Épouses de dictateurs : pourquoi la justice les a manquées

Leurs maris ont fini en prison, en exil ou dans la misère. Elles, presque jamais. D’Imelda Marcos à Leïla Ben Ali, en passant par Bangui, Port-au-Prince et Kinshasa, l’impunité des premières dames de dictature n’est pas un hasard : c’est le produit d’une série de mécanismes très concrets, juridiques et diplomatiques.

Le 2 juillet 1990, tribunal fédéral de Manhattan. Une femme écoute le verdict le jour exact de ses soixante ans. Imelda Marcos, veuve du dictateur philippin Ferdinand Marcos, est acquittée. La presse américaine avait annoncé le procès du siècle ; l’accusation avait rassemblé quelque 350 000 documents contre le couple. Elle sort libre. Deux ans plus tard, après quatre années d’exil, elle rentre à Manille. Elle se présente à des scrutins successifs, finit par arracher un siège de députée. Et une députée philippine, comme à peu près partout, jouit de l’immunité.

Ce déroulé — la chute, l’exil, le retour, la protection — n’a rien d’une singularité philippine. À Bangui, à Port-au-Prince, à Kinshasa, à Tunis, les maris ont fini en prison, en fuite ou dans la misère. Leurs épouses, elles, ont presque toutes atterri sur leurs pieds. La question intéressante n’est pas de savoir si elles le méritaient. Elle est technique : par quels rouages précis la justice les a-t-elle laissées passer ?

Des fortunes sans commune mesure avec un salaire de président

Il faut commencer par les ordres de grandeur, parce que c’est de là que part tout le raisonnement juridique. Aux Philippines, la dette publique passe d’environ 300 millions à 27 milliards de dollars en une vingtaine d’années de règne Marcos. Dans le même temps, la famille accumule un portefeuille immobilier new-yorkais dont le procès de 1990 dressera la liste : le Crown Building pour quelque 101 millions de dollars, le 40 Wall Street pour environ 95 millions, le Herald Center et le 200 Madison Avenue pour une soixantaine de millions chacun. Après la chute du régime, l’État philippin récupérera près de 200 millions d’euros de bijoux. En 2013, Forbes évaluait encore la fortune d’Imelda Marcos à 5 milliards de dollars.

Au Zaïre, la fortune de Mobutu a été estimée au même ordre — 5 milliards de dollars — soit presque l’équivalent de la dette du pays. En Tunisie, le clan Trabelsi, la belle-famille de Ben Ali, aurait mis la main sur 30 à 40 % de l’économie : automobile, immobilier, tourisme, médias. En Haïti, un intervenant décrit un système d’une simplicité désarmante : la minoterie d’État verse 25 000 dollars par mois aux œuvres sociales de Michèle Duvalier, et le même schéma vaut pour le ciment, la loterie, l’électricité. Le 26 mai 1988, soit deux ans après la fuite du couple, 21 millions sont virés vers la Banque Internationale à Luxembourg — un mouvement révélé plus tard par la Haute Cour de justice de Londres.

En Centrafrique, le couronnement impérial de Bokassa en 1977 coûte autour de 20 millions de dollars, l’équivalent d’un quart du revenu annuel du pays. Pendant ce temps, l’armée et les brigades d’intervention collectent l’impôt, et Amnesty International dénonce, dans les années 1970, l’incarcération d’enfants centrafricains.

Le recel, cette porte que personne n’a voulu ouvrir

Un avocat spécialisé dans les poursuites contre d’anciens dirigeants africains résume la difficulté en une distinction. Ces femmes ne sont, dans la plupart des cas, pas pénalement complices des crimes de sang : ce n’est pas Imelda Marcos qui torture, ce ne sont pas les jumelles Mobutu qui font jeter des corps dans des fosses communes. Mais il existe une autre qualification, moins spectaculaire et infiniment plus solide : le recel. Vivre du produit d’un détournement, c’est un délit autonome. Et l’écart entre un train de vie et un salaire présidentiel constitue, selon lui, une alerte en soi.

Sur le papier, la démonstration paraît facile. Dans les faits, elle bute sur un obstacle qu’aucun tribunal ne peut lever seul : il faut un État plaignant. Un pays spolié qui saisisse un juge, produise des pièces, réclame ses avoirs, et tienne la distance sur dix ou quinze ans de procédure internationale. C’est précisément ce qui n’a presque jamais eu lieu.

Quatre pays, quatre manières de ne pas juger

Haïti offre le cas le plus net. Après la fuite des Duvalier en février 1986, des biens sont saisis en France — des appartements, un château. Il aurait suffi que Port-au-Prince introduise les actions au fond pour que la mécanique s’enclenche. Le gouvernement haïtien s’en est abstenu. Et en 1988, l’arrivée au pouvoir du président Avril, ancien conseiller de Baby Doc, achève d’effacer les ennuis judiciaires du couple. Michèle Bennett divorce en 1990 ; Jean-Claude Duvalier, lui, expliquera vivre dans une quasi-pauvreté avant de mourir d’une crise cardiaque en 2014.

En Centrafrique, Bokassa a payé : sept ans de prison, ses biens confisqués, une mort dans la misère en 1996. Catherine, l’impératrice, avait quitté le pays quelques semaines avant le débarquement du commando français de septembre 1979, sous la protection du président Giscard d’Estaing. Elle a conservé une propriété en Suisse et la villa Nasser à Bangui. En 2010, le président Bozizé la réhabilite officiellement — un geste dont le calcul est transparent : capter les sympathies encore vives pour l’ancien empereur.

Au Congo, Bobi Ladawa, épousée par Mobutu en 1980 à la veille de la visite de Jean-Paul II, perçoit aujourd’hui une pension de veuve d’ancien chef d’État de 7 000 dollars par mois. Une partie des avoirs gelés en Suisse a été restituée à la famille, sans que l’État congolais s’y oppose sérieusement. Quant à Leïla Ben Ali, réfugiée en Arabie saoudite depuis janvier 2011, elle a bien été condamnée à 35 ans de prison — par contumace. Une peine qui, en l’absence d’extradition, ne coûte rien à qui vit dans un palais.

Quatre pays, quatre issues différentes, un dénominateur commun : à chaque fois, l’État qui aurait dû poursuivre était dirigé par des gens qui n’y avaient aucun intérêt.

Ce que l’Occident a offert, puis repris

Plusieurs intervenants du dossier vont plus loin et soutiennent que ces femmes ont été, pour partie, fabriquées par l’Occident. La formule est forte ; les faits qui la soutiennent le sont aussi. En 1971, Imelda Marcos figure parmi les 62 chefs d’État et représentants réunis par le Shah aux fêtes de Persépolis, dont le dîner de gala reste dans les annales comme le plus long banquet de l’époque contemporaine. Elle rencontre seule des dirigeants des deux blocs en pleine guerre froide. Catherine Bokassa est exfiltrée vers la France. Les Duvalier s’exilent en France à la demande de Washington. Mobutu consolide son pouvoir grâce à l’appui américain, et son État fait imprimer de la fausse monnaie — en Argentine, selon le documentaire — avec des billets portant deux fois le même numéro : un exemplaire pour les caisses noires, l’autre pour la banque centrale. En 2008, Forbes classe encore Ben Ali parmi les chefs d’État les plus riches du monde, sans que cela dérange grand monde.

Il ne s’agit pas d’un complot. Il s’agit d’une logique : pendant la guerre froide, un régime anticommuniste était fréquentable par définition, et l’épouse photogénique du dirigeant en était l’ambassadrice la plus efficace. Le tapis rouge a duré exactement le temps de l’utilité. Mobutu, lâché par les Américains et trahi par ses généraux, est destitué et meurt quatre mois plus tard. Personne n’a rien annulé rétroactivement, mais personne non plus n’a réclamé de comptes.

Potiches, complices ou instruments ? Ce que le dossier ne tranche pas

Reste la part la plus glissante du sujet, celle où il faut distinguer ce qui est établi, ce qui est probable et ce qui relève du récit devenu légende.

Est attesté le rôle institutionnel d’Imelda Marcos : sous la loi martiale, elle est gouverneur, ministre et ambassadeur, position sans véritable équivalent contemporain. Relève en revanche de la légende — et elle en est l’autrice — l’idée qu’elle aurait contribué à mettre fin à la guerre froide. Elle a participé à des pourparlers entre les deux blocs. C’est déjà considérable. Ce n’est pas la même chose.

L’histoire du centre cinématographique de Manille appartient à cette zone grise. L’effondrement du chantier, lancé pour concurrencer le palais du Festival de Cannes, et l’ensevelissement de 179 ouvriers sont rapportés de façon constante ; le bilan varie toutefois selon les sources. Le détail le plus terrible — une chape de béton coulée par-dessus des victimes encore vivantes pour tenir le calendrier — circule depuis des décennies sans preuve documentaire solide. Il faut le donner pour ce qu’il est : un récit invérifiable. Reste que le fait vérifiable suffit largement : quelques mois après le drame, le premier Festival international du film de Manille était inauguré dans ce même bâtiment. Les 3 000 paires de chaussures, elles, sont devenues un symbole mondial ; le décompte réel a toujours flotté d’une source à l’autre.

Sur la responsabilité, les points de vue s’opposent frontalement et personne ne les a départagés. Une ancienne première dame interrogée renvoie la dérive à la faiblesse du mari et à l’absence totale de contre-pouvoir dans un État non démocratique. Un proche de Bokassa défend l’idée que la Centrafrique, riche en or, en diamant et en bois, pouvait se permettre ces dépenses — argument que le contexte de misère fiscale rend difficile à tenir. Et il serait paresseux de réduire Leïla Ben Ali à une caricature de dépensière : elle a d’abord construit une image sobre, très éloignée de celle d’Imelda Marcos ou de Michèle Duvalier, et s’est faite la promotrice des révisions constitutionnelles de 1993 sur les droits des femmes.

Il faut aussi rappeler que la catégorie « épouse de dictateur » recouvre des situations sans commune mesure. Bokassa a eu 17 épouses, la plupart mineures et mariées de force. Catherine avait 14 ans lorsqu’elle a été remarquée sur le chemin du lycée ; elle n’a jamais pu faire d’études. Marie-Reine Hassen a été emprisonnée à 15 ans, deux ans durant, avant d’être mariée quinze jours après sa sortie. Plusieurs de ces femmes vivaient en résidence surveillée, certaines ont tenté de fuir, l’une s’est donné la mort. Les traiter comme un bloc n’aurait aucun sens.

Ce qui reste quand les caisses sont vides

Marie-Reine Hassen, justement, est aujourd’hui ministre en Centrafrique. Interrogée sur son projet politique, elle emploie elle-même le mot d’autoritarisme et le revendique. On peut y voir une contradiction ; on peut aussi y lire ce que produit une trajectoire entière passée à l’intérieur d’un système où le pouvoir n’a jamais eu de limite visible.

C’est peut-être là que cette histoire parle le plus directement à notre époque. La restitution d’avoirs détournés ne dépend presque jamais du niveau de preuve — les documents existent, les comptes sont identifiés, les gels sont techniquement possibles. Elle dépend de la volonté politique de l’État spolié, et cette volonté est précisément ce qu’un régime autoritaire détruit en premier. Un pays qui sort de trente ans de captation ne dispose plus, au matin de la libération, ni d’une administration fiscale crédible, ni d’une magistrature indépendante, ni d’archives fiables. La fortune est intacte ; l’appareil capable de la réclamer, non.

L’impunité de ces femmes n’est donc pas d’abord une faveur accordée. Elle est le dernier bénéfice d’un système qui a méthodiquement supprimé tout ce qui aurait pu, un jour, lui demander des comptes.

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