En novembre 1991, après douze ans d’exil, une foule acclame Norodom Sihanouk sur le tarmac de Phnom Penh comme si rien ne s’était produit. Il aura personnifié le Cambodge pendant cinquante ans, du trône offert par la France à la résidence surveillée des Khmers rouges. Reste la question que ses biographes n’ont jamais tranchée : a-t-il subi l’Histoire, ou monté lui-même le piège qui s’est refermé sur son pays ?
Un jeune attaché de presse du général Leclerc arrive un jour à Phnom Penh, envoyé de Saïgon en mission de routine. Le roi du Cambodge le reçoit un saxophone à la main, dans une ambiance qu’il décrira des décennies plus tard comme « très, très française ». Le visiteur repart avec l’image d’un roi d’opérette : gentil, un peu rigolo, que personne ne prend au sérieux. Il se trompait sur toute la ligne.
Le témoin situe la scène quand le souverain « devait avoir dix-huit ans ». La chronologie résiste un peu : Norodom Sihanouk est couronné en avril 1941, à dix-huit ans justement, et Leclerc ne débarque en Indochine qu’à l’automne 1945. La mémoire a probablement fusionné deux souvenirs. Le saxophone, lui, dit l’essentiel. La France a placé sur le trône khmer un adolescent qu’elle jugeait malléable, un playboy décoratif, exactement le genre de roi dont une puissance coloniale rêve. Ce garçon lui a arraché l’indépendance en une douzaine d’années, puis a gouverné, exilé, condamné à mort, réhabilité, emprisonné, ressuscité — cinquante ans à incarner un pays à lui tout seul.
Un roi choisi pour son insignifiance
Le Cambodge n’a jamais été le joyau de l’Indochine française. C’est un théâtre secondaire : Paris n’y exerce pas la poigne de fer qu’il déploie ailleurs, mais l’impôt est lourd et le pays ponctionné sans vergogne. Le protectorat gère, le roi bénit, tout le monde s’accommode.
Puis Sihanouk quitte brusquement Phnom Penh pour Angkor et lance ce qu’il appellera sa « croisade royale pour l’indépendance ». Il voyage, il plaide, il va jusqu’à Paris. La France, alors enlisée dans la guerre du Viêt Nam, n’a aucune envie d’ouvrir un second front : elle lâche le Cambodge en novembre 1953. Sihanouk rentre auréolé du titre de père de l’indépendance.
Ce que la légende nationale omet, c’est que l’intéressé l’a lui-même reconnu : il a profité de la guerre menée par les Vietnamiens contre le colonialisme français pour obtenir pacifiquement ce qu’ils payaient, eux, au prix du sang. L’aveu ne diminue pas l’habileté du personnage. Il en précise la nature. Sihanouk n’a jamais été un combattant. Il a été un joueur, et un très bon.
À la conférence de Bandung, en 1955, Zhou Enlai, Nehru et Sukarno le courtisent. Le Cambodge apparaît pour la première fois sur la carte mentale du monde. La même année, Sihanouk exécute son coup le plus élégant : il abdique et convainc son propre père, Norodom Suramarit, de monter sur le trône. Un roi constitutionnel n’a pas le droit de gouverner ; le « citoyen Sihanouk », lui, peut tout. Il devient chef de gouvernement en gardant intact le capital sacré de la royauté.
La suite est moins jolie. La campagne électorale de 1955 est faite d’intimidation et de terreur envers les candidats d’opposition. Son mouvement, le Sangkum, rafle la totalité des sièges et reste le parti unique du pays. Pour le petit peuple, il demeure le Preah Sihanouk, le divin Sihanouk. Pour l’intelligentsia, la règle est simple : ceux qui s’opposent passent de vie à trépas. Il l’a revendiqué en public, expliquant en avoir fait fusiller « pas mal », tous présentés comme des agents payés en dollars américains.
Une neutralité qui se comptait en dollars
On a beaucoup célébré la neutralité cambodgienne des années 1960 comme une doctrine, une troisième voie asiatique. En regardant le détail, elle ressemble surtout à une comptabilité.
Sihanouk refuse le parapluie militaire américain, mais accepte les millions de dollars de Washington — l’aide représente environ 15 % du budget national. La France construit le port de Kompong Som, futur Sihanoukville. Les États-Unis bâtissent la route qui le relie à la capitale. L’URSS offre un hôpital khméro-soviétique. La Chine donne plusieurs usines. Chacun paie pour que le Cambodge ne bascule pas chez le voisin, et le Cambodge encaisse.
Cette prospérité de vitrine avait un envers. Un Français installé dans les campagnes de la seconde moitié des années 1960 raconte les inaugurations de dispensaires : les étagères pleines de médicaments, les blouses blanches, la cérémonie, les sourires. Le prince repart, et tout est aussitôt ramassé — médicaments compris — pour aller inaugurer le dispensaire suivant, ailleurs. Les villageois n’ont rien eu. Le même témoin dit avoir longtemps pris les sourires khmers pour de la joie. Le revenu annuel tournait alors autour de 200 dollars, et Sihanouk, de son propre aveu, ne tenait pas à réveiller la conscience politique de ce peuple-là.
Un détail vaut avertissement pour qui parle d’« âge d’or sihanoukien » : dès 1965, plusieurs observateurs notent que le pays va plus mal, que la corruption s’installe, que les gens sont tristes. L’âge d’or est en partie une reconstruction rétrospective, fabriquée par l’horreur de ce qui a suivi. Après 1975, n’importe quelle décennie ressemble à un paradis.
Louer son territoire, puis demander qu’on le bombarde
C’est ici que le destin du Cambodge se joue, et c’est ici que Sihanouk cesse d’être seulement une victime des circonstances.
Persuadé que les communistes nord-vietnamiens finiront par l’emporter, il interrompt l’aide américaine. Aux yeux de Washington, il devient un rouge ; pour l’économie khmère, c’est un trou de 15 % du budget. Il faut le combler. Il le comble de deux façons. D’abord en louant secrètement une partie du territoire aux Nord-Vietnamiens, contre la promesse qu’ils respecteront l’intégrité du Cambodge. Ensuite en encourageant Chinois et Soviétiques à débarquer armes et munitions à Sihanoukville, à destination du Viêt-cong : l’armée cambodgienne prélève au passage environ 10 % du matériel, et se paie ainsi sur la bête.
Publiquement, le prince nie toute aide militaire ou logistique, au Viêt-minh comme au Viêt-cong. Dans les faits, des zones entières de l’Est échappent au contrôle de son armée. Le pays n’est plus neutre : il est loué.
Vient alors le geste le plus difficile à digérer. Sihanouk finit par demander à l’armée américaine de bombarder les sanctuaires nord-vietnamiens qu’il avait lui-même laissés s’installer — tout en dénonçant ces bombardements à la radio. Sur ce point, il faut être précis, parce que la thèse est disputée. Que le prince ait fait savoir aux Américains, en 1968, qu’il ne s’opposerait pas à des frappes contre les bases vietnamiennes en zone inhabitée est attesté par les archives diplomatiques. Que cela équivaille à une demande de bombardement, et couvre l’ampleur réelle des campagnes qui ont suivi, est une interprétation, contestée par une partie des historiens. Le tonnage, lui, ne se discute plus : la seule période 1970-1973 dépasse les 100 000 tonnes de bombes, et les estimations pour l’ensemble de la guerre, révisées à la hausse depuis l’ouverture des données de l’US Air Force, se comptent en centaines de milliers de tonnes.
Le résultat est en revanche clair. Chaque village pulvérisé recrutait pour la guérilla. Et le nom que porte cette guérilla vient d’une diatribe de Sihanouk lui-même : khmai kraham, les Khmers rouges. Il a baptisé ceux qui allaient le détruire.
Le nom de Sihanouk, meilleure arme des Khmers rouges
Le 18 mars 1970, les députés cambodgiens sont convoqués d’urgence. Une élue, appelée vers dix heures du matin pour « une réunion importante, très importante », découvre l’Assemblée gardée par des militaires armés jusqu’aux dents. Des collègues viennent lui demander, aimablement, si elle aimerait revoir son mari, ses enfants et ses petits-enfants. « Mais quelle question ! Bien sûr. » Alors faites ce qu’on vous dit. Elle rentre chez elle et lâche à ses proches : « Oh là là, j’ai dû voter. » Voter quoi ? La destitution du prince, absent, en cure dans le sud de la France.
Le coup d’État de Lon Nol prend ainsi la forme d’un vote parlementaire. La monarchie est abolie, la République proclamée, Sihanouk condamné à mort. Le nouveau régime laisse les États-Unis entraîner le Cambodge dans la guerre du Viêt Nam.
Réfugié à Pékin, le prince déchu lance cinq jours après son arrivée un appel radiodiffusé : que les patriotes cambodgiens rejoignent le maquis. Il vient d’offrir aux Khmers rouges la seule chose qui leur manquait. Jusque-là, la poignée de communistes cachés dans la jungle depuis 1963 n’avait aucune prise sur une paysannerie profondément royaliste. Désormais, les maquisards portent le macaron du prince à la boutonnière et annoncent aux villages qu’ils viennent rétablir le roi. Un témoin le dit sans détour : sans lui, « les Khmers rouges n’étaient rien ».
Sihanouk savait-il à qui il prêtait son nom ? À Pékin, il vit dans l’ancienne ambassade de France, surveillé par ceux dont il est officiellement le porte-drapeau. Un soir, devant des invités français, il présente son commensal à haute et intelligible voix : ce monsieur s’appelle Ieng Sary, c’est mon œil de Moscou. La phrase est prononcée devant l’intéressé. Voilà un homme qui désigne son geôlier à table et transforme sa captivité en numéro de salon. Il n’ignorait donc pas la nature de ses alliés. Il a probablement cru pouvoir les manœuvrer, comme il avait manœuvré la France, l’Amérique, la Chine et l’URSS.
En avril 1973, on l’autorise à visiter les zones libérées. De ce qu’il y a vu, il ne dira jamais rien.
Phnom Penh vide, un manuel Berlitz
Le 17 avril 1975, Phnom Penh tombe. Les Khmers rouges vident les villes, séparent les familles, éliminent les faibles et les instruits, transforment les rizières en coopératives puis en camps, lancent des chantiers d’irrigation démesurés et meurtriers, selon un plan mûri douze ans au fond de la jungle. En quatre ans, environ 1,5 million de personnes disparaissent — maladie, épuisement, famine, torture, exécution ; certaines estimations montent jusqu’à deux millions.
La légende commode veut que personne n’ait pu savoir. C’est faux. Avant même la chute de la capitale, l’ambassade américaine disposait de rapports détaillés sur ce que faisaient les Khmers rouges dans les zones sous leur contrôle. Des diplomates français, américains et soviétiques savaient, et le disaient.
Sihanouk hésite trois mois avant que Mao ne l’oblige à rentrer. Il retrouve le titre de chef de l’État dans une ville sans habitants. Quelques semaines plus tard, il disparaît : assignation à résidence. Entre 1976 et 1979, ce grand gourmand tue le temps en recopiant des recettes de cuisine et en apprenant l’allemand dans un vieux manuel Berlitz. Ses carnets portent les fréquences des radios qu’il parvient à capter. Il perdra pendant ces années trois filles, deux fils, deux gendres et quatorze petits-enfants.
Le 7 janvier 1979, les Vietnamiens entrent dans Phnom Penh après douze jours de guerre éclair. La majorité de la population les accueille en libérateurs — ce qui, dans un pays qui redoute son voisin depuis des siècles, en dit long. La veille, Pol Pot avait reçu Sihanouk, lui avait donné du « Votre Majesté », lui avait remis un passeport tout neuf et une feuille de route. Ils ne se reverront jamais.
Aux Nations unies, dans son premier discours d’homme libre, Sihanouk plaide pour le soutien international au régime khmer rouge contre l’envahisseur vietnamien. Pas un mot pour le martyre de son peuple. Pas un mot pour ses propres enfants morts. On peut y voir le calcul froid d’un souverain qui place l’indépendance nationale au-dessus de tout. On peut y voir autre chose. Il s’est ensuite effondré, et Kim Il-sung lui a offert le repos dans un palais de soixante chambres, au bord d’un lac de montagne.
Avait-il le choix ?
La question revient à chaque virage de cette vie, et personne ne l’a jamais tranchée. Un petit royaume de sept millions d’habitants coincé entre le Viêt Nam en guerre, la Thaïlande pro-américaine, la Chine de Mao et deux superpuissances — la marge de manœuvre était mince, et Sihanouk l’a exploitée mieux que quiconque ne l’aurait fait.
Mais louer son territoire à une armée étrangère, ouvrir son port aux cargaisons d’armes, appeler ensuite les bombardiers, puis prêter son prestige sacré à des hommes dont il désignait lui-même l’agent qui le surveillait : cela fait beaucoup de portes qu’il a ouvertes de sa propre main. En 1981, il ira jusqu’à créer son mouvement, le Funcinpec, avant de s’allier à Khieu Samphan — c’est-à-dire aux Khmers rouges, qui l’avaient tenu prisonnier et avaient exterminé une partie de sa famille. Chacun des trois partenaires de cette coalition avait condamné les deux autres à mort.
Il aimait répéter que « celui qui arrivera à rouler Sihanouk n’est pas encore né ». Hun Sen, ancien Khmer rouge passé du bon côté en 1977, l’a rencontré pour la première fois le 2 décembre 1987. Les accords de paix ont été signés en 1991, le prince est rentré en triomphe, on l’a fait remonter sur un trône vidé de tout pouvoir, et c’est Hun Sen qui a gouverné le Cambodge pendant les trente-cinq années suivantes.
Ce que cette trajectoire éclaire dépasse largement le Cambodge. Elle montre ce que devient un pays réduit à un seul homme : quand un individu tient lieu d’institutions, de partis, de presse et de contre-pouvoirs, chacune de ses erreurs devient une catastrophe nationale, et il ne reste, après lui, aucune structure capable d’amortir le choc. Sihanouk a été à la fois le meilleur et le seul atout de son peuple. C’était le problème.