Laogai : comment Mao a bâti un empire de camps en Chine

En mai 1942, dans une bourgade poussiéreuse du nord-ouest de la Chine, Mao Zedong convoque une centaine d’écrivains et d’artistes. De cette réunion sort une méthode : l’autocritique arrachée, puis le camp. Trente ans plus tard, le laogai est devenu l’une des plus vastes machines de détention du XXe siècle — et Pékin n’a toujours pas admis qu’elle avait existé.

Il y a d’abord une feuille de papier. On ligote un homme, on le suspend, on le frappe jusqu’à l’évanouissement. Puis on le décroche, on l’assoit, et on glisse devant lui une feuille blanche. Il écrit. Nous sommes à Yénan, dans le nord-ouest de la Chine, au printemps 1942, et cet enchaînement de gestes est en train de devenir une procédure administrative.

Le mot qui désignera le système sorti de là n’a jamais été un secret : laodong gaizao, « réforme par le travail », abrégé en laogai. Il figure dans les textes officiels et les notes internes. C’est son bilan qui reste interdit de séjour. Les estimations avancées par les anciens détenus exilés — au moins cinquante millions de personnes passées par le système en plus de quatre-vingts ans, une vingtaine de millions de morts — n’ont jamais pu être confrontées à des archives ouvertes. Elles restent des ordres de grandeur, et il faut le dire ainsi.

Yénan, 1942 : cent écrivains et une feuille de papier

Yénan, à l’époque, c’est la capitale de guerre du Parti communiste chinois, qui combat sur deux fronts : l’occupant japonais et les nationalistes du Kouomintang. De toute la Chine, des jeunes gens instruits, des artistes, des journalistes font le voyage, portés par l’image d’un communisme frugal, honnête, sans les fastes de Tchang Kaï-chek. Ce qu’ils découvrent est plus banal : une hiérarchie. Les cadres mangent mieux, se logent mieux, tandis que l’austérité est prêchée aux autres. Certains l’écrivent. Mal leur en prend. En mai 1942, Mao réunit la centaine d’écrivains et d’artistes les plus en vue de la ville et pose une règle simple : l’art sert le parti. Refuser, c’est se ranger du côté des contre-révolutionnaires.

La campagne de rectification qui suit invente l’outil central du maoïsme, et il n’est pas fait de barbelés. C’est l’autocritique écrite. On y traque ses propres penchants bourgeois, puis on passe aux autres : amis, collègues, camarades de chambrée. Celui qui ne dénonce personne devient suspect à son tour. Le responsable de l’organisation du parti dans les grandes villes rédigera, dit-on, un texte de trente mille mots sur lui-même. Le chef des services de sécurité, Kang Sheng, codifie parallèlement les techniques d’interrogatoire : c’est de là que vient la feuille de papier posée devant l’homme qu’on vient d’assommer.

Voilà pour la légende à ranger : Yénan « îlot de liberté », berceau romantique de la révolution. La ville est bien un berceau, mais de la purge. En moins de deux ans, plusieurs dizaines de milliers de membres du parti sont écartés. En juin 1945, le congrès du PCC érige la pensée de Mao en idéologie dirigeante, à égalité avec le marxisme-léninisme. La méthode a fonctionné sur ses rivaux avant de fonctionner sur le pays.

1946 : le jour où le laogai devient une économie

La guerre civile jette entre les mains de l’Armée rouge des flots de prisonniers. Les liquider coûte cher et ne rapporte rien. Mao tranche autrement : ils travailleront. Le premier camp portant officiellement le nom de laogai ouvre à Linshow, dans le Hebei, en 1946. Un camp géant suit près de Tianjin, où cinquante mille détenus se relaient jour et nuit.

C’est ici que tombe une deuxième idée reçue, celle du laogai comme calque du goulag. Des architectes et des ingénieurs soviétiques viennent effectivement prêter main-forte à la construction des camps. Mais ils arrivent après. Ce que Mao a inventé avant eux, à Yénan, c’est la partie proprement chinoise du dispositif : la rectification, l’aveu écrit, la surveillance mutuelle. Le béton est importé ; la mécanique mentale, non.

Après 1949, l’appareil change d’échelle. Mao fixe une proportion : un Chinois sur cent serait contre-révolutionnaire — soit environ cinq millions de personnes à traiter. Une administration qui reçoit un quota le remplit. Dans les campagnes, la réforme agraire s’accompagne de procès mis en scène village par village : les envoyés du parti désignent les coupables, les paysans doivent les accuser en public. Entre deux et trois millions de morts à la campagne, deux millions d’exécutions en ville, deux millions et demi de déportations vers les camps : ces chiffres restent des estimations, mais aucune ne descend en dessous du million.

Une note interne de 1951 énonce sans détour la fonction du dispositif : « un élément indispensable de la dictature démocratique du peuple ». Elle distingue quatre types de camps — usines, fermes agricoles chargées de nourrir les détenus, camps spéciaux à régime strict, camps pour mineurs. C’est une administration qui s’organise, pas une improvisation de guerre civile. Sur les chantiers, les détenus travaillent mêlés à la main-d’œuvre libre, avant d’être ramenés le soir derrière les barbelés. Le camp n’est pas seulement un lieu de punition : il fournit à la jeune République une main-d’œuvre gratuite pour bâtir ses routes, ses digues et ses usines.

Autour, la société est verrouillée par un troisième cercle : douze millions de personnes placées « sous contrôle », c’est-à-dire maintenues à leur poste, payées une misère, surveillées par leurs propres collègues. Mao était fier de cette trouvaille : l’exemple négatif reste dans le bureau, visible de tous. Les familles des victimes, elles, sont étiquetées et mises au ban, leurs enfants écartés des bonnes écoles.

Cent fleurs et un éditorial : le piège de 1957

Staline meurt le 5 mars 1953. Trois ans plus tard, la dénonciation du culte de la personnalité à Moscou fait trembler Pékin : le PCC annule les décisions prises à Yénan onze ans plus tôt, la pensée de Mao cesse d’être l’idéologie dirigeante, le culte de la personnalité est officiellement banni. Mao est, sur le papier, désavoué.

Sa réponse s’appelle la campagne des Cent Fleurs : « que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ». Promesse explicite : personne ne sera condamné pour ses critiques. Les murs de l’université de Pékin se couvrent de dazibaos, ces affiches en gros caractères. On y dénonce les arrestations arbitraires, les détentions sans procès, les aveux extorqués. « Aveugler quelqu’un avec de la lumière en pleine nuit pour obtenir des aveux forcés, c’est un comportement fasciste », écrit un étudiant.

Le 8 juin 1957, la une du Quotidien du Peuple accuse une minorité de « droitiers » de défier le parti. En un an, plus d’un demi-million d’entre eux sont arrêtés. Chaque unité de travail reçoit son quota de droitiers à dénoncer et, faute de les trouver, en fabrique.

Les historiens ne s’accordent pas sur ce point précis, et c’est l’un des débats les plus vifs de l’histoire de la Chine maoïste. Certains tiennent l’ouverture pour un piège prémédité, destiné à faire sortir les mécontents de leur réserve — Mao a lui-même employé, à propos de la période, l’image du serpent qu’on fait sortir de son trou. D’autres pensent qu’il attendait sincèrement des critiques limitées, et qu’il a refermé le couvercle en découvrant que la contestation visait le système lui-même. Les deux lectures s’appuient sur des textes réels ; le résultat, lui, ne fait aucun doute.

Un temple, trois cents tabourets : la prison sans juge

C’est à ce moment que le second étage du dispositif prend toute son ampleur : le laojiao, « rééducation par le travail ». Il ne s’agit pas d’une peine judiciaire. Une décision administrative suffit, sans procès, sans avocat, sans durée fixée. « Ce sera fini quand tu seras bien rééduquée », s’entend répondre une internée qui demande combien de temps elle reste. Aucun critère n’est donné, parce qu’aucun critère n’existe.

À Pékin, un centre de laojiao est installé dans le Yonghegong, le plus grand temple lamaïque de la capitale, aujourd’hui site touristique. Environ trois cents internés y fabriquent des chaussures de toile, assis sur de petits tabourets, côte à côte, à coudre des semelles du matin au soir. « On était côte à côte comme des esclaves », raconte l’un d’eux. À quelques rues de là, personne ne sait rien : les journaux ne publient pas ce genre d’information.

Les autres partent loin. Les droitiers sont expédiés vers les forêts de Mandchourie, dans des trains où l’on n’a pas le droit de lever la tête et où l’on ignore sa destination. À l’arrivée : fossés, hauts murs, fils électrifiés, sentinelles armées. Chaque soir, après le travail, il faut procéder à son « évaluation » — s’est-on bien comporté, a-t-on reconnu ses pensées réactionnaires. Une accusation de sabotage déclenche une séance de critique où le groupe frappe l’accusé. Beaucoup de ces séances sont suivies de suicides.

La famine, et l’homme qui ne se reconnaît pas dans le miroir

Le Grand Bond en avant, lancé en 1958, vide les campagnes de leurs moissonneurs pour fondre de l’acier dans des hauts-fourneaux de village. Les récoltes pourrissent sur pied. La famine qui suit est, selon les estimations disponibles, l’une des plus meurtrières de l’histoire humaine : les historiens avancent des fourchettes très larges, de quinze à quarante-cinq millions de morts selon les méthodes de calcul, et le débat n’est pas clos.

Le camp meurt avant le pays. Nourri en dernier, il voit sa mortalité dépasser souvent la moitié des effectifs. Des camps ferment parce que tous les détenus y sont morts de faim. Un survivant compte un mort tous les deux ou trois jours.

Fuir ? Sans hukou, le livret de résidence, un fugitif n’obtient ni tickets de rationnement, ni logement, ni travail ; et l’héberger fait de vous un criminel. Un détenu du camp de Tsadien tente sa chance vers deux heures du matin. Il franchit les barbelés électrifiés sans être électrocuté — il ne saura jamais s’il y avait eu une coupure de courant. Affamé, il gagne Tianjin et entre dans un restaurant. Dans la salle, il y a un miroir. Il s’y regarde et ne se reconnaît pas : le visage boursouflé, jaune et noir. « Je ne ressemblais plus à un être humain, mais à un fantôme. » Il dormira dix jours dans des terrains vagues avant d’être dénoncé par l’ami à qui il s’était confié. Perpétuité.

En janvier 1961, à la conférence des sept mille cadres, le président de la République Liu Shaoqi impute la catastrophe à 70 % à des erreurs humaines. La cible est transparente. Mao doit faire son autocritique. Le laogai connaît alors sa première grande vague de libérations — et voit arriver des dizaines de milliers de cadres punis pour excès de zèle.

1966-1976 : la terreur sans barbelés, et le silence qui dure

La revanche de Mao ne passe pas par les camps. Elle passe par un livre : le Petit Livre Rouge, distribué à tous les collégiens, lycéens et étudiants. Les gardes rouges passent au-dessus des forces de l’ordre, les cours s’arrêtent, temples, églises et surtout bibliothèques sont saccagés. Leurs victimes sont rarement déportées : on les séquestre sur leur lieu de travail, on les force à écrire leur autocritique. La feuille de papier de Yénan, un quart de siècle plus tard, sert toujours.

Deng Xiaoping se retrouve ouvrier à la chaîne dans une usine de tracteurs. Liu Shaoqi est arrêté dans la Cité interdite, torturé par ses propres subordonnés, et meurt en prison à la fin de 1969. Un détail devrait retenir ceux qui voient dans le pouvoir actuel la simple continuation du maoïsme : le père de Xi Jinping a été persécuté, sa mère contrainte de le dénoncer en public, l’une de ses sœurs s’est suicidée, et lui-même, quinze ans, étiqueté fils d’ennemi du peuple, a passé sept ans relégué dans une campagne perdue. Les héritiers du système en ont d’abord été les victimes.

Puis la machine se dérègle. Les gardes rouges se divisent et s’entretuent ; l’armée reprend le pays en main, au prix de plus de cent mille morts dans la seule province du Guangxi. Dix-sept millions de jeunes urbains sont envoyés à la campagne. L’une d’elles y trouve un village où neuf personnes vivent sous surveillance. Parmi elles, un vieil homme qui voudrait parler et n’y parvient plus : enfermé seul pendant des années, il a désappris la parole.

Le 5 avril 1976, trois mois après la mort de Zhou Enlai, des dizaines de milliers de Pékinois déposent des couronnes au pied du monument aux héros du peuple, place Tiananmen. En quelques heures, l’hommage tourne à la manifestation : affiches, poèmes, mots à peine voilés contre Mao. Un lycéen y colle quatre poèmes ; il est arrêté le 16 avril. Des dizaines de milliers d’arrestations suivent. Mais l’ordre d’une nouvelle grande purge, cette fois, ne vient pas. Vingt-sept ans après la fondation de la République populaire, quelque chose s’est usé dans la peur elle-même.

Le laojiao a été officiellement aboli fin 2013. Le laogai, lui, a changé de nom et de vocabulaire. Ce qui n’a pas changé, c’est le statut de cette histoire : aucune archive ouverte, aucun musée, aucun chiffre reconnu. Les seules images non censurées de l’intérieur d’un camp ont été filmées en caméra cachée en 1991 par un ancien détenu qui y avait passé plus de dix-neuf ans, et il a fallu qu’il vive en exil pour les montrer.

On peut lire tout cela comme une leçon sur les régimes autoritaires. Ce serait un peu court, et surtout à côté du sujet. Ce que montre l’histoire du laogai, c’est que l’élément le plus efficace du dispositif n’a jamais été le mirador. C’était l’autocritique — la phrase qu’on écrit soi-même, contre soi-même, et qu’on signe. Un régime qui obtient cela n’a plus besoin d’enfermer tout le monde : il lui suffit d’en enfermer assez pour que les autres écrivent. C’est peut-être pour cela que le déni tient si bien. Reconnaître les camps obligerait à reconnaître la méthode, et la méthode, elle, n’a jamais été rangée au musée.

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