Staline : le poste de bureau qui a fait un dictateur

En 1905, son rôle est mineur. En mars 1917, il défend une ligne modérée que Lénine doit corriger publiquement. En octobre, il n’est nulle part. Sept ans plus tard, Staline tient l’URSS — et il le doit moins à la révolution qu’à un emploi administratif dont personne ne voulait.

Avril 1922. Le parti bolchevique se dote d’un secrétaire général. Le poste est neuf et il est ingrat : tenir les fichiers, convoquer les réunions, rédiger les ordres du jour, nommer les cadres dans les provinces. Aucun des grands noms de la révolution n’en veut. Joseph Djougachvili, quarante-trois ans, l’accepte sans que personne s’en inquiète.

Il n’a ni le prestige de Trotski, ni la culture de Boukharine, ni l’éloquence de Zinoviev. Il a un accent géorgien épais, des phrases hachées, un bras gauche trop court et une réputation d’exécutant. Sept ans plus tard, il est le maître de l’URSS, et les autres sont exclus, exilés ou en sursis. C’est cette bascule-là qui mérite qu’on s’y arrête : pas le tyran des années 1930, que tout le monde connaît, mais l’employé du parti qui a compris avant les autres où se trouvait vraiment le pouvoir.

Un révolutionnaire de second rang

Il naît en 1879 à Gori, en Géorgie, dans une maison modeste. Le père, Bessarion, est cordonnier, alcoolique, brutal ; la mère, Catherine, encaisse les coups à sa place et l’appelle Soso. Il est un des premiers de sa classe à l’école religieuse, entre au séminaire de Tiflis en 1894, y découvre le marxisme et en est expulsé en 1899. Suit la clandestinité sous le surnom de Koba, « l’indomptable » : six arrestations entre 1902 et 1917, cinq évasions réussies. Un militant endurci, courageux, utile — et parfaitement obscur.

Ce qui est attesté, c’est qu’il ne pèse rien dans les grands moments. En 1905, il a vingt-six ans et son rôle reste marginal ; il rencontre Lénine à Helsinki cette année-là, Trotski à Londres deux ans plus tard, en subalterne. En 1912, Lénine le fait entrer au comité central du nouveau parti bolchevique : c’est là qu’il prend le nom de Staline, « l’homme d’acier ». Il a trente-trois ans et il est un cadre parmi d’autres. En 1914, il échappe à la conscription — il est déporté, et son bras l’en dispenserait de toute façon.

Reste un point obscur, qu’il faut signaler sans le trancher : en 1906, la police tsariste découvre une imprimerie clandestine, et le soupçon d’une trahison pèse sur Koba. Des documents ont circulé plus tard, présentés comme la preuve qu’il aurait été indicateur de l’Okhrana. Leur authenticité est contestée, et l’hypothèse d’une provocation policière — ou d’un faux fabriqué après coup — est au moins aussi solide. Les historiens n’ont pas conclu. Le dire ainsi vaut mieux que de choisir la version qui fait le meilleur récit.

Mars 1917 : l’homme qui s’est trompé de révolution

La séquence est gênante pour la légende, et c’est pour cela qu’elle est intéressante. En mars 1917, Staline et son codétenu Kamenev sont les deux premiers dirigeants bolcheviques à rentrer de Sibérie à Petrograd. Ils y défendent une ligne modérée, proche des mencheviks : soutien conditionnel au gouvernement provisoire, poursuite de la guerre. Ils l’écrivent dans la Pravda. Lénine rentre de Suisse en avril et les désavoue sur-le-champ.

En octobre, Staline n’est toujours pas au centre. La prise du palais d’Hiver est l’affaire de Trotski et du comité militaire révolutionnaire. Le croiseur Aurore tire à blanc ; le lendemain, les badauds ne trouvent que quelques impacts sur la façade ; Kerenski n’a plus pour se défendre qu’un bataillon de femmes et des élèves officiers.

Faut-il pour autant parler d’un putsch plutôt que d’une révolution ? C’est une lecture, pas un fait. Une partie de l’historiographie insiste sur le très petit nombre d’hommes engagés cette nuit-là et sur la faiblesse de la légitimité électorale des bolcheviks : aux élections à l’Assemblée constituante de novembre 1917, les premières et dernières élections libres du régime, ils n’obtiennent que 25 % des voix, et l’Assemblée ne siégera que quelques heures. D’autres historiens, souvent qualifiés de révisionnistes, répondent que la prise du pouvoir s’appuyait sur une poussée réelle dans les usines et les garnisons de Petrograd, et qu’on ne renverse pas un État avec une poignée de conjurés. Les deux lectures s’appuient sur des faits ; elles ne pèsent pas les mêmes.

Ce qui compte ici, c’est le point commun aux deux : Staline n’y joue qu’un rôle secondaire. Le héros d’Octobre que montreront les films des années 1930, debout aux côtés de Lénine, est une fabrication postérieure.

Guerre civile : la médiocrité qui persévère

La suite ne l’arrange pas davantage. Commissaire aux nationalités, il est envoyé à Tsaritsyne en 1918 et passe aussitôt par-dessus l’autorité de Trotski, qui vient de créer l’Armée rouge, en réclamant les pleins pouvoirs politiques directement à Lénine. Le duel commence là et ne s’arrêtera qu’à Mexico. En 1919, à Petrograd, il fait exécuter soixante-sept officiers en désaccord avec lui. En 1920, devant Varsovie, il refuse à Toukhatchevski un renfort au moment décisif ; la bataille est perdue.

Trotski, qui ne l’aimait pas, le jugeait « remarquable par sa médiocrité ». La formule est injuste sur un point : elle confond l’absence de brio avec l’absence de méthode. Staline ne brille pas dans les batailles, ne convainc pas les foules, n’écrit pas de théorie mémorable. Il compte des voix, il place des hommes, il retient les rancunes.

Le pouvoir n’était pas où on le cherchait

Le pays sort de sept années d’enfer : guerre mondiale, puis guerre civile de 1918 à 1920, huit millions de morts, cinq millions de victimes supplémentaires emportées par la famine et le typhus. Lénine met fin au communisme de guerre et lance en 1921 la NEP : l’initiative privée est de nouveau tolérée, les réquisitions abandonnées. Il présente ce retour partiel au capitalisme comme un expédient provisoire.

C’est dans cette accalmie que Staline devient secrétaire général, en avril 1922. Les vieux bolcheviks pensent lui avoir confié un secrétariat. Ils lui ont confié les nominations. Chaque poste régional attribué, chaque délégué désigné pour un congrès, chaque dossier personnel classé devient un actif. Le parti est en train de devenir l’État, et Staline tient le fichier du parti.

Il complète l’appareil par le renseignement domestique : sa femme Nadejda, qui travaille auprès de Lydia Fotieva, la secrétaire de Lénine, lui rapporte les faits et gestes du chef de la révolution. Lénine finit par comprendre. À l’été 1922, ils se brouillent au sujet des Républiques du Caucase, que Staline veut intégrer de force. Malade, diminué, Lénine rédige une lettre au congrès où il demande son remplacement ; le document reste entre les mains de sa veuve, Kroupskaïa. En mars 1923, une attaque prive Lénine de la parole. Un mois plus tard, au 12e congrès, Staline installe Molotov, Vorochilov et Kaganovitch aux postes clés. Le testament, lui, ne sera pas lu à temps.

Janvier 1924 : des funérailles comme prise de pouvoir

Lénine meurt le 21 janvier 1924, terrassé par une troisième attaque. Le corps rentre à Moscou ; des centaines de milliers de Moscovites attendent dehors par moins trente degrés. Staline organise tout : le faste, le cortège, la mise en scène d’un culte que Lénine aurait détesté. Il porte le cercueil aux côtés de Kamenev. Kroupskaïa est furieuse. Le grand absent est Trotski, parti en inspection aux armées.

Cette absence a fait couler beaucoup d’encre. Trotski a raconté plus tard qu’on lui avait communiqué une fausse date, l’empêchant de rentrer à temps — c’est sa version, tardive, et elle l’arrange. Qu’il ait été trompé reste possible ; qu’il ait surtout mal jugé l’enjeu est au moins aussi vraisemblable. Il croyait qu’on hérite d’une révolution par les idées et par l’armée. Son rival savait qu’on en hérite en marchant en tête du cortège, devant une foule gelée, sous les caméras.

Éliminer les uns avec les autres

La suite est une mécanique. Une troïka se forme, Staline-Kamenev-Zinoviev : deux intellectuels préfèrent s’allier au Géorgien terne plutôt qu’au brillant Trotski, qu’ils redoutent. Staline s’appuie ensuite sur Boukharine et l’aile droite, partisane du maintien de la NEP et du socialisme dans un seul pays. Trotski est exclu du parti au 15e congrès, en décembre 1927, arrêté en février 1928, envoyé à Alma-Ata, expulsé d’URSS l’année suivante.

Et là vient le détail qui dit tout de la méthode : une fois Trotski écarté, Staline adopte une partie de son programme. Dès 1928, il abandonne la NEP, décrète la planification, lance l’industrialisation à marche forcée — barrages, centrales, acier — et la collectivisation des terres. Boukharine, qui l’avait aidé à liquider la gauche, met en garde contre la collectivisation obligatoire ; il est écarté à son tour. Les paysans cachent le bétail et les récoltes, les campagnes se soulèvent, la répression appelée « dékoulakisation » frappe des millions de ruraux, et pas seulement les paysans aisés que la propagande désigne.

Les alliés successifs finissent tous au même endroit. Kamenev est condamné à mort et Zinoviev exécuté dès la première vague des procès de Moscou, en 1936. Toukhatchevski suit, Boukharine aussi. En 1937 et 1938, plus de six cent mille personnes sont fusillées. Trotski est assassiné à Mexico. Le parti qui reste n’est plus celui de 1917 : ses cadres sont des hommes du peuple, dociles, contents de quelques privilèges et de vacances organisées au bord de la mer Noire. Devant eux, l’accent géorgien, les phrases courtes et le manque de brio cessent d’être des faiblesses. Ils deviennent des preuves d’authenticité.

Il a fallu réécrire l’ascension

Un pouvoir conquis par les fichiers ne fait pas récit. Il a donc fallu en inventer un autre. Les films des années 1930 placent Staline au premier rang d’Octobre, à côté de Lénine. Un film d’après-guerre montre son quadrimoteur atterrissant à Berlin en 1945, la foule en délire, l’accueil triomphal du vainqueur : il n’a jamais mis les pieds à Berlin au moment de la capitulation. Décembre 1949, pour ses soixante-dix ans, une immense image de lui est suspendue à un dirigeable au-dessus de la place Rouge et s’élève lentement dans le ciel, devant les Moscovites. Sa maison natale de Gori est devenue un lieu de pèlerinage.

La démesure du culte n’est pas un caprice : elle mesure exactement ce qu’il fallait combler. Un dirigeant qui a pris le pouvoir dans un bureau doit se faire fabriquer une jeunesse héroïque.

Ce que la trajectoire éclaire

On a longtemps expliqué la victoire de Staline par la brutalité, ou par un talent particulier pour la ruse. C’est mal poser la question. Ses rivaux étaient tous plus doués que lui pour ce qu’ils croyaient être le pouvoir : parler, écrire, commander une armée. Lui a occupé la seule fonction qui décidait de qui serait dans la salle le jour du vote. Aucun d’eux n’a jugé le poste digne d’être disputé.

La fin du mythe fut d’ailleurs plus rapide que sa construction. Moins de trois mois après sa mort, en 1953, les ouvriers de Berlin-Est se soulèvent. Moins de trois ans après, la statue de Budapest est déboulonnée. Suivront les chars à Prague en 1968, les révoltes polonaises de 1970 et 1980, et ce sont des ouvriers polonais qui achèveront le système en 1989. Le culte s’est effondré vite ; l’appareil, lui, a tenu trente-six ans de plus. Il aura duré plus longtemps que l’homme parce qu’il n’avait jamais eu besoin de lui pour fonctionner — c’était précisément le principe.

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