Au printemps 1961, vingt-cinq soldats français sont postés à 1 500 mètres d’un champignon atomique, dans le Sahara. Un rapport du ministère de la Défense assigne à la manœuvre un objectif clair, que le ministre niera toute sa vie. Sur leur livret militaire, deux mots seulement : « Algérie Sud ».
Un char Patton pèse quarante-cinq tonnes. Au printemps 1961, dans le Sahara algérien, l’onde de choc d’une bombe atomique française en soulève cinq d’un même mouvement, de trente à quarante centimètres. À l’intérieur, un appelé de vingt-trois ans a fermé les yeux et posé le front sur ses genoux, comme on le lui a ordonné. La lumière passe quand même, par la fente de l’écoutille. Le point zéro est à 1 500 mètres.
Ces hommes-là n’avaient pas été informés de leur destination. Ils étaient partis d’Allemagne, avaient appris à Colomb-Béchar qu’ils descendaient vers le sud, et se sont retrouvés en position de tir devant un champignon atomique. Un demi-siècle plus tard, deux d’entre eux se sont revus pour la première fois devant une caméra. Leur livret militaire, lui, ne porte que deux mots : « Algérie Sud ». Rien sur Reggane. Rien sur la bombe. C’est cette absence, plus encore que l’explosion, qui a organisé le reste de leur vie.
Vingt-cinq hommes, cinq chars, 1 500 mètres
Le décor est attesté par les archives du ministère de la Défense et par les films tournés sur place. À Reggane, au cœur du Tanezrouft, la France a bâti une base vie, un pas de tir et, dans la partie sensible, cinq niveaux de galeries souterraines. Ce n’était pas un désert vide : un bureau de poste civil y fonctionnait, et un ancien appelé affecté au courrier, Michel Verger, évalue à quatre à cinq mille le nombre de personnes, civiles et militaires, qui vivaient là. Vingt-sept mois de service, pour lui, dans un endroit dont il ignorait en arrivant qu’il s’agissait d’une base atomique.
Le 13 février 1960, la première bombe française, nom de code Gerboise bleue, part du sommet de la tour Z1. Sa puissance est donnée à 60 kilotonnes dans le documentaire, à 70 dans la plupart des publications : dans les deux cas, trois à quatre fois Hiroshima. Autour du pas de tir, les militaires ont disposé des engins des trois armes et des mannequins habillés, pour mesurer la tenue des matériels et des uniformes au feu nucléaire. Un technicien du Commissariat à l’énergie atomique, Bernard Ista, filme depuis une cahute située à 3 500 mètres, caméra réglée à 64 images par seconde. Quand il se retourne, tout le monde est à plat ventre dans le sable. Lui est debout, et il filme.
La manœuvre avec les chars vient plus tard, lors de Gerboise verte, le quatrième tir. Vingt-cinq soldats, cinq Patton, une jeep. Après l’explosion, l’ordre tombe : avancer vers le point zéro, compteur Geiger à bord, relever les valeurs, les transmettre à la centrale, tourner à droite, à gauche — « ça faisait comme une étoile » — pendant environ deux heures. Des fantassins, eux, avaient été enterrés dans des tranchées ; le compte rendu de l’époque indique qu’ils ont progressé en rampant et en bondissant vers le cratère trente-cinq minutes après le tir. L’un d’eux, malade, a dû être évacué. Puis la douche de décontamination, recommencée tant que le compteur réagissait. Un témoin raconte qu’en sortant, il avait dix centimètres de liquide dans ses bottes.
La phrase du rapport que le ministre a toujours niée
Il existe deux versions de cette matinée, et elles ne peuvent pas être vraies en même temps.
La première est celle de Pierre Messmer, ministre des Armées à l’époque. Interrogé des décennies plus tard, il nie catégoriquement que des hommes aient été délibérément exposés au feu nucléaire. Ce serait criminel, dit-il en substance. La seconde version se trouve dans un rapport du ministère de la Défense, qui assigne explicitement à cette manœuvre un objectif : étudier les effets physiologiques et psychologiques produits sur l’homme par l’arme atomique, en vue de la formation morale du combattant moderne. Plus de cinquante hommes sont concernés lors de ce tir.
La formule mérite d’être lue lentement. Elle ne dit pas que des soldats ont été exposés par accident, ni que le risque avait été sous-estimé. Elle indique que l’exposition était l’expérience. On ne juge pas 1961 avec les catégories de 2026 : les armées américaine et soviétique conduisaient au même moment des exercices comparables, et l’état-major français raisonnait sur un champ de bataille européen où la bombe tactique était considérée comme une arme parmi d’autres. Il fallait, pensait-on, que la troupe apprenne à ne pas se débander devant un champignon. Cette logique-là s’explique. Ce qui s’explique moins, c’est le demi-siècle de démenti qui a suivi.
Le lieutenant-colonel Ligoure, qui commandait la section des fantassins, a une formule plus directe : ses hommes et lui, dit-il, ont servi de cobayes.
« Algérie Sud » : la preuve effacée du livret militaire
Voilà où l’affaire cesse d’être une question d’histoire militaire pour devenir une question d’archives. Les deux anciens des chars retrouvés par l’équipe du film n’ont, sur leur livret, aucune mention de Reggane. « Algérie Sud », et c’est tout. Or, pour obtenir une reconnaissance, il faut d’abord établir qu’on était là. La loi du 5 janvier 2010 a créé un dispositif d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, mais il repose sur la démonstration d’une présence dans des zones et des périodes définies. Quand la ligne administrative a été rédigée pour ne rien dire, le demandeur se retrouve à devoir prouver un fait que l’État a lui-même choisi de ne pas consigner.
Le cas de Lucien Parfait, mineur, est le plus net. Cinq jours après un accident nucléaire dont il sera question plus loin, on le renvoie au point zéro sans dosimètre et sans protection, récupérer un compresseur fortement irradié. Six mois après apparaissent ses premiers cancers cutanés. Il subira près d’un millier d’interventions chirurgicales. Il n’a jamais obtenu de l’armée la reconnaissance d’un lien de cause à effet. Pierre-Louis Antonini, chauffeur dans la même compagnie, voit dix ans plus tard un ganglion diagnostiqué comme métastase. Jean-Claude Diener, militaire de carrière affecté en 1964 à l’enfouissement des déchets radioactifs dans le sable, a passé sept mois à détruire des avions Vautour, des chars, des tourelles et des véhicules, sans jamais recevoir de tenue de protection ; il est mort d’un cancer avant la fin du tournage.
Le seul recensement existant des victimes supposées est une liste établie par l’Association des vétérans des essais nucléaires, une association de survivants. Les populations civiles n’y figurent pas.
Ce que l’État savait, ce qu’il disait des essais nucléaires français
Il n’a jamais été question d’ignorance totale. Les états-majors estimaient que 7 % des hommes engagés dans les expérimentations nucléaires militaires étaient susceptibles d’être irradiés. On ne calcule pas une proportion pareille sans avoir posé le problème.
Ce qui circulait vers l’extérieur était d’un autre ordre. Un document de la Marine daté de 1965 affirme que quatre-vingt-dix secondes après l’explosion, les radiations retardées ne sont plus dangereuses. Le commentaire officiel de Gerboise bleue explique qu’à 300 kilomètres au sud-est, la zone est déjà complètement inoffensive. Un film institutionnel montre la décontamination d’un avion comme une opération élémentaire : un lavage au détersif, un rinçage abondant. Les photographies envoyées par le chef de l’équipe de décontamination racontent autre chose : tous les hommes ne portaient pas de tenue complète. Les filtres des Vautour envoyés prélever des particules à l’intérieur même du nuage étaient, eux, démontés derrière un mur de plomb. Le plomb pour les filtres, le détersif pour les hommes.
Un mot sur la sincérité des acteurs, parce qu’on l’oublie trop vite. Les équipes du CEA voyageaient en première classe, champagne compris ; elles étaient fières, persuadées de servir la grandeur du pays. Bernard Ista avait commencé en 1955 comme technicien d’Yves Rocard, rue d’Ulm, à installer des stations de détection géosismique destinées à repérer à distance les tirs américains, britanniques et soviétiques. À Noël 1955, il monte seul ses antennes dans le phare du Cap Fréhel, bâti par Vauban, et passe les fêtes au sommet, dans le vent, à écouter trembler le Nevada. Ces gens ne se pensaient pas complices d’un mensonge. C’est précisément ce qui rend le mensonge d’État possible : il n’a pas besoin de menteurs, il lui suffit d’un cloisonnement.
Béryl : l’accident enregistré en direct, caché quarante ans
Le 1er mai 1962, les essais sont passés sous terre, dans le massif de granit rose du Tan Afella, à In Ekker, percé de galeries à 2 000 mètres d’altitude. Des appelés et des ouvriers sahariens y travaillaient à la perforatrice et au marteau-piqueur, en short et chemisette, par 60 à 70 degrés selon le mineur Lucien Parfait.
Ce jour-là, le tir Béryl est mal réglé. Les sas de sécurité sautent, la radioactivité s’échappe à l’air libre, le nuage se rabat sur les installations. Bernard Ista, au pied de la montagne, a emporté son magnétophone Nagra. On l’entend d’abord s’émerveiller, puis suivre la propagation, puis la voix bascule : c’est mauvais, ça débouche. Deux coups de sirène. Chacun saute dans le premier véhicule venu ; le ministre grimpe dans un camion ; l’équipe d’Ista désobéit à l’ordre de rester enfermée dans les cabines et fuit avec les masques à gaz. À l’infirmerie, un second carnet décrit l’afflux des blessés, certains gravement atteints, chacun muni d’un petit dosimètre photographique.
Le commentaire officiel du tir affirmera que les poussières soulevées n’étaient pas radioactives et que les émanations sont contrôlées en permanence. Les images de l’accident, tournées par l’armée elle-même, sont restées inaccessibles pendant quarante ans. C’est le détail qui pèse le plus lourd : l’État avait filmé. Il savait, il conservait, et il a choisi le placard plutôt que l’archive.
Ce qui restera indémontrable
Il faut être honnête sur les zones d’ombre, parce que c’est justement là que les vétérans perdent leurs procès.
Les dates, d’abord. Le témoin des chars situe la manœuvre en janvier 1961, un carton du film indique le 25 avril, date de Gerboise verte. Cinquante ans séparent le souvenir de son récit : la mémoire d’un homme de vingt ans n’est pas un document. Les comptages ensuite : le film avance 209 essais, puis les décompose en chiffres qui ne s’additionnent pas, avant de citer 193 tirs pour la seule Polynésie. Le décompte communément retenu est de dix-sept essais au Sahara et cent quatre-vingt-treize en Polynésie.
Et surtout, l’inconnue majeure : les travailleurs sahariens, les « pélots », restés sur place après la fermeture des bases, sans suivi médical ni consignes, et qui auraient récupéré du matériel contaminé abandonné, jusqu’à déterrer des véhicules pour en tirer des pièces. Aucune enquête épidémiologique ne permet aujourd’hui de dire ce qu’ils sont devenus. Ce n’est pas une controverse entre historiens : c’est un trou. Personne n’a compté, donc personne ne saura. Écrire ici « des milliers de victimes » serait aussi malhonnête qu’écrire « aucune ».
Reste ce que l’on tient. Une manœuvre dont le rapport dit l’objet. Un ministre qui l’a nié jusqu’au bout. Un accident filmé puis rangé. Et deux mots sur un livret militaire, « Algérie Sud », qui ont fait plus de dégâts administratifs qu’une bombe. Les États ne dissimulent pas seulement en mentant : ils dissimulent en s’abstenant d’écrire. Une case laissée vide en 1961 décide encore, en 2026, de ce qu’un vieil homme peut prouver devant une commission. C’est peut-être la leçon la moins spectaculaire de cette histoire, et la plus utile : dans une administration, l’oubli n’est jamais un hasard, c’est une décision qu’on a prise à l’avance.