En 1582, les Ornano deviennent Colonna d’Ornano et leurs cousins Istria, Colonna d’Istria. Derrière ce changement d’état civil se cache une opération vieille d’un siècle et demi : donner à la noblesse corse des ancêtres romains qu’elle n’a jamais eus. Que reste-t-il de mille ans d’histoire insulaire une fois ces généalogies retirées ?
En 1582, les Ornano cessent de signer Ornano. Ils deviennent Colonna d’Ornano. Leurs cousins Istria les imitent dans la foulée et se font appeler Colonna d’Istria. Le nom greffé n’est pas une coquetterie d’écriture : il rattache ces familles insulaires aux Colonna de Rome, l’une des plus puissantes maisons de la péninsule. Ce jour-là, une prétention généalogique vieille de plus d’un siècle se fige dans l’état civil. Elle y restera.
Le procédé n’a rien d’unique dans l’Europe de la Renaissance : partout, les familles qui montent s’achètent des aïeux. Ce qui frappe davantage en Corse, c’est la longévité du récit. On a longtemps récité sans broncher la descendance des Agostini depuis Auguste, des Cesari depuis Jules César, des Marcaurelli depuis Marc Aurèle. Retirons ces ancêtres, un par un. Regardons ce qui reste dessous. La réponse est moins glorieuse, et beaucoup plus intéressante.
Un chroniqueur payé pour donner des ancêtres à son maître
Tout part d’un seul texte. Le seul récit conservé sur les origines de la seigneurie corse est la chronique de Giovanni della Grossa, rédigée au XVe siècle — plusieurs siècles après les événements qu’elle raconte — par un homme au service de Vincentello d’Istria, alors l’homme fort de l’île. Un chroniqueur, un commanditaire, et des ancêtres à fournir : l’équation se résout d’elle-même.
Le personnage central de cette généalogie s’appelle Hugo Colonna. Selon la chronique, ce noble romain aurait été envoyé par le pape pour chasser les Maures de Corse, avec mille fantassins et deux cents cavaliers, et il serait devenu le père fondateur de la seigneurie insulaire. Aucun document d’époque ne valide l’existence de ces seigneurs. Nous sommes ici en pleine légende, et il vaut la peine de se demander pourquoi celle-ci, précisément.
Elle règle deux problèmes d’un coup. Elle donne aux Cinarchesi, les seigneurs du sud de l’île, une origine romaine et pontificale — donc une légitimité que la force seule ne procure pas. Et elle s’appuie sur une menace que l’on croyait immense : la « terreur maure » censée avoir vidé l’île après la chute de Rome. Or cette pression a probablement été très exagérée, par confusion avec les corsaires ottomans des XVIe et XVIIe siècles, ceux-là armés par un empire, dans un but de conquête et sur fond de guerre de religion. Aux VIe-VIIIe siècles, les bandes armées pillent et cherchent des campements de repli ; elles ne visent pas à s’installer. Pendant ce temps, Mariana, la vieille colonie de vétérans de la plaine orientale, traverse toute la période avec un niveau de vie comparable à celui de belles villes continentales — objets de luxe importés à l’appui — et reçoit même une cathédrale pisane au début du XIIe siècle. Une île dévastée n’importe pas de la vaisselle de luxe.
Faut-il pour autant jeter della Grossa ? Non, et c’est un point sur lequel les spécialistes insistent. Le chroniqueur a pris l’histoire admise de son temps et y a greffé les ancêtres mythiques de ses maîtres. Le greffon est faux ; le porte-greffe, lui, reste précieux. Tout ce que le texte dit de la mise en place du système féodal, des rapports entre seigneurs, des manières de faire la guerre, garde une vraie valeur documentaire.
Soixante-dix générations manquantes
Il existe une objection encore plus simple que l’absence de documents : le calcul. Entre Jules César et les premières familles corses réellement documentées, aux XVe et XVIe siècles, il s’écoule environ soixante-dix générations. Soixante-dix maillons dont pas un seul n’est attesté. Aucune généalogie européenne ne franchit un tel gouffre, pas même les maisons régnantes qui avaient, elles, des archives et des notaires.
D’où vient alors la ressemblance des noms ? D’un mécanisme banal : le patronyme insulaire se forme sur le prénom du père. Un Cipriani est le fils d’un Cipriano, un Caracciolo le fils d’un Caracciolo. Un Cesari est le fils d’un homme prénommé Cesare, prénom parfaitement courant dans l’Italie médiévale. L’écho romain n’est pas un héritage, c’est une coïncidence phonétique lue à l’envers, plusieurs siècles plus tard, par des gens qui avaient intérêt à la lire ainsi.
Ce qui est attesté, en revanche, est net : la noblesse corse est d’extraction chevaleresque, comme les autres noblesses européennes. Des familles qui se sont imposées par les armes, ont tenu un point haut, ont fait plier des voisins, puis ont transmis. On en compte environ six d’ancienneté vraiment chevaleresque. Ce n’est pas moins respectable qu’une descendance impériale. C’est simplement autre chose : une aristocratie de coup de force, pas de filiation.
Ce que possédait vraiment la noblesse corse : du bois, une palissade, quelques hommes
L’archéologie a compté plus de deux cents édifices seigneuriaux sur l’ensemble de l’île. Le chiffre impressionne jusqu’à ce qu’on y ajoute la dimension du temps : ils n’ont jamais fonctionné tous ensemble. On observe des phases d’extension — l’incastellamento, la mise en château du pays — puis des phases de rétraction, quand un seigneur élimine les forteresses voisines et concentre le pouvoir.
Surtout, ces châteaux ne ressemblent guère à l’image que le mot appelle. Jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles, l’essentiel est bâti en bois, avec une part limitée de pierre : des points forts à palissade, ou de grosses tours, tenables par quelques individus. Les fouilles montrent des édifices de peu d’importance. Le fameux siège de Cinarca, que della Grossa raconte comme une affaire d’armées, n’a pas mobilisé des centaines de combattants mais quelques dizaines de part et d’autre.
Leur implantation dit le reste. Les châteaux se dressent face à face le long des vallées, souvent à portée de regard. Ce n’est pas de la stratégie défensive, c’est de la rivalité : on construit parce que l’autre a construit. On retrouvera la même logique bien plus tard dans les tours de village d’Olmeta ou de Sant’Antonino, quand les caporaux chercheront à remplacer le seigneur en occupant simplement la hauteur. La guerre féodale corse, à ce compte, ressemble moins à une épopée qu’à une querelle de voisinage lourdement armée. Et elle se joue autant dans les invitations à dîner que dans les sièges : Giudice de Cinarca, piégé et emprisonné par une dame seigneur qui l’avait convié chez elle, s’en est vengé avec une brutalité que la chronique raconte sans détour.
Le vrai levier du pouvoir : un accès à la mer
Ces guerres entre voisins, entre cousins, parfois entre frères, ont pourtant une logique économique très concrète. Un fief de l’arrière-pays sans débouché maritime est asphyxié : il ne peut plus exporter sa laine, son vin, son bois vers Piombino, Livourne, Marseille ou Gênes. Se battre pour une vallée, c’est se battre pour une crique.
Le Cap Corse le démontre à l’envers. Cette presqu’île qui s’avance d’une trentaine de kilomètres dans la mer est la seule seigneurie corse solidement documentée. Elle est tenue d’abord par de petites familles, les Avogari et les Peverelli, jusqu’au jour où l’amiral génois Ensaldo da Mare, au service de Frédéric de Hohenstaufen, vient mouiller au large à la tête d’une flotte considérable. Il n’attaque pas. Il propose poliment de racheter une part de leurs terres. Les familles, qui n’ont rien d’équivalent à opposer, cèdent plus de la moitié du Cap et se replient au sud, du côté de Brando, Pietracorbara, Canari et Nonza. Da Mare se retrouve à la tête d’un fief de plus de 250 kilomètres carrés — à comparer aux trois kilomètres carrés d’Erbalunga, un peu plus bas sur la même côte.
La suite valide le calcul. Fidèle à Gênes, la seigneurie da Mare rend son fief remarquablement productif et exporte son vin vers la Toscane, jusqu’à la table du pape. Le Cap devient le poumon économique de l’île, le seul territoire à y faire entrer de la monnaie. La lignée s’éteindra en 1592, à la mort de Barbara da Mare, faute de descendants. Pendant plus de trois siècles, la puissance ne sera jamais venue d’un ancêtre romain : elle sera venue d’un port et de barriques.
1357 : la révolte qui n’était pas une épopée populaire
Il existe une seconde légende, plus tenace encore que celle d’Hugo Colonna, parce qu’elle flatte non plus les seigneurs mais le peuple. En 1357, un homme du commun, Sambucuccio d’Alando, aurait soulevé les communautés de l’intérieur, pris tous les châteaux de l’île et offert la Corse à Gênes. Beau récit. Problème : le personnage n’apparaît dans aucun texte officiel.
Ce qui est établi est plus froid. La révolte détruit effectivement tous les châteaux de l’île, à l’exception de ceux du Cap Corse. Mais elle est orchestrée par Gênes, sous l’impulsion du doge Simone Boccanegra, qui menait une politique antiseigneuriale jusque dans l’environnement immédiat de sa propre ville. Et 1357 n’est pas seulement la fin de la seigneurie : c’est une dédition. Les Corses se donnent à la commune de Gênes. Ils ne conquièrent pas leur liberté, ils choisissent un maître contre les autres.
La démonstration se poursuit aussitôt après. Les doges suivants se désintéressent de l’île ; les seigneurs du sud reviennent et se tournent vers l’Aragon. La Corse se retrouve coupée en trois : terre des seigneurs au sud, terre de la commune au centre et au nord, Cap Corse seigneurial et génois. Gênes, elle, tient depuis longtemps deux places fortes portuaires — Bonifacio depuis la fin du XIIe siècle, Calvi depuis la fin du XIIIe.
1434 : une tête roule à Gênes, et la légende change de camp
Le commanditaire de la chronique entre alors en scène. Vincentello d’Istria, neveu d’Arrigo della Rocca, proche de la famille royale d’Aragon et en correspondance avec le roi, reçoit une flotte de galères pour conquérir l’île. Il prend Cinarca, Biguglia, Bastia. Élu comte de Corse par une assemblée populaire en 1407, il devient vice-roi en 1421. Il fonde le château de Corte : une grosse tour sur un piton rocheux, qui verrouille l’unique voie de circulation intérieure entre Ajaccio au sud et Calvi ou Bastia au nord. Cette tour existe toujours, prise dans des bâtiments génois puis français plus tardifs — le seul de ces châteaux dont on puisse encore faire le tour à pied.
La fin est brutale et mal documentée. Vincentello est capturé en mer ; les sources se contredisent sur le lieu, au large de Porto Torres, au nord de la Sardaigne, ou à la sortie même du port de Bastia. Sur ce point, personne ne tranche, et il est plus honnête de le dire que de choisir. Emmené à Gênes, jugé comme traître, il est décapité en 1434 sur les marches du palais, devant une foule venue pour cela. Avec lui s’achèvent les prétentions aragonaises : l’île bascule tout entière sous autorité génoise.
Reste à noter ce que ni la chronique de son protégé, ni les récits postérieurs n’ont jamais pu produire : l’unanimité. Ni Vincentello, ni Rinuccio, ni Sampiero, ni Paoli, ni Napoléon ne l’ont obtenue. Une partie de l’île a toujours joué avec Gênes, l’Aragon, les Napolitains, les Anglais ou les Français — jusqu’à cette arquebuse de Sampiero trafiquée en 1567 par un homme de sa propre suite. Les Corses n’avaient d’ailleurs pas attendu le Moyen Âge pour cela : pendant les guerres puniques, ils avaient déjà pactisé avec Carthage contre Rome, et payé cher les répressions qui suivirent.
Ce qu’il reste, une fois les aïeux romains rangés au magasin des accessoires, est une histoire sans marbre : des groupes venus par la mer vers 6000 avant notre ère avec du blé, de l’orge et des chèvres ; des statues-menhirs de guerriers que leurs propres descendants ont fini par débiter en moellons ; des tours de bois plantées par dépit face à celles du voisin ; des barriques de vin qui font entrer plus de pouvoir qu’une charte pontificale. Les récits d’origine, eux, apparaissent toujours au moment précis où quelqu’un a besoin d’être légitimé — un seigneur au XVe siècle, une famille qui change de nom en 1582. Nos époques n’ont pas cessé d’en produire. La seule différence, c’est qu’on dispose aujourd’hui de l’archéologie pour aller voir sous la chronique. Et sous la chronique, il y avait du bois.