Dans l’Avignon des papes, la prostitution était taxée

Chaque carême, les autorités d’Avignon faisaient sortir les prostituées de la ville — puis les dédommageaient de leurs semaines perdues. Cette ligne de comptabilité résume tout : dans l’Avignon des papes, la prostitution n’était pas un fléau à éradiquer, mais une activité à cantonner, à signaler et à taxer.

Il faut se figurer la scène au moment le plus sacré de l’année chrétienne. Carême, Avignon, milieu du XIVe siècle. La ville où réside le pape se prépare à Pâques, et les autorités municipales font sortir des murs celles que les textes de l’époque appellent « les fillettes ». Le commerce de la chair s’arrête le temps des offices. Jusque-là, rien de très surprenant.

Ce qui surprend, c’est la suite. Ces femmes sont dédommagées de leur manque à gagner. La cité qui vient de leur interdire de travailler leur verse une compensation pour les semaines perdues. Elle ne les chasse pas : elle les met en congé forcé, et elle en assume le coût.

Tout le sujet tient dans cette ligne de comptabilité. Dans l’Avignon des papes, la prostitution n’est pas un fléau que l’on combat. C’est une activité que l’on cantonne, que l’on signale par un code vestimentaire, que l’on taxe — et que l’on administre comme le reste de la ville.

Une bourgade de province devenue capitale de la chrétienté

Le point de départ est politique. Rome est devenue invivable : l’Italie se déchire, les factions s’entretuent, et la papauté cherche un refuge. En 1309, Clément V s’installe sur les bords du Rhône. Ce qui devait être provisoire durera près d’un siècle : neuf pontifes se succèdent à Avignon, si l’on compte ceux qui s’y maintiendront après le Grand Schisme de 1378.

La transformation de la ville est brutale. Avignon comptait environ 5 000 habitants ; elle en abrite plusieurs dizaines de milliers une génération plus tard. Le palais des Papes, forteresse et chancellerie à la fois, est pour l’essentiel achevé vers 1351. Autour de lui, une machine administrative aspire l’argent de la chrétienté entière : les impôts pontificaux sont prélevés sur les Églises d’Occident, de la Baltique à la Terre sainte, de l’Espagne aux marches du monde slave. Les historiens ont pris l’habitude de décrire cette Avignon-là comme une énorme pompe à finance. La formule est juste, mais elle laisse dans l’ombre l’essentiel : une pompe à finance, c’est d’abord une foule.

Une foule très particulière. Des clercs par milliers, des notaires, des banquiers italiens, des courriers, des plaideurs venus de toute l’Europe pour un procès en cour de Rome. Des hommes, en écrasante majorité. Célibataires par vœu pour les uns, par état pour les autres, de passage pour beaucoup. C’est cette donnée démographique, et non un quelconque relâchement des mœurs, qui commande tout le reste.

Pourquoi l’Église a préféré encadrer plutôt qu’interdire

On imagine volontiers une Église médiévale en guerre ouverte contre la chair. Ce que montrent les textes est plus retors. Depuis Augustin, la théologie chrétienne dispose d’un raisonnement tout prêt : la prostitution est un mal, mais sa suppression en produirait de pires. Les théologiens du XIIIe siècle reprennent l’image et la durcissent — ôtez l’égout du palais, et c’est le palais entier qui devient irrespirable. Le mal est jugé nécessaire ; il ne s’agit donc pas de l’éradiquer, mais de le contenir.

Ce raisonnement rencontre à Avignon trois réalités très concrètes. La première tient à l’âge du mariage : les hommes se marient tard, souvent passé vingt-cinq ou trente ans, et une masse de jeunes célibataires désœuvrés inquiète les autorités urbaines. L’historien Jacques Rossiaud, qui a travaillé sur la prostitution et la jeunesse dans les villes du Sud-Est au XVe siècle, a montré à quel point les violences sexuelles collectives y étaient fréquentes et, plus grave encore, banalisées. Le lupanar encadré apparaît alors comme un pare-feu. C’est l’argument des consuls autant que celui des clercs.

La deuxième réalité est cléricale. Le célibat des prêtres est un impératif ; il n’est pas une pratique. Les archives regorgent de prélats à concubine, d’enfants plus ou moins publics, de sanctions molles. Des maisons de plaisir discrètes permettent de gérer la libido d’un clergé nombreux sans que l’institution ait à reconnaître qu’elle a un problème. Il faut ici peser ses mots. Que des clercs aient fréquenté les étuves d’Avignon est probable, et les contemporains le supposaient ouvertement ; qu’un pape l’ait voulu explicitement à cette fin n’est établi par aucun document. Entre le probable et l’attesté, la frontière compte.

La troisième réalité est fiscale. Nous y viendrons, car c’est la plus parlante.

Le Bourgneuf, où l’on range la prostitution de l’Avignon des papes

Une activité que l’on tolère, on la déplace. À Avignon, elle se concentre dans le quartier du Bourgneuf, bâti en périphérie, contre les remparts du XIIIe siècle. Le choix n’a rien d’arbitraire : le quartier est populaire, un peu à l’écart, et surtout traversé par la Sorgue, dont l’eau faisait déjà tourner les teinturiers. Or ce commerce-là a besoin d’eau en quantité. Les étuves — les bains publics — en consomment énormément.

Ces étuves sont le maillon que l’on oublie toujours. Officiellement, on s’y lave, hommes et femmes mêlés. Dans les faits, plusieurs sont équipées non seulement de bassins mais d’alcôves et de lits : un client peut s’éclipser avec une servante, et l’établissement fonctionne comme un sas entre le bain public et le bordel. Le dispositif est ambigu par construction, et c’est précisément ce qui le rend commode. Personne n’est obligé de nommer ce qui s’y passe.

La chronologie de ce cantonnement, en revanche, reste imparfaitement établie. Les maisons se regroupent au Bourgneuf dans le troisième quart du XIVe siècle, autour des années 1363-1370, soit un demi-siècle après l’arrivée des papes ; un édit pontifical, que l’on situe généralement au XVe siècle, achève d’y assigner les femmes. Les dates circulent avec des variantes d’un auteur à l’autre, et il est plus honnête de le signaler que de trancher pour faire propre.

L’assignation, de toute façon, n’a jamais été étanche. Le cimetière médiéval, contrairement à l’image que nous en avons, n’est ni silencieux ni recueilli : c’est une place publique, un marché, un lieu de rendez-vous. Donc un lieu de prostitution clandestine. Les protestations d’évêques et de curés à ce sujet sont si nombreuses qu’elles constituent, à elles seules, la meilleure preuve que la chose durait.

Le jaune, les cheveux nus, les souliers rouges

Une femme honnête, au XIVe siècle, sort la tête couverte. La coiffe n’est pas un détail de mode : c’est un statut, affiché. Les prostituées d’Avignon, elles, doivent aller cheveux découverts. On leur impose de surcroît des vêtements de préférence jaunes — la couleur de l’infamie, celle dont on marque aussi les traîtres dans l’iconographie du temps — et souvent des chaussures rouges.

Il serait facile de n’y voir qu’une humiliation. C’en est une. Mais le dispositif a une fonction plus froide : rendre la femme identifiable au premier coup d’œil, dans une rue encombrée, par un homme qui ne connaît personne en ville. Le signalement protège l’épouse et la fille de bonne maison d’une méprise ; il renseigne le client ; il permet au sergent de savoir qui est en règle et qui ne l’est pas. C’est un instrument de police doublé d’une gestion des apparences. Cette société ne demande pas d’abord que l’on soit vertueux : elle demande que chacun soit à sa place, et que cette place se voie de loin.

Deux sous par semaine, et une indemnité pendant le carême

Reste le point le plus dérangeant, et il est bien documenté. Dès 1337, le maréchal du pape — l’officier chargé de la police de la cité — surveille les prostituées d’Avignon et perçoit d’elles deux sous par semaine. Deux sous, chaque semaine, remontant aux représentants du pontife. Ce n’est ni une amende, ni une rançon officieuse versée sous le manteau : c’est une recette, encaissée par une administration qui tient des comptes et sait ce qu’elle encaisse.

À partir de là, l’indemnité de carême cesse d’être une bizarrerie. Une ville qui perçoit une taxe hebdomadaire sur une activité, et qui suspend cette activité plusieurs semaines par an pour des raisons liturgiques, se comporte exactement comme un employeur qui ferme son atelier : elle compense. Ce n’est ni de la charité, ni un remords tardif. C’est de la gestion.

On mesure alors le renversement complet de l’image reçue. Le discours officiel dit le péché ; la pratique administrative dit le service encadré. Les deux coexistent sans que personne, apparemment, y voie une contradiction intenable — parce que le cadre théologique du moindre mal avait précisément été forgé pour rendre cette coexistence pensable. C’est peut-être cela, le plus difficile à admettre pour un lecteur de 2026 : il n’y a pas ici de double jeu, mais un système cohérent avec lui-même.

La légende noire, et le faux document qui l’a nourrie

Tout cela a produit très tôt une légende noire. Pétrarque, qui a vécu à Avignon et l’a détestée, la traite de Babylone de l’Occident : l’expression fera fortune, reprise par les polémistes protestants, puis par les anticléricaux du XIXe siècle. Chacun y a trouvé ce qu’il venait y chercher.

Le meilleur exemple de cette dérive porte un nom précis. On lit depuis des siècles que la reine Jeanne, comtesse de Provence et souveraine d’Avignon jusqu’à la vente de la ville à Clément VI en 1348, aurait promulgué en 1347 des statuts réglementant dans le détail le bordel de la cité. Ce texte est un faux. Sa fausseté a été démontrée dès le XIXe siècle — par Yvaren en 1835, puis par Courtet en 1845 — et cela n’a pas empêché le document apocryphe de resurgir régulièrement, y compris sous des plumes sérieuses. Il resurgit parce qu’il dit exactement ce que l’on a envie de croire.

Voilà le paradoxe. La réalité d’archive — une taxe hebdomadaire perçue par l’officier du pape, un quartier assigné, un code vestimentaire, une indemnité de carême — était bien assez éloquente. Il n’y avait aucun besoin d’inventer un règlement supplémentaire. La légende noire n’a pas noirci Avignon : elle a surtout dispensé de la regarder.

Que faire de cette histoire aujourd’hui ? Sûrement pas la note d’hypocrisie que l’on est tenté d’attribuer : juger le XIVe siècle avec nos critères ne nous apprend rien sur lui. Il est plus utile de constater que les autorités d’Avignon avaient tranché une question que nos sociétés ne tranchent toujours pas. Faut-il interdire une pratique que l’on réprouve, au risque de la pousser dans l’ombre, ou l’encadrer, au risque d’en vivre ? Avignon a choisi la seconde voie et l’a poussée jusqu’à sa conséquence la plus embarrassante : le bordel figurait dans les recettes.

Les femmes du Bourgneuf, elles, n’ont rien écrit. Nous connaissons leur taxe, leur quartier, la couleur imposée à leurs robes, la date de leur expulsion annuelle et le montant de leur dédommagement. Nous ignorons à peu près tout de ce qu’elles en pensaient. C’est sans doute la seule chose que la comptabilité pontificale et la légende noire ont en commun : ni l’une ni l’autre ne leur a jamais donné la parole.

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