Diên Biên Phu : les hauteurs que l’état-major jugeait sûres

En novembre 1953, l’armée française s’installe dans une cuvette du nord-ouest du Vietnam parce qu’elle a conclu que les crêtes qui l’entourent sont impraticables pour de l’artillerie lourde. Quatre mois plus tard, les canons du Viêt-minh tirent depuis ces crêtes. Diên Biên Phu se joue en grande partie dans ce mot : inaccessibles.

Le 15 mars 1954, dans un abri creusé au fond d’une cuvette du pays thaï, le colonel Charles Piroth serre une grenade dégoupillée contre lui. Il commandait l’artillerie du camp retranché de Diên Biên Phu. Quelques semaines plus tôt, il assurait encore à ses visiteurs qu’aucune pièce adverse ne tirerait trois salves sans être réduite au silence : ses canons à lui repéreraient les départs de coups et écraseraient les batteries ennemies. Le 13 mars à 17 h 15, les obus viêt-minh se sont abattus sur le point d’appui Béatrice, qui a été pulvérisé avec ses hommes en quelques minutes. La contrebatterie française, elle, n’a trouvé personne à qui répondre.

Ce suicide n’est pas une anecdote de plus dans une bataille qui en compte des centaines. C’est l’effondrement, en quarante-huit heures, du raisonnement sur lequel reposait toute l’opération. Un raisonnement tenant à un seul mot, prononcé des mois plus tôt à Hanoï et à Saïgon devant des cartes : les hauteurs qui ceinturent la cuvette sont inaccessibles à de l’artillerie lourde.

Une forteresse livrée par avion, en pièces détachées

Reprenons. Le général Navarre prend le commandement des opérations en Indochine en mai 1953, dans une guerre qui dure depuis novembre 1946 et le bombardement du port de Haïphong, où la marine française avait tué plusieurs milliers de civils. Sept ans plus tard, la situation militaire est bloquée : le Viêt-minh tient les campagnes et le nord du pays, les Français tiennent les grandes villes, Hanoï, Saïgon. Il faut une bataille. Une vraie, rangée, où la supériorité française en artillerie, en blindés et en aviation puisse enfin s’exercer contre un adversaire qui a passé sept ans à refuser le combat frontal.

D’où le choix de la cuvette de Diên Biên Phu, à moins de 300 km de Hanoï, près de la frontière laotienne, sur la route par laquelle le Viêt-minh peut déborder vers le Laos — un camp français y a été presque anéanti à Muong Khoua en avril 1953. Le 20 novembre 1953, l’opération Castor largue 4 500 parachutistes sur la vallée : la plus grande opération aéroportée de la guerre. Les hommes prennent pied sur une ancienne piste d’aviation construite par les Japonais. Aucune route n’y mène. Tout devra venir du ciel.

Et tout vient du ciel. La piste est remise en état, un pont aérien s’ouvre avec Hanoï, l’artillerie et les chars arrivent démontés, les baraquements en pièces détachées. En quelques semaines, la vallée devient une place forte que ses occupants surnomment « le hérisson » : 12 000 hommes, 17 nationalités, une ceinture de points d’appui aux prénoms féminins — Gabrielle, Béatrice, Anne-Marie, Dominique, Huguette, Françoise, Claudine, Éliane, Isabelle. L’idée est limpide. Le camp sert d’appât. Giap voudra le réduire, il devra sortir de la jungle, franchir du terrain découvert, et il sera fauché.

Le plan est cohérent. Il n’est cohérent qu’à une condition : que les crêtes restent vides.

« Inaccessibles » : le mot qui décide de Diên Biên Phu

Ce qui est attesté est simple et accablant. L’état-major français a estimé que la végétation et le relief interdisaient de hisser des pièces lourdes sur les hauteurs dominant la cuvette, et il a donc laissé le Viêt-minh s’y installer. Ce qui est attesté aussi, c’est que des milliers de Vietnamiens ont été mobilisés, de gré ou de force, pour percer des routes à travers la jungle et monter le matériel. Les canons sont arrivés là-haut, et ils y ont été enterrés dans des casemates, tirant souvent à vue sur la vallée, invisibles depuis le fond de la cuvette. La contrebatterie française n’a jamais pu les localiser.

Reste la question intéressante : pourquoi des officiers expérimentés ont-ils cru cela ? La reconstitution la plus probable n’est pas celle de la bêtise. Elle est celle d’une armée qui juge l’adversaire à l’aune de sa propre logistique. Pour déplacer une pièce de 105, l’armée française a besoin d’une route, d’un tracteur, de carburant, d’un atelier. Elle en conclut, très logiquement, que ce qu’elle ne peut pas faire, personne ne le peut. Le Viêt-minh, lui, ne dispose pas de tracteurs mais de dizaines de milliers de bras et d’un temps que les Français n’ont pas : plusieurs mois de préparation, dans une région qu’il contrôle.

Les historiens ne s’accordent pas sur le degré de responsabilité personnelle de Navarre dans cette appréciation. Certains y voient une erreur de renseignement collective, remontant aux échelons techniques ; d’autres un risque calculé, assumé faute de meilleure option, dans une guerre où le pouvoir politique réclamait un succès visible. Le débat n’est pas tranché et il serait malhonnête de faire comme s’il l’était. Ce qui ne se discute pas, en revanche, c’est la conséquence : à partir du moment où l’artillerie adverse domine la cuvette, un camp entièrement ravitaillé par les airs devient un piège pour ceux qui l’occupent.

Le renseignement voyait juste, le commandement lisait mal

On imagine volontiers un état-major aveugle. La réalité est plus dérangeante : l’information existait. Le 13 mars, les services français annoncent une attaque générale pour 17 h. Elle se déclenche à 17 h 15. On a rarement vu prévision plus précise.

Le problème n’était pas de savoir ce que l’adversaire ferait, mais d’admettre ce qu’il était devenu. Le Viêt-minh de 1954 n’est plus la ligue clandestine fondée le 19 mai 1941, ni même la guérilla de 1946. Le basculement date de 1949-1950 : Mao proclame la République populaire de Chine le 1er octobre 1949, la guerre de Corée éclate en juin 1950, et la guerre d’Indochine change de nature. Le Viêt-minh reçoit du matériel chinois et soviétique, des instructeurs, des camps d’entraînement de l’autre côté de la frontière. Le désastre de la Route coloniale n° 4, le 30 septembre 1950, coûte 4 000 hommes aux Français et livre le Nord et les voies de ravitaillement venues de Chine. En face, l’Armée populaire vietnamienne devient capable de concentrer 40 000 combattants contre 12 000 défenseurs et de tirer des milliers d’obus en quelques heures.

Symétriquement, la France ne mène pas cette guerre avec ses propres moyens. Après la mission du général de Lattre à Washington, les États-Unis financent environ 40 % du conflit, part qui grimpe encore sous Eisenhower jusqu’à en couvrir la majeure partie. C’est aussi d’eux que vient le napalm employé en Indochine. Autrement dit : deux blocs s’affrontent par procuration dans une vallée du Tonkin. Réduire Diên Biên Phu à une bataille coloniale, c’est en manquer la moitié — c’est aussi le premier grand affrontement de la guerre froide en Asie du Sud-Est, et déjà une guerre civile vietnamienne.

Le mythe des vélos, et pourquoi il a survécu

Une image a fait le tour du monde : des hommes hissant des batteries d’artillerie au sommet des crêtes à la force des bras, avec des bicyclettes et des mulets. C’est le récit officiel vietnamien, et il est encore partout dans les musées et sur les affiches du pays.

Il est en partie faux. Les bicyclettes ont bel et bien joué un rôle considérable — pour le riz, les munitions, le ravitaillement de dizaines de milliers d’hommes sur des centaines de kilomètres. Mais l’essentiel des pièces d’artillerie est arrivé par des camions fournis par les Soviétiques, sur des pistes ouvertes à cette fin. Ce qui n’ôte rien à l’exploit : ouvrir ces pistes dans la jungle, sous la menace aérienne, relevait déjà de la démesure.

Pourquoi cette légende a-t-elle été fabriquée, et surtout pourquoi tient-elle si bien ? Parce qu’elle dit exactement ce que la victoire avait besoin de dire. Un peuple pauvre qui bat une armée moderne grâce à sa seule volonté : le récit est plus utile, politiquement, que celui de camions livrés par Moscou, qui ferait du triomphe national un sous-produit de l’aide étrangère. Et parce qu’elle répond mot pour mot à l’argument français. Les Français avaient dit : impossible. La bicyclette est la réponse la plus humiliante possible à ce mot-là. Fausse dans le détail, elle est juste dans son propos.

Cinquante-sept jours, puis Genève

Le 27 mars, la piste devient inutilisable. Le camp ne reçoit plus que des largages, dont une bonne partie tombe dans les lignes adverses. L’aviation ne parvient pas à couper le ravitaillement viêt-minh : brume, jungle épaisse, DCA fournie par la Chine, et un éloignement qui limite l’emport de munitions des appareils partis notamment du porte-avions Arromanches. Le chef d’état-major Paul Ély est envoyé à la Maison-Blanche demander l’intervention de l’aviation américaine. Washington refuse : l’opinion sort à peine de la guerre de Corée et de ses plus de 30 000 morts américains. Londres refuse aussi, pour ne pas froisser Moscou ni risquer un affrontement direct avec Pékin. Navarre, lui, envoie ses renforts en Annam, jugeant qu’il faut d’abord tenir le centre.

L’assaut final est lancé le 1er mai. Le 7 mai 1954, après 57 jours de combat, de Castries ordonne le cessez-le-feu. Les bilans varient selon les sources, mais l’ordre de grandeur généralement retenu est écrasant des deux côtés : environ 8 000 morts et 15 000 blessés côté viêt-minh, 2 000 tués sous drapeau français, 10 000 prisonniers dont un tiers ne reviendra jamais des camps. Il faut le dire clairement, parce que le mot « victoire » écrase les nuances : Giap l’emporte d’un cheveu, au prix de pertes qu’il n’aurait pas pu soutenir longtemps.

La chute du camp tombe pendant la conférence de Genève, ouverte en avril. Le 21 juillet 1954, les accords sont signés : l’Indochine disparaît, le Laos et le Cambodge deviennent indépendants, le Vietnam est coupé en deux au 17e parallèle. Hô Chi Minh, qui voulait l’unification, sort furieux d’une partition concédée par ses alliés chinois pour calmer le jeu après la Corée. Environ 800 000 Vietnamiens sont poussés vers le Sud, catholiques, liés aux Français ou jugés anticommunistes. Les derniers soldats français partent en 1956. Dès l’année suivante, des conseillers américains arrivent au Sud-Vietnam. Les États-Unis finiront par bombarder le Nord — ce qu’ils avaient refusé de faire pour sauver la garnison de Diên Biên Phu.

Ce qu’une cuvette du Tonkin éclaire encore

Le plus troublant, dans cette histoire, est que la conclusion politique avait été formulée très tôt et par les meilleurs. Leclerc en 1946, de Lattre en 1951 : l’un et l’autre ont écrit, dès leur arrivée, que la guerre ne se réglerait pas par les armes mais par une décision politique. Aucun gouvernement n’était en état de la prendre. Entre 1950 et 1954, un cabinet français dure en moyenne cinq mois. On ne signe pas un abandon d’empire en cinq mois.

Le reste s’est joué dans l’indifférence. Les hommes envoyés là-bas étaient des militaires professionnels, pas des appelés : la France n’a pas eu le sentiment que la guerre la concernait, sinon par les manifestations contre « la sale guerre » et les grèves de dockers refusant de charger les armes. Puis l’Algérie a recouvert le souvenir, et l’Indochine est devenue cette guerre dont on ne se rappelle qu’un nom, celui de la vallée où elle s’est terminée. Geneviève de Galard, l’infirmière restée coincée dans la cuvette parce que son avion sanitaire ne pouvait plus redécoller, est morte le 30 mai 2024 à 99 ans, quelques jours après les commémorations du soixante-dixième anniversaire.

Reste ce mot, inaccessibles. Il ne dit rien du terrain. Il dit ce qu’une institution imagine possible pour un adversaire qu’elle mesure à sa propre échelle. C’est une erreur qui n’a rien de spécifiquement militaire, ni de spécifiquement colonial, et c’est sans doute pour cela qu’elle continue de nous parler.

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