays.

Quand la révolution de 1889 renverse l’empereur, un premier projet imite les bandes et les étoiles américaines. Il est écarté net : le peuple s’identifie au vert et au jaune. On garde donc les couleurs de la monarchie renversée, on remplace la couronne par une sphère céleste, on y inscrit la devise positiviste d’Auguste Comte, Ordem e Progresso, et on donne à chaque État son étoile.

Le détail le plus fou tient à ce ciel. Il n’est pas décoratif : il représente le ciel de Rio de Janeiro le 15 novembre 1889 au matin, à l’heure de la proclamation de la République, et vu depuis l’extérieur de la sphère céleste — d’où l’impression, pour un Brésilien, de regarder ses constellations à l’envers. Les astronomes ont refait les calculs. En tenant compte de la concentration artificielle des étoiles imposée par le dessin, la configuration figurée correspondrait plutôt à 8 h 37 qu’à 8 h 30. L’écart est discuté et dépend des hypothèses retenues ; l’histoire est trop belle pour être avalée sans réserve. Elle dit tout de même quelque chose de vrai : ce drapeau est un instantané, pas un logo.

Ce que les drapeaux nationaux réussis ont en commun

Cinq pays, cinq fabrications différentes, et un point commun qui saute aux yeux : aucune de ces solutions n’est sortie d’un appel à idées. Le drapeau hollandais a été façonné par la mer et par une guerre de trente ans contre l’Espagne. Le russe est un souvenir de voyage. Le bangladais vient d’un atlas et d’un poème. Le papou d’un cahier d’écolière. Le sud-africain d’une main unique après l’échec de sept mille propositions.

L’explication n’a rien de mystérieux. Une commission cherche un compromis, c’est-à-dire une addition : chaque groupe veut son symbole, et l’on finit avec sept drapeaux emboîtés que personne ne sait dessiner. Un individu, lui, tranche. Il produit une image, pas un accord. Et une image se retient.

On peut trouver là de quoi méditer à l’heure des consultations citoyennes et des concours de logos institutionnels. Non pas que la participation soit inutile : en Papouasie, ce sont les écoles consultées qui ont fait remonter l’oiseau de paradis et les lances ; en Afrique du Sud, les sept mille projets ont nourri celui qui a finalement dessiné. La consultation trouve la matière. Elle ne fait pas la synthèse. Croire qu’un symbole peut être voté comme un budget, c’est confondre deux opérations qui n’ont rien à voir. Un drapeau n’est pas la moyenne des goûts d’un pays : c’est un pari fait par quelqu’un, que le pays adopte ensuite — ou pas.

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