Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen réunit 17 % des suffrages exprimés et accède au second tour : le mot séisme s’impose partout. Pourtant l’extrême droite française avait déjà eu des ligues de plusieurs centaines de milliers d’adhérents, un parti fasciste structuré et des poseurs de bombes, sans jamais gouverner. Une seule exception, en 1940 : un pouvoir qu’elle n’avait pas gagné.
Le 21 avril 2002 au soir, les états-majors comptent et recomptent. Jacques Chirac arrive en tête avec environ 20 % des voix ; Jean-Marie Le Pen le suit avec 17 % des suffrages exprimés. Pour la première fois, un homme d’extrême droite est au second tour d’une présidentielle française. Le mot qui circule partout ce soir-là : séisme.
Juste pour l’ampleur électorale, le mot l’est moins pour la surprise. Ce qui frappe, quand on remonte le siècle précédent, c’est l’écart entre les moyens de l’extrême droite française et ses résultats : des ligues comptant leurs adhérents par centaines de milliers, un parti fasciste organisé, des officiers supérieurs, des explosifs. Et un seul accès au pouvoir, en juillet 1940, obtenu sans avoir été gagné.
1889 : le Paris communard vote pour un général
La question se pose dès les premières années de la Troisième République. Les élections de 1885 ne dégagent aucune majorité stable, le régime parlementaire donne le spectacle de son impuissance, et un général renvoyé de l’armée, Boulanger, remporte les scrutins les uns après les autres.
Janvier 1889, apothéose parisienne. Ce qui rend la soirée redoutable n’est pas le score, c’est sa géographie. Le Paris qui vote Boulanger est le Paris radical, socialiste, ouvrier — le Paris communard, celui-là même qui s’était soulevé dix-huit ans plus tôt. Le boulangisme ne repose pas sur les notables mais sur les couches populaires, et rassemble, de la droite ultra à l’extrême gauche, tous les déçus du parlementarisme.
Pour des hommes qui avaient bâti leur théorie politique sur le suffrage universel, la découverte est glaçante : il se pourrait que le peuple ne soit pas démocrate. La suite est piteuse. Abandonné par ses partisans, réfugié à l’étranger, Boulanger s’y suicide ; les républicains sortent vainqueurs de leur première grande crise. On répète que 2002 fut le premier séisme populiste de la République : c’est inexact dès la date.
Alger 1898 : de l’émeute antisémite au Palais-Bourbon
Janvier 1898. Émile Zola accuse le conseil de guerre d’avoir condamné le capitaine Dreyfus du seul fait de ses origines juives. L’innocence de l’officier ne sera établie que dix ans plus tard. Entre-temps, l’antisémitisme quitte les livres et les journaux pour la rue : des émeutes éclatent dans toutes les grandes villes de France. À Alger, elles prennent l’allure d’un pogrom, avec des juifs algériens battus à mort par dizaines en pleine rue.
La même année, dans cette même ville, Édouard Drumont, auteur de La France juive et surnommé le pape de l’antisémitisme, est élu député ; autour de lui se constitue à la Chambre un groupe explicitement antisémite. L’émeute s’est convertie en mandat parlementaire en quelques mois, dans le même périmètre urbain.
Cet antisémitisme n’est pas un simple héritage religieux : il additionne trois filons aux auteurs différents — l’antijudaïsme catholique du Moyen Âge, un socialisme antibancaire obsédé par le mythe Rothschild, le racisme biologique de la fin du siècle.
Le nationalisme d’alors n’est pas un parti mais un archipel de ligues — Ligue antisémitique, Ligue des patriotes de Paul Déroulède — qui refusent la révision du procès au nom de l’autorité de l’armée. En 1899, Déroulède croit pouvoir entraîner un général vers l’Élysée ; l’armée, légaliste sinon républicaine, décline. Le détail qui compte est judiciaire : jugé en cour d’assises pour tentative de coup d’État, il est acquitté par un jury populaire et sort libre. Les institutions ont tenu ; les citoyens ordinaires, eux, n’ont pas condamné.
Le 6 février 1934, ou le cortège qui tourne à gauche
Entre les deux guerres, tout passe par un journal. Charles Maurras fonde en 1908 L’Action française, point de passage obligé de toutes les familles d’extrême droite pendant près de quarante ans, condamnée par le pape en 1926 ; sa doctrine, le nationalisme intégral, conclut à la restauration monarchique. Un malentendu tenace veut qu’il ait défendu la France catholique par foi : il n’était pas croyant, détestait les Évangiles, et aimait dans l’Église un principe d’ordre et un marqueur d’identité contre le juif, le franc-maçon et le protestant.
Après 1918, l’anticommunisme s’ajoute à l’antigermanisme et les anciens combattants fournissent les gros bataillons des ligues : Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, Solidarité française financée par le parfumeur Coty, surtout Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, qui revendiqueront plusieurs centaines de milliers d’adhérents.
Le 6 février 1934, dans la fièvre de l’affaire Stavisky, ces mondes convergent vers l’Assemblée nationale. On a beaucoup écrit que ce fut un putsch fasciste manqué. La journée se divise en trois comportements. Les ligues dures veulent franchir le pont de la Concorde et envahir le Palais-Bourbon. Les anciens combattants et la Fédération des contribuables descendent les Champs-Élysées — puis tournent à gauche, gagnent les grands boulevards et rentrent par le métro, à la Madeleine. Les Croix-de-Feu, les plus nombreux et les mieux encadrés, attendent l’ordre du chef ; celui de La Rocque est de ne rien faire. Restent les plus déterminés, face à une police qui finit par tirer : une dizaine de morts.
La lecture en coup d’État est postérieure et vient du camp antifasciste, pour qui elle avait une fonction : elle soude. Chez les manifestants, le souvenir est celui d’une occasion trahie. L’étiquette fasciste, elle, fut collée très tôt : dans La vie est à nous, tourné par Jean Renoir pour le Parti communiste, La Rocque est épinglé comme tel, son goût des parades moqué. Les historiens, eux, ne s’accordent toujours pas : une tradition illustrée par René Rémond fait de lui le partisan d’une République autoritaire et chrétienne, décidé à changer le régime plutôt qu’à le renverser ; d’autres, comme Zeev Sternhell ou Robert Soucy, rangent les Croix-de-Feu parmi les mouvements fascistes. Le débat n’est pas tranché.
Un parti fasciste bien réel, et pourtant aucune prise de pouvoir
Car la France a eu son grand parti fasciste, et il ne venait pas de la droite. Jacques Doriot, ancien ouvrier, ancien chef des Jeunesses communistes, numéro deux ou trois du Parti communiste français, en est exclu et fonde le PPF, mouvement de masse de 1936 à 1937, financé par de grands intérêts. Ces trajectoires transversales sont une constante : des quartiers d’Alger comme Bab-el-Oued avaient des municipalités communistes avant de basculer, et Le Pen deviendra le premier candidat en milieu ouvrier alors que la classe ouvrière était encore le bastion de la gauche.
Les moyens violents existent aussi. Après la dissolution des ligues décidée en 1936 par Léon Blum — premier socialiste à diriger le gouvernement, attaqué sur ses origines juives par la presse d’extrême droite —, une frange de l’Action française juge Maurras trop mou et fonde, en lien étroit avec le fascisme italien, le Comité secret d’action révolutionnaire, que Maurras surnommera la Cagoule. En 1937, deux machines infernales explosent presque au même instant, rue de Presbourg au siège de la Confédération générale du patronat français et rue Boissière à celui de l’Union des industries métallurgiques ; deux policiers y laissent la vie. Le recrutement dit tout du milieu : d’anciens polytechniciens et des cadres de chez Michelin, le monde des châteaux et celui des techniciens.
Les hommes, l’argent, les réseaux, les armes : tout est là. Il manque autre chose, et deux explications tiennent. La première est conjoncturelle : la France des années 1930 traverse une crise sérieuse, pas une crise catastrophe comparable à celle de l’Allemagne ou de l’Italie. La seconde est plus profonde : plusieurs générations d’école républicaine ont enraciné un attachement aux institutions que ne défait pas une journée d’émeute. Trop flatteur ? En 1933, Hitler l’emporte facilement, notamment grâce à la division des gauches allemandes ; en France, cette division se répare dans la rue dès le 12 février 1934, six jours après la Concorde, et le Front populaire l’emporte en 1936.
1940 : le seul pouvoir que l’extrême droite ait jamais exercé
Ce que les ligues, les complots et les urnes n’avaient pas obtenu, la défaite de juin 1940 le livre en quelques jours. Philippe Pétain, 84 ans, arrive au pouvoir dans un pays coupé en deux, occupé, désarmé. Pour la première fois, l’extrême droite peut appliquer ses idées.
Elle commence par désigner un ennemi intérieur, en trois cercles : les communistes, les francs-maçons dès août 1940, puis les juifs. Après le statut des juifs, les lois antisémites sont durcies en 1942 : environ 300 000 personnes traitées en parias, privées de nationalité, marquées de l’étoile jaune, raflées, internées, déportées. Près de 100 000 juifs sont arrêtés sur le sol français entre 1941 et 1944. Sur ordre de Pierre Laval et de René Bousquet, police et gendarmerie françaises y prêtent la main : après la décision d’extermination du printemps 1942, la France offre son appareil policier comme gage de collaboration.
Détail révélateur, pourtant : même au pouvoir, cette extrême droite ne s’unifie pas. Pétain refuse le parti unique, et La Rocque, qui prend ses distances, finira interné par les Allemands. Doriot lance en juillet 1941 la Légion des volontaires français contre le bolchevisme et rêve d’être une sorte de petit Führer français. Robert Brasillach, éditorialiste de Je suis partout, appelle à fusiller Léon Blum. Joseph Darnand, ancien cagoulard, remplace Bousquet jugé trop mou, crée la Milice sur le modèle hitlérien — tortures, assassinats de résistants — puis rejoint la division SS Charlemagne. Le pouvoir n’a pas fabriqué un bloc, mais des rivalités.
L’épuration prononcera 1 500 condamnations à mort et 44 000 peines de prison. Doriot, tué sur le front russe, échappe à son procès ; Brasillach est fusillé, Darnand aussi, Laval exécuté. Maurras, condamné à la perpétuité, lance que c’est la revanche de Dreyfus. Pétain voit sa peine de mort commuée. Mais ces procès se tiennent avant la libération des camps d’extermination : les rafles et la déportation des juifs n’y sont pas jugées. Ce trou judiciaire laissera un terrain commode à ceux qui, trente ans plus tard, contesteront l’ampleur de l’Holocauste.
De l’Algérie à 2002 : revenir, sans jamais gouverner
Décimée à la Libération, l’extrême droite ressort de la clandestinité par les guerres coloniales, en défenseur de la nation menacée. Le mouvement de Pierre Poujade dénonce les origines juives de Pierre Mendès France, accusé de trahison pour avoir mis fin à la guerre d’Indochine, et obtient 52 sièges en 1956. Un jeune élu y débute comme bras droit de Poujade : Jean-Marie Le Pen. Il se brouille avec lui, rend son mandat, part en 1957 à la bataille d’Alger sous les ordres du général Massu, et y est décoré quand la presse commence à évoquer les tortures.
Suit une accumulation de forces réelles et d’échecs politiques. Le 13 mai 1958, l’insurrection d’Alger contre l’investiture de Pierre Pflimlin, favorable à des pourparlers avec le FLN, fait tomber la Quatrième République : gouvernement général mis à sac, comité de salut public installé par Massu, Salan annonçant prendre en main les destinées de l’Algérie. Le 16 septembre 1959, de Gaulle proclame l’autodétermination, et c’est cette rupture qui rouvre un espace à l’extrême droite. Janvier 1960 : les barricades d’Alger, menées par le cafetier de Bab-el-Oued Jo Ortiz, contiennent en germe l’OAS. Avril 1961 : le putsch des généraux — Challe, Jouhaud, Zeller, Salan — se brise sur la passivité du contingent ; près de 800 officiers supérieurs seront exclus de l’armée. Vient la terre brûlée de l’OAS : attentats quotidiens contre la population musulmane, exécutions de pieds-noirs jugés traîtres, attentats contre de Gaulle, dont celui du Petit-Clamart, dont le chef de commando, le colonel Bastien-Thiry, sera fusillé.
Bilan : le référendum sur l’indépendance est approuvé par 90 % des votants en métropole, et 900 000 pieds-noirs sur un million d’Européens quittent l’Algérie. Un camp qui avait des officiers, des explosifs et un territoire n’a pas déplacé l’opinion métropolitaine.
Le reflux dure quinze ans. Mai 68 aurait pu servir de rampe, mais c’est le parti gaulliste qui récupère le thème de l’ordre et remporte les législatives de juin 1968. Ordre Nouveau, dont le nom renvoie au vocabulaire pétainiste, apparaît en 1971 et sera dissous en 1973 ; entre-temps, en 1972, il pousse à la création du Front national. Il faut un visage présentable : on va chercher Le Pen, qui n’était pas des leurs. En 1974, celui-ci obtient moins de 1 % des voix.
La percée n’arrive qu’en 1984-1985, portée par deux équations d’affiche : l’immigration cause du chômage, l’immigration cause de la délinquance. L’historien Léon Poliakov avait un nom pour ce mécanisme, la causalité diabolique — la désignation d’un responsable unique de tout ce qui ne va pas. Deux évolutions l’avaient préparée : les thèses négationnistes, marginales chez les historiens mais bruyantes, et le travail de la nouvelle droite pour rendre présentable un vocabulaire infréquentable, le racisme se rebaptisant culte de la différence. Le Pen deviendra, année après année, le premier candidat en milieu ouvrier.
Que retenir de ce siècle d’occasions manquées ? Une chose, peu rassurante. Ce qui a protégé la République, ce ne sont ni les jurés de 1899, ni les électeurs de 1889, ni l’opinion de février 1934 : ce sont des refus institutionnels. Un général qui décline en 1899. Une armée légaliste. Un contingent qui ne bouge pas en 1961. Une école et une administration qui tiennent. La seule fois où ces digues ont cédé, c’était sous occupation étrangère, et cela a suffi à produire Vichy. Un socle de 15 à 18 % ne mesure donc pas la force d’un camp : l’électorat d’extrême droite au sens strict, celui qui adhère à la doctrine, a toujours été très peu de choses. Il mesure le nombre de gens qui, un jour donné, cherchent un coupable simple. La question n’est pas de savoir si ces électeurs existent — ils ont toujours existé — mais ce qui tient autour d’eux le jour où ils se comptent.