Dans certaines régions de Grèce occupée, le paysan devait livrer 60 % de sa récolte de blé. Ce n’était pas un excès local mais une ligne dans un calcul. Entre 1941 et 1944, la guerre totale a inventorié les civils des territoires occupés comme on inventorie du charbon : en quintaux, en bras, en wagons.
Athènes, hiver 1941-1942. On relève les corps le matin. En une seule journée, d’après ce qui a été rapporté à l’époque, trois cents cadavres sont ramassés dans les rues de la capitale grecque : gonflés, noircis par la faim, tombés là où ils marchaient. La ville n’a pas été bombardée ce jour-là. Aucun char n’y est entré. Ce qui a tué ces gens tient dans une décision administrative prise quelques mois plus tôt : dans certaines régions de Grèce, les agriculteurs doivent livrer 60 % de leur production de blé à l’occupant, plus leurs œufs et leur viande.
C’est là que commence la guerre totale telle que l’ont vécue les occupés. Pas dans les manœuvres de blindés. Dans un pourcentage.
L’expression sert souvent d’ornement. Elle a pourtant un contenu très concret : à partir de 1941, les belligérants ne mobilisent plus seulement des armées, mais des économies entières — et, dans les territoires conquis, des populations entières. Le civil polonais, grec, ukrainien ou vietnamien cesse d’être un sujet à administrer. Il devient un poste dans un tableau. Tant de quintaux de blé, tant de bras, tant de wagons.
Ce basculement a une date et une phrase. Le 30 mars 1941, devant ses généraux, Hitler annonce que la guerre à l’Est ne pourra pas être menée de façon chevaleresque et qu’elle devra être conduite avec une sévérité sans précédent. Ce n’est pas un emportement de tribune : deux textes suivent. Le décret sur l’exercice de la juridiction militaire soustrait par avance les soldats allemands à toute poursuite pour les crimes commis à l’Est. L’ordre dit « des commissaires » impose d’exécuter tout commissaire politique soviétique capturé. Ces documents sont attestés, archivés, produits à Nuremberg. La guerre d’anéantissement est écrite avant d’être menée.
Il faut dire aussi ce qui, dans le récit courant, relève de la légende commode. La guerre éclair de 1939-1940 passe pour une révolution conceptuelle. Plusieurs historiens en doutent : l’encerclement par une infanterie blindée et motorisée, appuyée d’artillerie mobile et aérienne, n’était pas une idée inédite. La nouveauté tenait à la vitesse d’exécution — et à la qualité de cette exécution. La France, victorieuse en 1918, est vaincue en six semaines et laisse 1,5 million de prisonniers aux mains allemandes. La conséquence est décisive : dès l’été 1940, le Reich administre, à très bon compte, des dizaines de millions de civils. Et le sentiment français de juin 1940 n’est pas seulement l’humiliation qu’on raconte après coup. Beaucoup de témoignages disent aussi un soulagement : celui d’avoir échappé à quatre ans de tranchées.
Le plan de la faim : une famine écrite d’avance
Le cas le plus net de cette arithmétique est le Hunger Plan, conçu au ministère allemand de l’Alimentation. Le raisonnement est d’une simplicité glaçante : les récoltes d’Ukraine seront confisquées au profit des soldats et des civils allemands, au détriment des villes du nord et du centre de la Russie. Autrement dit, on décide en amont quelles populations mangeront et lesquelles ne mangeront pas. Le nom qui revient dans l’historiographie est celui de Herbert Backe, secrétaire d’État chargé du ravitaillement — l’archétype de ce que l’allemand appelle le Schreibtischtäter, le criminel de bureau, qui ne voit jamais un mourant.
Les ordres transmis à l’armée sont explicites : les soldats doivent s’endurcir face aux souffrances et ne pas donner « le moindre morceau de pain aux Russes affamés ». Un officier SS écrit, sur un ton presque euphorique, qu’une famine à grande échelle et une mortalité spectaculaire vont suivre. Ce détail de ton compte. Il montre que le crime n’exige pas une rage : il lui suffit d’un vocabulaire. Les euphémismes administratifs, la désignation collective des populations comme Untermenschen, rendent la violence moins réelle pour celui qui la prescrit.
Le même mécanisme produit le Generalplan Ost, commencé en Pologne : expulser en masse pour installer des colons allemands. Des familles installées depuis des siècles dans la même maison disposent de quelques minutes pour partir, avant d’être entassées dans des wagons non chauffés. Sur l’ampleur exacte des morts imputables à la politique alimentaire allemande à l’Est, les historiens ne s’accordent pas, faute d’un décompte séparable de celui des combats et des massacres. L’intention, elle, est documentée.
Leningrad : la ration devient une hiérarchie sociale
À Leningrad, encerclée près de 900 jours par les forces allemandes et finlandaises, la population construit des fortifications antichars. Elle se trompe d’ennemi. Le danger décisif n’est pas le blindé mais le blocus : l’objectif allemand est d’affamer la ville, et la prise éventuelle de Leningrad n’aurait rien changé au sort prévu pour ses habitants. C’est un point souvent mal compris — on imagine une bataille, il s’agissait d’un siège au sens médiéval du terme, mené avec des moyens industriels.
Le rationnement, lui, classe les habitants. Les ouvriers de l’industrie d’abord, les employés ensuite, les personnes à charge en dernier. Les réfugiés venus des pays baltes et d’ailleurs ne reçoivent rien du tout : administrativement, ils n’existent pas. Le pain de sciure devient un produit de base. En janvier 1942, le système de distribution s’effondre complètement : une semaine entière sans nourriture, par des températures de -30 °C, sans chauffage, sans électricité ni eau courante. Environ 650 000 personnes meurent pour cette seule année 1942.
Le chiffre qui dit le mieux ce que recouvre le mot « siège » est resté secret soixante ans : des fichiers de police révélés en 2002 font état d’environ 1 400 personnes emprisonnées pour cannibalisme. L’État soviétique avait préféré taire ce que sa propre population avait traversé. Le ravitaillement finira par passer par le lac Ladoga, en camion l’hiver, en barge l’été ; en 1943, des potagers couvrant presque toutes les terres disponibles soulagent la ville ; une offensive lève le siège en janvier 1944.
Huit millions de bras : la main-d’œuvre comme matière première
L’autre ressource, c’est le corps qui travaille. Le Reich confie ce chantier à Fritz Sauckel, ancien matelot capturé et retenu prisonnier en France pendant la Première Guerre mondiale, devenu plénipotentiaire général à la main-d’œuvre. Sa méthode est administrative dans les textes, brutale sur le terrain : villages et maisons incendiés quand les volontaires manquent, captifs enfermés dans des monastères et des écoles avant le transport vers l’Allemagne. Jugé à Nuremberg, il est pendu.
En France, la mécanique est instructive parce qu’elle est graduelle. En 1942, Hitler exige 350 000 travailleurs. On tente d’abord un marché : des ouvriers volontaires contre la libération de prisonniers de guerre, l’Allemagne gardant en otage les 1,5 million d’hommes capturés en 1940. Le procédé ne rapporte pas assez. Vichy instaure alors, début 1943, le Service du travail obligatoire, qui vise les jeunes hommes en âge d’accomplir leur service militaire. Beaucoup refusent et partent dans les forêts et les montagnes : c’est l’un des ressorts de la formation du maquis. Une politique de prélèvement fabrique ainsi, mécaniquement, sa propre opposition armée.
Les travailleurs déportés ne sont pas traités de la même façon : le système les hiérarchise par origine. Ceux d’Europe de l’Ouest sont mieux lotis que les Polonais, marqués d’un insigne « P », et surtout que les Soviétiques, marqués « Ost », soumis à un régime de terreur raciale et morts par milliers. Hitler avait d’abord refusé cette main-d’œuvre soviétique, par crainte du sabotage ; la pénurie a tranché à sa place, et les premiers convois arrivent début 1942.
Reste le chiffre qui ruine l’idée d’un phénomène marginal. Fin 1944, on compte 8 millions de travailleurs forcés sur le territoire allemand, soit un tiers de la main-d’œuvre totale, répartis dans quelque 30 000 camps de travail — souvent construits par des entreprises industrielles allemandes. Un tiers. L’économie de guerre du Reich ne fonctionnait pas malgré la contrainte : elle fonctionnait par elle.
La même logique en Asie, avec d’autres méthodes
Comparer n’est pas confondre. Le Japon applique en Asie une logique de spoliation voisine, avec des instruments différents. Après l’invasion de la Mandchourie en 1931, qui double la superficie de l’Empire, Tokyo lance un programme de colonisation agricole surnommé « implantation d’un million de ménages ». Là où l’Allemagne envisage l’extermination et l’expulsion pure, le Japon procède par le droit détourné : on sous-évalue les terres, on verse aux fermiers chinois des indemnisations dérisoires, et ils partent. Le programme échoue d’ailleurs pour une raison prosaïque — l’émigration des ouvriers vers la Mandchourie aggrave la pénurie de main-d’œuvre au Japon même.
L’Asie du Sud-Est devient ensuite une réserve de riz, réquisitionnée village par village, notamment dans l’actuel Vietnam. Le détail le plus révélateur n’est pas la brutalité mais l’incohérence : faute de transports, une partie du riz stocké pourrit dans les entrepôts pendant que les villageois dépouillés meurent de faim. La même faiblesse logistique se lit ailleurs. L’invasion de l’Indochine française en juillet 1941 déclenche l’embargo américain ; le Japon, dont l’essentiel du carburant venait des États-Unis, cherche du pétrole dans les territoires conquis mais peine à le rapatrier. Dans le Pacifique, on compte 18 hommes d’appui logistique et médical par combattant américain, contre un pour un côté japonais.
Pour les grands travaux, l’armée japonaise mobilise les romusha, travailleurs conscrits qui creusent des mines et bâtissent aérodromes, ports et voies ferrées — dont la ligne Siam-Birmanie, où peinent aussi des prisonniers de guerre alliés. Le nombre de morts parmi ces travailleurs asiatiques se compte en centaines de milliers, mais le chiffre exact reste inconnu, faute de registres : ce sont, selon la formule d’un historien, les morts les plus innombrables de la guerre. Entre 200 000 et 400 000 femmes sont par ailleurs contraintes à l’esclavage sexuel, fourchette large qui reste elle-même l’objet d’âpres débats.
Ce que produit la comptabilité : résistance, puis représailles
Face à ce prélèvement, la réaction n’a rien d’unanime. En France, environ 1 % de la population aurait pris part à une résistance active — et la frontière avec la résistance passive est discutée entre historiens : lire un journal interdit, écouter la BBC, refuser de livrer quelqu’un, transgresser la législation antijuive, cela compte-t-il ? La majorité, elle, cherche un équilibre précaire entre survie et compromission. Il n’y a rien à noter là-dedans avec les valeurs de 2026 ; il y a une situation à comprendre.
Ce que l’occupant oppose à la résistance obéit encore à une arithmétique, mais inversée : puisqu’on ne trouve pas les coupables, on prélève sur le stock disponible. À Tulle, en 1944, après des attaques de la Résistance, les Allemands rassemblent les 400 hommes de la ville et en pendent près d’une centaine — 97 selon le décompte repris par certains récits, 99 selon le chiffre le plus souvent retenu par les historiens — un à chaque lampadaire. Les autres sont déportés. En décembre 1942, plus de 5 000 civils sont assassinés dans la région de Slonim. À l’Est, l’armée allemande brûle des villages entiers soupçonnés d’abriter des partisans, avec la garantie que rien ne sera poursuivi.
Le mot « partisans » masque d’ailleurs au moins trois réalités sans rapport structurel : des unités de l’Armée rouge encerclées qui continuent le combat, des cadres du Parti et du NKVD chargés à la dernière minute d’organiser la clandestinité, des troupes envoyées derrière le front pour le sabotage et le renseignement. Les femmes y tiennent une place estimée à 3 % ou davantage, comme propagandistes, saboteuses, éclaireuses. L’une d’elles, Zoïa Kosmodemianskaïa, capturée, torturée et pendue, devient une icône nationale présentée comme la Jeanne d’Arc soviétique — moins pour ce qu’elle a fait que parce que son supplice a été photographié. La guerre totale se mène aussi avec des images.
Et à l’intérieur même du Reich : Hans et Sophie Scholl, du réseau de la Rose Blanche, arrêtés en distribuant des tracts, condamnés pour haute trahison, guillotinés. Il avait 24 ans, elle 21. Rien qu’en 1943, le Tribunal du peuple de Berlin prononce 3 338 condamnations à mort.
Ce que la guerre totale a rendu praticable
Ce qui frappe, à relire ces chiffres ensemble, c’est leur cohérence. 60 % du blé grec, 8 millions de bras en Allemagne, des rations hiérarchisées à Leningrad, des entrepôts de riz pourri en Indochine : ce sont des décisions de gestion. Elles n’ont pas été prises par des fanatiques hurlant dans une salle, mais par des fonctionnaires qui remplissaient des colonnes, avec des mots choisis pour que la colonne ne ressemble pas à ce qu’elle contenait.
C’est peut-être là que l’épisode nous concerne encore, sans qu’il faille forcer le parallèle. Ce qui a rendu ces politiques praticables n’était pas seulement l’idéologie : c’était la distance. Une population désignée en bloc, un prélèvement exprimé en pourcentage, un rapport transmis à l’échelon supérieur. Les nazis et l’armée japonaise ont eu, pour cela, une idéologie qui les y autorisait. Le mécanisme de la distance administrative, lui, n’appartient à aucune époque en particulier — et c’est bien pour cela qu’il vaut la peine de savoir à quoi il a servi.