Bourreaux de France : huit siècles sans exister dans la loi

Le 2 février 1939, un homme s’effondre dans un escalier du métro parisien. C’est le bourreau de la République, et il part travailler. Aucun texte de loi, en huit siècles, n’avait jamais dit que sa fonction existait — et ce vide explique une bonne part du reste, jusqu’au retard français de 1981.

Le 2 février 1939, un homme d’une soixantaine d’années descend l’escalier de la station Porte de Saint-Cloud, à Paris. Il doit prendre un train pour Rennes : là-bas, on l’attend pour guillotiner Maurice Pilorge, un assassin dont Jean Genet fera le dédicataire d’un poème. L’homme s’effondre sur les marches. Crise cardiaque. On le ramène chez lui ; le temps de l’allonger sur son lit, il est mort. Il s’appelait Anatole Deibler, exerçait depuis 1882 et avait fait tomber quatre cent cinquante têtes, dont celle de Landru. Aucun des voyageurs qui l’ont enjambé ne savait qui il était.

Il y a plus troublant que cet anonymat de couloir de métro. Ce matin-là, Deibler partait tuer au nom de la loi française — et la loi française, en huit siècles, n’avait jamais écrit qu’il devait le faire. C’est le fait le plus solidement établi de cette histoire, et le plus étrange : aucune décision législative n’a jamais précisé qui, en France, serait chargé de donner la mort. Le seul titre que reconnaissent les documents officiels est celui d’exécuteur des arrêts criminels. Une formule qui décrit un geste, jamais un homme.

Un métier que la loi n’a jamais nommé

Aux XIIe et XIIIe siècles, les villes grossissent : certaines agglomérations atteignent dix mille habitants, gonflées par un afflux de ruraux que rien n’encadre. La délinquance suit. Punir devient un instrument de gouvernement, et le supplice un spectacle destiné à édifier, donné les jours de marché. Les peines sont graduées comme un tarif : le fouet pour les petits larcins, l’estrapade pour les blasphémateurs — bras liés derrière le dos, chute interrompue en bout de corde, épaules disloquées —, la main coupée au voleur, la roue pour les crimes graves, l’écartèlement à quatre chevaux pour les régicides. Tout en haut, la décapitation à genoux, privilège du noble.

Reste à trouver qui tient le couteau. Avant l’affirmation du pouvoir royal, la charge tombe presque au hasard : le mayeur — l’ancêtre du maire —, le dernier habitant installé dans la ville, le dernier marié, parfois les juges eux-mêmes. Comme les supplices exigent des notions d’anatomie, on va souvent chercher un boucher. Cette parenté ne disparaîtra jamais : jusqu’au dernier, les exécuteurs seront assistés par des tueurs de bêtes.

La professionnalisation arrive en avril 1453, avec une ordonnance de Charles VII interdisant aux magistrats d’exécuter eux-mêmes leurs sentences. Regardez la formulation : le texte dit qui ne doit plus tuer, jamais qui doit le faire. Règle valable cinq siècles. Après la fin de la monarchie, le bourreau est engagé par simple lettre du ministère de la Justice. Révocable à tout instant, non fonctionnaire, payé en gages annuels versés par douzièmes. En fin de carrière, il ne touche pas une retraite mais un secours annuel : le régime d’un domestique. L’astreinte médiévale, elle, demeure. Un arrêté du 4 avril 1922 rappelle à André Obrecht qu’il doit résider à Paris et ne peut s’absenter sans permission écrite ; l’obligation durera jusqu’en 1982.

Vivre de ce que personne ne veut toucher

Sans salaire véritable, il faut bien manger. L’État règle le problème en accordant au bourreau des monopoles répugnants : les basses œuvres, c’est-à-dire l’équarrissage des animaux morts, dont il revend le cuir, la graisse et la corne, et le métier de vidangeur. Au XVIIe siècle, il fournit en cadavres les chirurgiens de la Faculté de médecine de Paris — commerce illicite qu’il maquille en vol des dépouilles dont il a la garde.

Puis le droit de havage : prélever une poignée de chaque marchandise étalée sur les marchés. Les marchands enragent, une denrée touchée par la main du bourreau passant pour souillée, donc invendable. Le 29 mai 1551, le procureur de Dijon tranche par un compromis d’une drôlerie glaçante : les exécuteurs désigneront désormais les produits choisis avec un certain petit bâton peinturé, sous peine d’être bâtonnés eux-mêmes. Ailleurs, on obtient que les grains soient prélevés à la cuillère — puis les marchands contestent la cuillère, jugée trop profonde. Il faudra l’étalonner officiellement, le 1er juillet 1766. Deux siècles de procédure pour fixer ce qu’une main a le droit d’effleurer.

On lui prête pourtant un pouvoir enviable : la croyance de l’époque accorde au roi et au bourreau la même capacité de guérir, l’un la recevant du sacre, l’autre par hérédité. Certains vendent des remèdes tirés des suppliciés ; en 1802, deux experts contestent encore à un exécuteur ses diplômes de chirurgien obtenus à Fribourg.

Cela ne l’enrichit pas. Tous les régimes ont chicané ses émoluments. Après le supplice du chevalier de La Barre, à Abbeville, Charles Sanson adresse à l’intendant du roi une note rédigée comme un devis d’artisan : appliquer la question, faire mention honorable, couper la langue, 20 livres ; trancher la tête, 100 livres ; transporter au bûcher, brûler, jeter les cendres au vent, 90 livres ; transport jusqu’à Abbeville, 320 livres. Total : 530 livres, pour cinq heures de supplice. L’intendant juge la somme excessive et la ramène à 441 livres. Turgot réduira plus tard d’autorité les indemnités, au nom d’une doctrine constante : il ne doit pas en coûter beaucoup plus à ces hommes pour vivre qu’à tout autre.

Le rejet finit par fabriquer une caste

Interdit de résidence en ville — sauf dans la maison du Pilori, marquée d’infamie —, le bourreau est repoussé au XVIIe siècle vers les quartiers mal famés. Il y vit parmi les prostituées et la pègre, c’est-à-dire parmi ceux qu’il exécutera peut-être. Il ne peut épouser que la fille d’un autre exécuteur ou d’un de ses aides. En quelques décennies, toutes ces familles sont cousines.

L’apprentissage est domestique et précoce. Les enfants assistent aux exécutions dès six ans, accompagnés de leur mère ; ils y participent dès dix ans — apporter une corde, un seau. Vers quinze ans, ils deviennent aides de leur père et peuvent le suppléer. Les familles font provisionner leurs garçons par un document garantissant la succession, parfois à quelques mois. Si le père meurt avant les vingt-cinq ans du fils, un régent exécute à sa place et en son nom.

Le stigmate se transmet avec la charge. Les enfants sont inscrits à l’école sous un patronyme d’emprunt. En juillet 1803, Berger, exécuteur d’Agen, écrit au préfet : ses quatre petits-enfants ne sont reçus chez aucun instituteur. Le résultat, c’est une aristocratie à l’envers. Les Sanson entrent dans le métier en 1688 par un mariage avec une fille des Jouenne, lignée remontant au XIIIe siècle, puis transmettent la charge à l’aîné des garçons cent cinquante-neuf ans d’affilée — une continuité qu’aucune dynastie royale n’atteindra.

1789 : la citoyenneté arrachée par une menace

Le 23 décembre 1789, l’Assemblée nationale débat de l’éligibilité des juifs, des protestants et des comédiens. Clermont-Tonnerre demande qu’on y ajoute les exécuteurs : les professions sont nuisibles ou elles ne le sont pas, il faut choisir. L’abbé Maury proteste et interpelle les députés — accepteraient-ils de siéger avec des bourreaux ? Sanson adresse alors une lettre à l’Assemblée : si la motion est rejetée, il démissionne, et ses confrères avec lui ; la justice n’aura plus de bras. L’intervention de Mirabeau emporte la décision. Les exécuteurs et leurs familles obtiennent les mêmes droits que les autres citoyens.

Suit la guillotine, et il faut défaire ici une idée reçue tenace. Elle n’a pas été perçue comme une horreur, mais comme un progrès, pour deux raisons que les contemporains énoncent sans détour : la rapidité, quelques dizaines de secondes au lieu de plusieurs heures de supplice ; l’égalité, puisque la Convention décide que tous les condamnés seront décapités et que la décapitation cesse d’être un privilège nobiliaire. La machine du docteur Guillotin est essayée sur des moutons, puis, à la demande de Charles-Henri Sanson, sur des cadavres. Première exécution le 25 avril 1792, à Paris ; le supplicié s’appelle Nicolas Jacques Pelletier, c’est un voleur.

Le reste appartient à la mécanique. Le 21 janvier 1793, Charles-Henri Sanson, quatrième du nom, exécute Louis XVI. En deux ans, il préside 2 742 exécutions — Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Fouquier-Tinville. Les durées s’effondrent : deux minutes environ au début, la moitié quelques centaines de suppliciés plus tard, et un témoin note douze têtes en treize minutes. En juillet 1794, deux architectes proposent une guillotine capable de couper quatre condamnés à la fois ; un mécanicien surenchérit avec un prototype à neuf tranchants. Paris murmurait qu’un modèle à trente existait : rien ne l’atteste, et la rumeur en dit plus sur l’effroi de la ville que sur la technique. Quant à l’émancipation de 1789, elle reste sur le papier : la Révolution close, les exécuteurs redeviennent des parias. Le droit avait changé, le regard non.

Ni brutes ni machines

La figure du bourreau sanguinaire est une construction, et elle résiste mal aux documents. On rapporte que Sanson fit dire une messe à la mémoire du roi qu’il venait de guillotiner — les Mémoires publiés au XIXe siècle sous le nom des Sanson étant largement apocryphes, la prudence s’impose. En Allemagne, après 1871, le bourreau national Heidenreich lisait des romans sentimentaux jusqu’à devoir s’arrêter parce qu’il pleurait ; après chaque exécution, il prenait un bain, jeûnait et faisait dire une messe pour le supplicié. On raconte aussi que Louis Deibler, qui se disait un simple ouvrier de la justice, finit sa vie en paniquant devant la couleur rouge et en se lavant sans cesse les mains. Cette scène-là n’est pas vérifiable. Elle circule parce qu’elle console : elle fait payer au bourreau ce que la société ne lui a jamais réclamé.

La réalité documentée est plus dérangeante, parce qu’elle est technique. Dans ses carnets, André Obrecht — 326 exécutions entre 1922 et 1976 — fixe le nombre d’or du métier : dix secondes en tout, de la porte de la prison à la chute de la tête dans le panier. Il reproche à son supérieur d’en mettre douze sur la seule bascule, et justifie cette obsession chronométrique par l’humanité due au condamné. La presse, elle, notait l’exécuteur comme un comédien : en janvier 1880, les débuts de Louis Deibler sont jugés trop lents ; son fils Anatole sera loué pour son tour de main.

Reste le public, dont on aime croire qu’il venait par soif de justice. Les exécutions ayant lieu entre quatre et cinq heures du matin, la foule se rassemblait dès minuit : noceurs sortis des boîtes, souvent ivres, chansons ordurières, apprentis de quinze ans venus dans l’espoir de voir tomber une tête. Sur l’exemplarité de la peine, un détail suffit : plusieurs condamnés exécutés avaient eux-mêmes, plus jeunes, assisté à des exécutions capitales.

1981 : la France ferme la marche

En Europe, le métier meurt au rythme des abolitions. Le Portugal ouvre la voie ; la Suède suit un demi-siècle plus tard, le Danemark douze ans après elle, puis l’Italie, la Finlande, l’Allemagne, l’Autriche, avant le Royaume-Uni et l’Espagne. La France arrive en dernier. Le 19 septembre 1981, l’Assemblée nationale adopte une loi dont l’article premier tient en cinq mots : la peine de mort est abolie. Cent quatorze ans après le Portugal. Le pays qui se présente comme la patrie des droits de l’homme aura gardé ses exécuteurs plus longtemps que ses voisins.

Trois mois plus tard, les deux derniers exécuteurs de la République sont mis à la retraite. Discrètement : jusqu’au bout, aucun texte ne les aura nommés. Le dernier, Marcel Chevalier, était typographe — le métier fut presque toujours un second métier, Obrecht travaillant chez Renault. On dit parfois que la fonction se serait éteinte d’elle-même, faute de vocations. C’est faux : Chevalier avait organisé sa succession et fait déjà assister son fils Éric à deux exécutions. Sans la loi de 1981, la chaîne aurait continué.

L’indifférence de l’appareil aux régimes est peut-être le plus instructif. Sous l’Occupation, des résistants sont guillotinés dans plusieurs villes ; à la prison de la Santé, neuf hommes sont exécutés le même jour. Après la Libération, une enquête de la police judiciaire conclut que les exécuteurs n’avaient eu aucune activité collaborationniste : ils reprennent leur fonction comme avant. Entre février 1957 et août 1958, Fernand Meyssonnier guillotine à Alger 141 militants algériens en dix-huit mois. La machine tourne quel que soit le pouvoir qui l’alimente, parce qu’elle n’est inscrite nulle part et que rien ne l’oblige à se justifier.

Il serait confortable de conclure qu’on s’est débarrassé d’un monstre nécessaire. La chronologie dit autre chose. Pendant huit siècles, une société a exigé qu’un homme tue pour elle, l’a payé au tarif d’un domestique, lui a interdit d’habiter en ville, a refusé ses enfants à l’école — et n’a jamais voulu écrire son nom dans un texte. Ce vide n’était pas un oubli de rédaction : c’était le dispositif. Tant que personne n’est officiellement désigné, personne n’est officiellement responsable. En comptant ceux qui commandent, ceux qui approuvent et ceux qui préfèrent ne pas savoir, l’exécuteur n’a jamais été seul.

La peine capitale, elle, n’a pas disparu. Un décompte cité sans millésime avance 1 457 condamnés exécutés dans 86 pays en une année ; le total varie selon les sources, l’ordre de grandeur non. Quelque part, aujourd’hui, quelqu’un occupe cette fonction. Et il y a fort à parier qu’aucun texte ne dit qui il est.

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