Le 11 janvier 1994, un général canadien envoie à New York un fax décrivant des caches d’armes et une capacité de tuer mille personnes toutes les vingt minutes. La réponse arrive en moins de six heures : interdiction d’agir. Trois mois plus tard commence le génocide des Tutsi, que l’on présentera longtemps comme une flambée imprévisible.
Le fax part de Kigali le 11 janvier 1994. Son auteur, le général canadien Roméo Dallaire, commande la MINUAR, force de paix de l’ONU déployée au Rwanda depuis novembre 1993. Un informateur haut placé dans l’appareil répressif du régime vient de lui décrire des caches d’armes destinées aux milices, avec un ordre de grandeur : de quoi tuer un millier de Tutsi toutes les vingt minutes, dès réception de l’ordre. Dallaire annonce qu’il passe à l’offensive : première opération dans trente-six heures. New York répond en moins de six heures. Interdiction. Même les simples reconnaissances sur les caches signalées sont refusées.
Ce document est la pièce la plus citée du dossier rwandais, pour une raison simple : il ruine par avance l’explication que l’on servira au monde à partir d’avril. Rien n’a explosé. Le génocide des Tutsi a été préparé — techniquement, idéologiquement, administrativement — et cette préparation s’étale sur bien plus longtemps que les trois mois qui séparent ce fax des premiers barrages.
Ni haines ancestrales, ni races : ce que la colonisation a fabriqué
Commençons par la formule qui a le plus servi en 1994 : « guerres tribales, haines ancestrales ». Elle est fausse, et il faut voir précisément où.
Le point fait consensus chez les historiens : avant l’arrivée des Européens, Hutu et Tutsi existent, mais la frontière n’est pas étanche. Elle est sociale, liée à la position dans la hiérarchie et à la possession du bétail. Un Hutu qui s’élève devient Tutsi. Ce n’est pas une race, c’est un statut.
Ce sont les explorateurs allemands, puis l’administration belge, qui figent ce clivage en frontière raciale, à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Ils arrivent avec les théories pseudo-scientifiques de leur temps : crânes mesurés, nez comparés, peuples classés. Les Tutsi, plus grands, sont décrétés « race supérieure » venue d’ailleurs ; les Hutu, « race inférieure » mais autochtone. La nuance mérite d’être tenue fermement : les colons n’ont pas inventé les Hutu et les Tutsi. Ils ont donné à une distinction sociale l’apparence d’une distinction biologique — ce qui n’est pas la même chose, et c’est bien pire, car une position sociale se quitte, pas une race supposée.
Cette conscience raciale ne reste pas dans les rapports des administrateurs : elle est enseignée, à l’école et dans les séminaires, à l’élite rwandaise elle-même, qui apprend dans quelle catégorie elle est née. Puis les Belges retournent leur alliance. Appuyés d’abord sur l’aristocratie tutsi, ils encouragent un mouvement hutu dès que celle-ci réclame l’indépendance, dans les années 1950.
Pourquoi la légende des haines immémoriales a-t-elle si bien tenu ? Parce qu’elle est commode : une haine ancestrale ne se prévient pas, ne se juge pas, n’engage personne. En 1994, elle a permis de parler d’un malheur africain plutôt que d’un crime organisé.
1959 : une révolution qui garde les catégories
La « révolution sociale » hutu de 1959 renverse la monarchie tutsi. On la présente parfois comme une émancipation démocratique. Le problème est ailleurs : les révolutionnaires ne demandent pas l’abolition des catégories injustes, ils demandent leur maintien à leur profit. L’idéal démocratique — la loi du plus grand nombre — se confond avec un idéal ethno-racial : les Hutu, majoritaires, seraient les « vrais autochtones » ; les Tutsi, environ 15 % de la population, des « conquérants étrangers » tolérés.
Ce que subissent les Tutsi après l’indépendance ressemble à un apartheid : quotas, exclusions, appartenance inscrite sur la carte d’identité. Des centaines de milliers partent. Leurs enfants grandissent réfugiés en Ouganda, au Burundi, en Tanzanie, et fondent dans les années 1980 le Front patriotique rwandais. En 1973, le général Juvénal Habyarimana prend le pouvoir par un coup d’État et installe un parti unique dans un pays administré jusqu’à la colline — cette centralisation comptera, en avril 1994.
1990-1993 : la guerre devient un laboratoire
Le 1er octobre 1990, le FPR attaque depuis l’Ouganda. L’offensive est repoussée avec l’aide de troupes françaises, belges et zaïroises. La guerre durera quatre ans — et c’est pendant cette guerre que le génocide s’organise.
Dès les premiers jours, le régime désigne l’ensemble des civils tutsi comme « complices biologiques » de l’ennemi. Des milliers sont emprisonnés, beaucoup torturés. Le glissement est méthodique : transformer une guerre politique contre un mouvement armé en guerre raciale contre une population. Les négociations de paix d’Arusha aboutissent, mais des documents parallèles continuent d’affirmer que « l’ennemi, c’est le Tutsi ».
Mars 1992, région du Bugesera. Pendant quinze jours, la radio nationale déverse des messages de haine. Puis des membres de la Garde présidentielle et des gendarmes se rendent sur place et incitent directement la population hutu à massacrer ses voisins. Les tueries ont lieu. Vient ensuite le détail qui vaut démonstration : la justice s’en mêle, mais les tueurs ne sont pas poursuivis pour meurtre. Ils le sont pour avoir mangé les vaches des victimes. L’impunité a été enseignée avant d’être exercée, et tout le monde a compris la leçon — les futurs tueurs comme les futures victimes.
Le reste s’empile en dix-huit mois. En 1992, les jeunesses du parti sont organisées en milice : les Interahamwe, « ceux qui travaillent ensemble », formées et encadrées par l’armée. Des « structures civiles d’autodéfense » reçoivent des armes dans le nord du pays ; une note manuscrite du colonel Théoneste Bagosora, en février 1993, en organise la distribution. En août 1993 naît la RTLM, la radio-télévision libre des Mille Collines, dirigée par Ferdinand Nahimana, qui popularise l’imaginaire de la presse extrémiste : le Tutsi diable, féodal, aux mains crochues. L’armée passe de 5 200 hommes à près de 50 000, avec des stages de recrues d’une quinzaine de jours. Et dans l’année qui précède le génocide, des hommes d’affaires proches du pouvoir importent 580 000 machettes — plus d’une machette neuve pour trois hommes adultes, dans un pays où chaque foyer paysan en possède déjà.
L’idéologie, elle, est théorisée par écrit. Des documents retrouvés à Butare, exploités par l’historienne américaine Alison Des Forges pour la FIDH, montrent des intellectuels hutu formulant la « propagande en miroir » : attribuer à l’adversaire ce que l’on prépare soi-même, afin de justifier de le préparer. Dès 1991, les propagandistes du régime emploient le mot génocide — pour désigner une menace pesant sur les Hutu. L’assassinat du président burundais Melchior Ndadaye, un Hutu tué par des militaires tutsi en octobre 1993, donne à cette rhétorique une preuve apparente. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, la majorité des condamnés parlent d’autodéfense : beaucoup répètent ce qu’on leur a soigneusement appris.
Ce que Paris savait, ce que New York a refusé de voir
Le 2 octobre 1990, au lendemain de l’attaque du FPR, Habyarimana téléphone à l’Élysée, à la cellule africaine dirigée par Jean-Christophe Mitterrand. Cinq minutes de conversation. Deux jours plus tard, l’opération Noroît débarque à Kigali. Les Belges et les Zaïrois repartiront en quelques semaines ; les Français resteront trois ans et prendront une part active à la guerre. L’enjeu, pour Paris, est géostratégique : le Rwanda est sur la ligne de partage entre influence francophone et influence anglo-saxonne.
Le point le plus lourd est daté. Le 15 octobre 1990, l’ambassadeur de France Georges Martre évoque dans un fax le risque d’une extermination des Tutsi. Cet avertissement ne modifiera jamais l’analyse de François Mitterrand. Sur le terrain, la réorganisation de l’armée rwandaise reprend les piliers de la doctrine française de la guerre révolutionnaire, héritée d’Indochine et d’Algérie : groupes d’autodéfense, encadrement de milices, guerre psychologique et médiatique, quadrillage territorial, hiérarchie parallèle. Des paysans de Byumba décrivent l’appui direct de l’artillerie française en 1992, alors que Paris a toujours soutenu que pas une cartouche n’avait été tirée par un soldat français. Ces témoignages sont convergents ; ils ne sont pas de même nature qu’un document d’archive, et il faut le dire.
À New York, l’aveuglement a un nom : la Somalie. Le désastre de Mogadiscio en 1993 a vacciné le Conseil de sécurité contre toute mission risquée. Quand Dallaire écrit « récupération des armes », ses supérieurs lisent « Mogadiscio ». Le 21 avril 1994, en plein génocide, le Conseil vote le retrait de 90 % de la MINUAR, contre l’avis des casques bleus sur place qui demandaient à rester. Dallaire conserve 300 hommes, qui sauveront environ 30 000 personnes. Le calcul est cruel : si un contingent réduit et sans mandat a protégé 30 000 vies, que pouvait une force autorisée à agir en janvier ? Dans le même temps, les États-Unis font pression pour que le mot « génocide » ne soit pas prononcé au Conseil — le prononcer aurait créé une obligation d’agir.
Cent jours : une administration, pas une furie
Le 6 avril 1994 à 20 h 25, l’avion d’Habyarimana est abattu par deux missiles. Dans les heures qui suivent, ce n’est pas une foule qui se déchaîne : c’est un organigramme qui se déplie. Bagosora fait éliminer les Hutu modérés ; la Première ministre Agathe Uwilingiyimana est assassinée chez elle par la Garde présidentielle. Le 7 avril, les dix casques bleus belges chargés de la protéger sont capturés et massacrés un par un ; l’effet recherché est obtenu, la Belgique retire son contingent. Le 9 avril, un gouvernement intérimaire assure le volet administratif pendant que Bagosora tient le volet militaire. Quatre rouages : l’armée, l’administration, les partis, les médias.
La préfecture de Butare est la seule à refuser d’obéir. Elle tient dix jours. Le 19 avril, son préfet est assassiné avec toute sa famille par des gardes présidentiels arrivés par avion ; le lendemain, le président intérimaire vient ordonner le génocide aux autorités locales, par sous-entendus. Du 19 au 22 avril, 40 000 Tutsi réfugiés à l’école technique de Murambi sont exterminés en trois jours. Ailleurs, les Tutsi résistent : sur les collines de Bisesero, près du lac Kivu, quelque 50 000 personnes s’organisent et tiennent des semaines.
Les troupes occidentales envoyées début avril ont ordre de ne pas intervenir. Elles évacuent leurs ressortissants et laissent derrière elles les Tutsi qui s’étaient réfugiés auprès d’elles. L’opération française Amaryllis exfiltre 130 personnes, parmi lesquelles des membres du gouvernement intérimaire et Ferdinand Nahimana, le directeur de la RTLM. Le 27 avril, deux responsables du pouvoir génocidaire sont reçus à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay, alors que l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis leur ont refusé un visa. L’opération Turquoise, en juin, sauve des milliers de vies dans plusieurs régions — et pas à Murambi. Elle couvre aussi le repli en bon ordre de l’armée génocidaire vers le Zaïre. En juillet, les caméras du monde filment le choléra à Goma, 30 000 morts parmi des réfugiés hutu, à trois kilomètres d’un pays où l’on venait d’exterminer des voisins par centaines de milliers. Beaucoup de téléspectateurs ont retenu Goma : c’est sans doute l’inversion la plus efficace de toute cette histoire.
Ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore du génocide des Tutsi
Deux zones d’incertitude subsistent, et les confondre avec ce qui précède serait une faute.
La première : l’attentat du 6 avril. Les auteurs n’ont jamais été identifiés. Extrémistes hutu, FPR, opposition intérieure : tous avaient des raisons d’en vouloir au président ; aucune enquête internationale sérieuse n’a été menée sur le moment, et la procédure ouverte en France s’est achevée par un non-lieu à la fin des années 2010. Ce que l’on peut affirmer tient à la chronologie : les barrages, les listes et les tueries démarrent trop vite, et trop uniformément, pour avoir été improvisés dans la nuit. L’attentat est le signal de départ. Il n’est pas la cause.
La seconde : le bilan et la qualification des responsabilités françaises. Le chiffre le plus souvent avancé au Rwanda est de plus d’un million de morts en cent jours ; les estimations des historiens varient, de plusieurs centaines de milliers à plus d’un million, selon les méthodes de recensement. Quant à la France, le débat a bougé depuis le documentaire de 2004 : la commission d’historiens présidée par Vincent Duclert a conclu en 2021 à des responsabilités « lourdes et accablantes », tout en écartant la complicité de génocide, et le président de la République a reconnu ces responsabilités à Kigali la même année. La thèse d’une complicité active, défendue par une partie des chercheurs et par Kigali, reste discutée. Ce désaccord-là est réel, il n’est pas près d’être clos, et le trancher ici serait malhonnête.
Reste ce que cette histoire fait au vocabulaire. On dit volontiers d’une violence de masse qu’elle a « éclaté », qu’elle est « soudaine », qu’elle « couvait depuis toujours ». Le Rwanda montre l’inverse : la préparation était visible, datée, chiffrée — un fax en octobre 1990, une note en février 1993, une commande de machettes, un fax en janvier 1994. Ce qui a manqué n’était pas l’information, mais la disponibilité à la lire pour ce qu’elle disait plutôt qu’à travers l’échec précédent. En janvier 1994, New York a lu le Rwanda avec les yeux de la Somalie. C’est peut-être la seule leçon transposable, et elle n’a rien de rassurant : l’avertissement suivant nous parviendra lui aussi dans une langue que nous aurons appris à traduire de travers.