Le 9 décembre 1941, des marins américains auraient tiré deux cent cinquante obus sur la planète Vénus. En mai 1967, la défense antimissile des États-Unis a pris une éruption solaire pour le début d’une attaque soviétique. Les grandes erreurs d’astronomie viennent rarement des instruments : elles viennent de ce que l’observateur s’attendait à voir.
Nuit du 9 décembre 1941, quelque part au large des Philippines. À bord du croiseur américain USS Houston, personne ne dort vraiment. Pearl Harbor a été attaqué deux jours plus tôt et l’équipage attend la suite, l’oreille tendue vers un ciel dont il n’espère plus rien de bon. Un point lumineux se lève au-dessus de l’horizon. Il ne clignote pas, il n’avance pas comme un appareil en approche, mais il est là, immobile, insistant. Les servants de pièces ouvrent le feu. Deux cent cinquante coups partent vers le ciel. La cible était Vénus.
L’anecdote circule depuis des décennies et mérite d’être prise pour ce qu’elle est : un récit rapporté, transmis de livre en livre, dont la trace documentaire est mince. Ce qui est solidement attesté, en revanche, c’est le phénomène lui-même. Pendant les premières semaines de la guerre du Pacifique, des batteries antiaériennes ont bel et bien tiré sur des cibles inexistantes. La plus célèbre de ces méprises reste la « bataille de Los Angeles », dans la nuit du 24 au 25 février 1942 : plus de mille quatre cents obus tirés au-dessus de la ville, aucun avion ennemi, et Vénus figurait parmi les explications avancées à l’époque. Les erreurs d’astronomie de ce genre ne sont pas des curiosités isolées. Elles forment une série, et cette série dit quelque chose de précis sur la façon dont nous lisons le ciel.
Ce que voit un homme qui attend une attaque
Vénus est l’objet le plus brillant du ciel nocturne après la Lune. À son maximum d’éclat, elle projette une ombre au sol dans une nuit sans pollution lumineuse. Elle se lève à l’ouest — la planète tourne à l’envers des autres, avec un jour de 243 jours terrestres plus long que son année de 225 jours — et sa lumière, filtrée par les couches basses de l’atmosphère terrestre quand elle est proche de l’horizon, scintille, change de couleur, semble bouger. Rien de tout cela n’est mystérieux. Les officiers d’artillerie de 1941 avaient été formés à la navigation astronomique et connaissaient Vénus mieux que la plupart d’entre nous.
C’est justement ce qui rend l’épisode intéressant. L’erreur ne vient pas de l’ignorance, elle vient de l’attente. Un homme qui guette un bombardier voit un bombardier. Le cerveau ne reçoit pas une image neutre qu’il interpréterait ensuite à froid : il projette une hypothèse sur le monde et retient ce qui la confirme. Les psychologues appellent cela la charge descendante de la perception. Les marins de 1941 l’ont appelée un avion japonais.
Kepler, les lois du ciel et les créatures de la Lune
On imagine volontiers les fondateurs de l’astronomie moderne comme des esprits lavés des croyances de leur temps. Johannes Kepler complique sérieusement ce portrait. C’est lui qui, dans l’Astronomia nova de 1609 puis dans l’Harmonices mundi de 1619, établit que les planètes décrivent des ellipses et non des cercles, et formule les lois qui portent son nom. C’est aussi lui qui écrit le Somnium, un récit de voyage sur la Lune où le satellite est habité : des créatures massives, à l’écorce spongieuse, réfugiées dans des cavités pour survivre à des journées brûlantes de quinze jours terrestres suivies de nuits aussi longues.
Faut-il en conclure que Kepler « croyait » à ces habitants ? Les historiens ne s’accordent pas. Le Somnium, publié en 1634 après sa mort par son fils, est explicitement un songe, une fiction destinée à faire sentir au lecteur ce que serait le ciel vu d’ailleurs — l’argument sert la cause copernicienne. Mais Kepler y raisonne en physicien : ses lunaires sont adaptés à un environnement qu’il déduit de ses calculs. La frontière entre spéculation scientifique et invention narrative, chez lui, n’est pas celle que nous tracerions. Un détail achève de brouiller les catégories : la mère de Kepler, Katharina, fut accusée de sorcellerie et emprisonnée plus d’un an avant d’être libérée en 1621. Kepler assura lui-même sa défense, et l’on a souvent avancé que le Somnium, où le narrateur a pour mère une herboriste qui converse avec des esprits, avait pesé dans l’accusation. Le lien est plausible, il n’est pas démontré.
Neptune : la planète que Galilée a regardée sans la voir
Les 28 décembre 1612 et 27 janvier 1613, Galilée pointe sa lunette vers Jupiter et note dans ses carnets la position d’une petite « étoile fixe » voisine. Il remarque même, d’une observation à l’autre, qu’elle semble avoir bougé. Il ne pousse pas plus loin. Cet objet était Neptune. Il a fallu attendre deux cent trente-trois ans pour qu’on lui donne un nom.
La suite est l’un des plus beaux renversements de l’histoire des sciences : Neptune n’a pas été trouvée en regardant, mais en calculant. À partir de 1840, Urbain Le Verrier en France et John Couch Adams en Angleterre s’attaquent aux écarts persistants entre la trajectoire observée d’Uranus et celle que prévoient les lois de Newton. Plutôt que d’incriminer Newton, ils postulent une masse inconnue au-delà d’Uranus et en déduisent sa position. Le 23 septembre 1846, l’astronome Johann Galle, à l’observatoire de Berlin, braque son instrument sur les coordonnées envoyées par Le Verrier et trouve la planète à moins d’un degré de l’endroit annoncé.
Là est le point : ce qui manquait à Galilée n’était pas un meilleur instrument, c’était une raison de regarder. Neptune boucle une orbite en 164,8 années terrestres ; depuis sa découverte, elle n’a accompli qu’un seul tour complet, achevé en 2011. Pendant deux siècles, elle a traversé des dizaines de champs d’observation sans que personne ne la remarque, faute d’attendre quoi que ce soit à cet endroit.
23 mai 1967 : le Soleil pris pour une première frappe
De toutes les erreurs d’astronomie recensées, celle-ci est la plus lourde de conséquences possibles. Le 23 mai 1967, en pleine guerre froide, les trois grandes stations radar du système d’alerte antimissile américain — Clear en Alaska, Thulé au Groenland, Fylingdales en Angleterre — décrochent presque simultanément. Les écrans se brouillent. Un brouillage massif et coordonné des moyens de détection correspond exactement au scénario redouté d’une attaque en préparation : on aveugle l’adversaire avant de frapper. Des appareils sont mis en alerte.
Ce n’était pas Moscou. C’était une éruption solaire d’une violence exceptionnelle, dont les émissions radio saturaient les radars. Les prévisionnistes solaires de l’armée de l’air, qui suivaient depuis le matin une région active particulièrement agitée, ont pu faire remonter l’information. Cet épisode, longtemps resté dans l’ombre, a été reconstitué à partir de documents déclassifiés et de témoignages d’officiers dans une étude publiée en 2016 par la revue Space Weather. On y mesure une chose désagréable : la même donnée — des radars devenus aveugles — supportait deux lectures incompatibles, et une seule d’entre elles menait à la guerre nucléaire.
Pourquoi ces erreurs résistent si bien
Le ciel est un objet d’observation particulièrement traître, pour une raison simple : nous n’y avons accès que par la lumière, sans échelle, sans repère de distance, sans possibilité d’aller toucher. La Lune en offre l’exemple le plus quotidien. Tout le monde a vu la Lune paraître énorme au ras de l’horizon et minuscule au zénith. Sa taille apparente ne change pourtant pas : un appareil photo le prouve en une soirée. L’illusion lunaire est décrite depuis Ptolémée et discutée par Ibn al-Haytham au XIe siècle, et il n’existe toujours pas d’explication qui fasse l’unanimité chez les spécialistes de la perception.
Le cas le plus spectaculaire reste celui des canaux de Mars. En 1877, l’astronome italien Giovanni Schiaparelli décrit sur la planète rouge un réseau de canali — en italien, des chenaux, des sillons, pas nécessairement des ouvrages. Le mot passe en anglais en canals, avec sa charge d’ingénierie. L’Américain Percival Lowell y consacre un observatoire et trois livres, cartographie des centaines de tracés et conclut à une civilisation martienne irriguant un monde qui s’assèche. Des observateurs sérieux, avec de bons instruments, ont vu ces lignes pendant des décennies. La sonde Mariner 4 les a fait disparaître en 1965 : il n’y avait rien. Le vrai Mars est plus étrange que le faux, du reste — Valles Marineris s’étend sur 3 760 km de long et 5 km de profondeur, et Olympus Mons culmine à 26 km, trois fois l’Everest.
Reste la position honnête, celle qui consiste à ne pas conclure. Le 15 août 1977, le radiotélescope Big Ear de l’université d’État de l’Ohio enregistre pendant 72 secondes un signal si intense que l’astronome Jerry Ehman entoure la séquence au stylo et écrit Wow! dans la marge. Le signal n’a jamais été retrouvé. Plusieurs explications ont été proposées, aucune ne s’impose. Près de cinquante ans plus tard, la mention officielle reste : inexpliqué. C’est une réponse, et probablement la meilleure.
Le ciel n’a jamais menti
Une chose frappe, quand on aligne ces épisodes : dans aucun d’entre eux le ciel ne s’est comporté de manière trompeuse. Vénus était à sa place, calculable des mois à l’avance. L’éruption de mai 1967 avait été repérée par les observatoires solaires. Neptune tirait sur Uranus exactement comme les lois de Newton le prévoyaient. Le désaccord n’a jamais été entre l’univers et nos instruments ; il a été entre nos instruments et l’histoire que nous avions déjà en tête.
C’est sans doute pour cela que l’astronomie a fini par se doter de garde-fous plus sévères que la plupart des sciences : confirmation par une seconde équipe, publication des données brutes, seuils de signification, prudence obligatoire sur tout signal unique. Le progrès n’a pas consisté à voir mieux, mais à se méfier davantage de ce qu’on croit voir. Le résultat n’est pas mince. En 2022, la sonde DART a percuté l’astéroïde Dimorphos et modifié son orbite : pour la première fois, l’humanité a dévié volontairement un corps céleste. Et l’on sait désormais que la matière ordinaire, celle du tableau périodique, ne représente que 5 % de l’univers, le reste se partageant entre matière noire (25 %) et énergie noire (70 %).
Autrement dit : quatre-vingt-quinze pour cent de ce qui existe échappe encore à nos catégories. La leçon des erreurs d’astronomie n’est donc pas que nos prédécesseurs étaient naïfs. Elle est que la part d’interprétation dans une observation reste invisible à celui qui observe — et qu’elle ne se voit, en général, qu’une fois l’erreur passée.