De la forêt de Fontainebleau aux galeries de Provins, la France est trouée de cavités creusées de main d’homme. Presque toutes abritent la même chose : un geste que l’on ne pouvait pas faire au grand jour. Voyage dans onze mille ans de désobéissance souterraine.
Il faut à peu près cinq minutes pour creuser dans le grès un sillon de dix centimètres de long et d’un demi-centimètre de profondeur, avec un éclat de silex ou un autre morceau de grès — le métal n’existe pas encore. Pour un quadrillage d’une cinquantaine de sillons, comptez quatre heures. Quatre heures allongé sur le dos, dans la pénombre d’un abri de la forêt de Fontainebleau, la poudre de pierre tombant dans les yeux. Et au bout, un motif que personne ne viendra regarder.
Sous la France, il y a des milliers de cavités creusées de main d’homme : abris gravés, caves sculptées, galeries de carrière, églises taillées dans la roche, souterrains de château. Presque toutes ont un point commun. On y a fait, à un moment, quelque chose qui ne pouvait pas se faire à la lumière du jour.
Fontainebleau : des souterrains gravés que personne ne devait voir
Le chiffre est déjà remarquable : plus de deux mille abris ornés inventoriés dans le massif de Fontainebleau — on avance couramment 2 040 — et on en découvre encore chaque année. Leur contenu ne ressemble à rien de ce que le grand public associe à l’art préhistorique. Pas de bisons, pas de chevaux, pas de scènes de chasse. Des sillons isolés ou en séries parallèles, des chevrons, des rectangles, et surtout des quadrillages, dont certains atteignent deux mètres de côté. Ces gravures sont rapportées au Mésolithique, entre environ 9000 et 5500 avant notre ère, soit plusieurs millénaires après Lascaux.
Deux détails changent tout. D’abord, le quadrillage se retrouve dans tous les abris : ce n’est pas l’invention d’un individu, c’est un motif transmis, probablement imposé au graveur. Ensuite, les abris ne sont pas placés à la vue de tous. Le graveur ne cherche pas de public. Il ne signe pas une œuvre, il exécute quelque chose.
Ici, il faut être honnête sur ce que l’on sait. Que ces gravures aient un sens codifié : probable, tant la répétition est stricte. Qu’elles relèvent d’un rite ou d’une pensée du surnaturel : hypothèse raisonnable, qu’aucune inscription ne viendra jamais confirmer. Une chose est sûre en revanche, et elle démolit un cliché tenace : l’homme du Mésolithique n’était pas cette « brute épaisse » entièrement occupée à survivre. Quatre heures d’inconfort pour un motif invisible supposent du temps libre, une société qui le permet, et une raison qui n’est pas alimentaire.
Dénezé-sous-Doué : caricaturer le roi quand on n’a plus le droit de se réunir
Faisons un bond de sept mille ans. En 1956, à Dénezé-sous-Doué, à une trentaine de kilomètres d’Angers, des enfants jouent au ballon dans la rue et tombent sur l’entrée d’un souterrain oublié. Les archéologues Jeanne et Camille Fraysse prennent le relais. Sous la voûte de tuffeau les attendent entre 300 et 350 personnages sculptés, entremêlés sans aucun respect des proportions : visages ronds, visages triangulaires, bouches ouvertes comme pour hurler, processions religieuses, scènes de la vie quotidienne, scènes politiques et scènes franchement érotiques, le tout à touche-touche. Au centre d’un groupe, on identifie Henri II ; à côté, Diane de Poitiers, la favorite, sculptée les seins à l’air, et Catherine de Médicis, reléguée au rang d’épouse officielle. L’ensemble est attribué à une vingtaine d’années, entre 1560 et 1580 environ.
Pourquoi sous terre ? La réponse la plus solide tient en une date : 1539. L’ordonnance de Villers-Cotterêts, dont on retient surtout l’usage du français dans les actes de justice, abolit aussi les confréries de métier. Les tailleurs de pierre n’ont plus le droit de se réunir à l’air libre. Ils ont un savoir-faire, une colère, un lieu clos — et, dans les années 1570, une France déchirée par les guerres de Religion. En 1574 paraît un pamphlet protestant, Le réveil matin des Français et de leurs voisins, qui ridiculise la famille de Guise ; on a proposé d’y rattacher certaines scènes. Plausible, mais non démontré.
Car le vrai problème de Dénezé est là : ces sculpteurs ne savaient sans doute pas écrire, et l’interprétation de chaque figure reste discutée d’un chercheur à l’autre — satire politique organisée pour les uns, défouloir corporatif pour les autres. Ce qui est certain, c’est la logique du lieu : on a taillé dans la pierre ce qu’on ne pouvait pas dire dans la rue, puis on a fait effondrer l’entrée et remblayé le souterrain. Volontairement. Il est resté invisible près de quatre cents ans.
Brézé et Saint-Émilion : quand le sous-sol devient une stratégie
Toutes les cavités ne servent pas à cacher un délit. À une quinzaine de kilomètres de Dénezé, le château de Brézé pousse la logique inverse : ici, le souterrain est le château. Sous le logis de surface s’étend un réseau creusé dans le tuffeau, où les seigneurs et leurs gens ont vécu du Xe au XVIIIe siècle — chambres, silos, celliers, glacière, boulangerie, autour d’un puits de lumière, seul point de contact avec l’extérieur. Les galeries sont assez larges pour y faire entrer des chevaux attelés, et la roche y maintient 13 degrés toute l’année. En 1448, Gilles de Maillé-Brézé obtient de René d’Anjou l’autorisation de bâtir un château conforme à son rang ; à la Renaissance, Artus de Maillé-Brézé le remplace par un logis à l’italienne et fait recreuser les douves jusqu’à dix-huit mètres. Postes de tir dissimulés, échauguettes, guetteurs au fond des fossés : Brézé n’a jamais été pris. C’est ce que vaut, militairement, un trou bien conçu.
À Saint-Émilion, la transgression redevient centrale, mais elle est parfaitement visible — et c’est ce qui la rend étrange. Au XIIe siècle, alors que la réforme grégorienne impose l’austérité et que le royaume construit ses églises vers le haut, on creuse ici une église monolithe vers le bas, dans la roche. Plus de 9 000 mètres cubes de pierre extraits, en cinquante ans ou moins, quand un simple clocher pouvait demander trois siècles : la pierre sortie du chantier se revendait et le finançait.
Ce qui déroute, c’est le contenu. L’autel est à l’ouest et non à l’est. Ni croix, ni Vierge, ni statue de saint. En revanche, des signes du zodiaque, des anges à quatre ailes, un dragon, un joueur d’instrument d’inspiration orientale. On raconte parfois que le commanditaire, un laïc, aurait bâti cette église pour se faire pardonner du clergé ; dans ce cas, il aurait élevé une église conforme. Il fait l’inverse de ce que prescrit l’époque, et l’Église, qui pouvait le poursuivre, ne bouge pas. L’explication la plus prosaïque est probablement la bonne : le culte de l’ermite Émilion attirait des milliers de pèlerins sur la route de Compostelle, et cette manne valait bien quelques entorses au dogme.
Provins, 1792 : une pièce peinte en noir au fond d’un souterrain déjà noir
Sous Provins, les galeries sont d’anciennes carrières : pierre calcaire, et surtout terre à foulon, cette argile qui servait à dégraisser les draps vendus dans les foires, actives de la fin du XIe siècle au milieu du XIVe. Contrairement à ce qu’on imagine, elles ne forment pas un labyrinthe continu sous toute la ville : ce sont des ensembles cloisonnés, avec des alcôves latérales et des traces de portes. Les compagnons bâtisseurs y ont laissé des marques de tâcherons et leurs symboles de métier : compas, équerre, fil à plomb, cercles concentriques.
Puis l’Histoire s’invite. La loge maçonnique « L’Heureuse Alliance » est fondée à Provins en 1783, composée en partie de militaires et d’ecclésiastiques — ce qui, à l’époque, n’a rien de clandestin. Elle tient réunion en toute légalité à l’auberge du Pilier Rouge. En 1792, sous la Terreur, les associations sont interdites et les francs-maçons visés. La loge descend alors dans les galeries qui communiquent avec la cave de l’auberge.
Et c’est là qu’apparaît le détail le plus parlant de tout ce parcours souterrain. Au bout du dédale, une alcôve a été isolée par des maçonneries, puis recouverte d’un enduit noir. Pas noircie par la fumée : enduite, délibérément, dans un lieu déjà plongé dans l’obscurité totale. Peindre en noir une pièce que personne ne peut voir sans lampe ne sert à rien — sauf si le noir n’est pas là pour cacher, mais pour signifier. On y reconnaît un cabinet de réflexion, cette étape de l’initiation maçonnique où le candidat, enfermé seul, meurt symboliquement pour renaître.
Ces frères se cachaient de la guillotine, c’est certain. Mais ils ne se contentaient pas de se cacher : ils continuaient à mettre en scène. Le souterrain n’était pas une planque, c’était un décor. Quant à Génisson, le fondateur de la loge, il a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace.
Le Castéla : quatre années de vie normale, payées en fausse monnaie
Le château du Castéla, à Saint-Sulpice-la-Pointe au nord de Toulouse, est édifié en 1240 avec un vaste souterrain creusé en même temps, prévu pour abriter les gens de la basse-cour en cas de danger. En 1416, Jeanne, duchesse de Berry, se retrouve veuve à quarante et un ans d’un premier mari richissime. Elle épouse ensuite Georges de La Trémoille, qui la dépouille méthodiquement de ses biens et détourne ses revenus. Elle obtient du roi la cassation de son contrat de mariage, puis prend la fuite et se réfugie au Castéla en 1418, ruinée.
Il y a une forge au château, et ce souterrain. Elle y fait descendre les derniers métaux précieux échappés au pillage, les fait fondre, et recrute des faux-monnayeurs venus de l’hôtel des monnaies de Bourges. Elle sait comment on procède : son premier mari, le duc de Berry, assiégé à Bourges et incapable de payer ses soldats au bout de trois mois, avait fait fondre son trésor d’objets d’or et d’argent. Le faux-monnayage, rappelons-le, était puni de mort par le supplice de la marmite — l’ébouillantement.
Elle tiendra ainsi quatre ans : elle paye ses gens de maison, entretient une petite cour, vit. En 1422, prévenue de l’arrivée du sénéchal de Toulouse chargé de l’arrêter, elle s’enfuit et se place sous la protection de Jacques de Bourbon, comte de Castres, qui la fait escorter jusqu’au château de Roquecourbe. Aucun trésor n’a jamais été retrouvé, ni ici ni là — ce qui est la règle, en matière de trésors cachés.
Ce que le sous-sol refuse encore de dire
Toutes ces cavités n’ont pas livré leur clé. Les souterrains annulaires d’Auvergne en sont la meilleure preuve. Creusés au Xe siècle, repérés à partir de 1875 par un médecin de campagne, le docteur Noël, ils sont une soixantaine recensés dans la région, dont une trentaine sur la seule commune d’Arfeuilles, près de Vichy. Leur plan est invariable : une galerie d’accès, un anneau, un petit renfoncement. Les traces de pics sur les parois établissent qu’ils sont bien l’œuvre de l’homme.
Ensuite, chaque hypothèse tombe. Refuges ? Les galeries sont trop étroites pour qu’on s’y installe plus de quelques heures. Silos ou réserves agricoles ? Ni débris d’outil, ni résidu de graines céréalières, ni poterie entière. Monuments funéraires abritant des urnes ? Ni corps calciné, ni ossement, ni mobilier funéraire — et l’ouvrage serait démesuré pour trois ou quatre vases. Ce que l’on sait, en revanche : ils sont systématiquement rattachés à une implantation agricole médiévale, et tous ont été fermés de la même façon, nettoyés, l’entrée murée, la tranchée d’accès remblayée. On a refermé derrière soi.
Le vide laissé par les archéologues, les récits l’ont comblé. Dans la Montagne bourbonnaise, on raconte que des fées révoltées contre Dieu, changées en taupes, auraient creusé ces galeries et volé les enfants des paysannes ; on a prêté à une tour d’Arfeuilles une fumée noire trahissant une « école de sorciers ». Ces histoires ne disent rien du Xe siècle, mais beaucoup de ceux qui les ont fait circuler : une bonne légende éloigne les curieux, et l’évangélisation avait tout intérêt à noircir des lieux où s’étaient tenus des rites qui n’étaient pas les siens. C’est souvent là qu’est le plus instructif — non dans la fée, mais dans la main qui l’a inventée.
Rouvrir peut tuer ce que l’on croyait sauver
Reste une leçon très concrète, et elle contredit l’intuition. À Dénezé-sous-Doué, le remblai que l’on prend spontanément pour un acte de destruction a été le meilleur conservateur possible : quatre siècles de terre ont maintenu les sculptures à l’abri de l’air, de la lumière et des variations d’humidité. C’est leur dégagement, dans les années 1974-1976, qui les a livrées à l’humidité, aux moisissures et aux diatomées. Elles s’effacent aujourd’hui plus vite qu’en quatre cents ans d’oubli. On ouvre une cachette deux fois : la première pour comprendre, la seconde pour la perdre.
Ce qui frappe, au bout du compte, c’est la constance du réflexe. Un graveur mésolithique, des tailleurs de pierre privés de confrérie, des francs-maçons sous la Terreur, une duchesse ruinée : rien ne les relie, sinon d’avoir eu quelque chose à faire hors du regard des autres et d’avoir trouvé le même endroit pour le faire. Avant les techniques modernes, le sous-sol restait le seul espace qu’aucune autorité ne pouvait inventorier. Nous avons déplacé cet espace ailleurs — dans des serveurs, des messageries chiffrées, des comptes anonymes — mais le besoin, lui, n’a pas bougé d’un pouce. Toute société qui interdit fabrique, sans le vouloir, l’endroit où l’on désobéit. Il se trouve simplement que pendant onze mille ans, cet endroit a été sous nos pieds.