En 1769, un aubergiste de Pennsylvanie baptise son relais du nom d’un général corse qu’il n’a jamais vu, l’année même où celui-ci perd sa guerre. Entre 1755 et 1769, une île de moins de 150 000 habitants s’était donné une constitution, une monnaie, une marine et une université. Voici comment un État minuscule et vaincu est devenu une référence pour les révolutionnaires de l’Atlantique.
En 1769, sur la route de Lancaster, en Pennsylvanie, un aubergiste nommé Joshua Evans ouvre un relais et le baptise Paoli, du nom d’un général corse dont il n’a jamais vu le visage. La même année, à deux mille lieues de là, ce général perd sa guerre et s’embarque pour l’Angleterre. L’État qu’il avait dirigé venait de vivre quatorze ans.
Quatorze ans, sur une île de 120 000 à 150 000 habitants. C’est peu. C’est pourtant assez pour qu’un tavernier américain, un avocat de Virginie et un imprimeur de Philadelphie sachent, en 1769, ce qu’y avait tenté Pascal Paoli.
Une île qui sert de comptoir
Au début du XVIIIe siècle, la Corse n’est pas une province : c’est le prolongement maritime de la République de Gênes. Bonifacio commande le détroit face à la Sardaigne, Calvi surveille la navigation face à Toulon, Bastia concentre l’argent et les entrepôts. Les places fortes tiennent le littoral ; l’intérieur, montagneux, boisé, semé de villages, vit sous l’autorité de notables ruraux — propriétaires fonciers, hommes de loi, hommes d’Église.
Ce sont ces notables, réunis dans l’institution des Nobles Douze, qui décident de désarmer les populations : trop de vendettas, trop de guerres privées. La mesure a un effet secondaire que personne n’avait chiffré. Une île désarmée, ce sont des revenus en moins pour le trésor génois. On crée donc un impôt nouveau — les due seini, dont l’orthographe varie selon les récits — qui peut représenter jusqu’à 10 % de prélèvement supplémentaire. Il devait être bref. Il est prolongé. Ajoutez la faim : depuis 1727-1728, l’île manque de grains. En 1729, dans le Boziu, un homme appelé Cardone ne peut pas payer sa part. Incident minuscule ; il met le feu à la Corse.
Le 19 février 1730, quatre à cinq mille hommes descendus des montagnes se rassemblent devant Bastia. Depuis les remparts, les soldats génois tirent dans la foule. La citadelle tient. Alors la colère se rabat sur ce qui est à portée : la ville basse et le port. Pendant deux jours et deux nuits, les entrepôts sont pillés, les demeures des riches Bastiais incendiées, les couvents saccagés ; des habitants sont molestés ou tués, des femmes violées. Rien n’est épargné, pas même les biens d’Église.
On présente volontiers ces révolutions de Corse comme une jacquerie spontanée. C’est douteux : quand on a faim, on travaille, on ne soulève pas une île. Le mouvement est encadré dès le départ par des élites — l’avocat Sebastiano Costa, des colonels qui ont servi l’Espagne ou Venise, et un docteur en droit nommé Hyacinthe Paoli, élu Noble Douze en 1730 avant de rejoindre les insurgés. Quant à la bénédiction de l’Église, elle n’est jamais venue. Le 4 mars 1731, au couvent d’Orezza, vingt ecclésiastiques sont convoqués pour dire si la révolte est légitime. Moins de dix questions, des réponses d’une ligne : traiter amicalement avec le prince, attendre ses décisions avec patience, ne jamais lui manquer de respect — rester armé, tout de même, par prudence. La guerre n’est admise qu’à la toute dernière question. Rousseau y verra un scrupule qui honore le peuple corse ; lue mot à mot, la consultation est un chapelet de dérobades. Les cinq évêques de l’île, eux, restent du côté de la République.
Le roi de sept mois n’était pas un imposteur
En mars 1736, un baron allemand débarque à Aléria avec des fusils, des munitions et des souliers, et les distribue. Le 15 avril, devant le couvent d’Alésani, les chefs de la rébellion — unis pour l’occasion, ce qu’ils n’avaient jamais réussi à être — le proclament roi de Corse. Trône de fortune dressé sur la place, manteau écarlate doublé de fourrure, chapeau à large bord, salves de fusil. Sept mois plus tard, Théodore Ier s’embarque et abandonne sa couronne.
La tradition en a fait un roi d’opérette tombé là par hasard. C’est inexact. Théodore de Neuhof est un authentique baron westphalien. Son mariage avec une demoiselle Sarsfield — dont la mère avait épousé le maréchal de Berwick, fils naturel de Jacques II d’Angleterre — l’insère dans le réseau jacobite né de la révolution anglaise de 1688, un milieu d’exilés spécialisés dans la restauration des trônes perdus. Il n’arrive pas par accident : ce sont les élites insulaires, Costa, le chanoine Orticoni, les colonels Ceccaldi et Giafferi, qui l’appellent. Un testament politique de sa main, daté des années 1750, a été retrouvé récemment dans une bibliothèque de l’Est de la France. On y lit un programme : université, monnaie, armée, marine. Exactement les quatre chantiers que Paoli ouvrira vingt ans plus tard. Le document est trop fraîchement exhumé pour qu’on en mesure toute la portée, mais il déplace la question : ce règne dérisoire ressemble moins à une farce qu’à un premier essai raté.
Corte, capitale d’un État qui n’était sur aucune carte
1739, la rébellion écrasée, Hyacinthe Paoli s’embarque pour Naples avec son fils Pascal, quatorze ans, en laissant l’aîné Clément garder les biens de la famille. Là-bas, le père commande le régiment Corsica et finit colonel ; il mourra seul, à 86 ans, et Pascal ne verra jamais sa tombe. Le fils est sous-lieutenant en 1754 et, de l’aveu de son père, guère doué pour le métier des armes. En revanche il a reçu à Naples l’enseignement de maîtres ouverts aux Lumières. La correspondance conservée est nette : le père ne voulait pas de ce retour en Corse.
Le 14 juillet 1755 — la date fera sourire plus tard —, Pascal Paoli est nommé général en chef de la nation corse. Disons tout de suite ce que la nomination vaut : seules 16 pièves sur les 66 de l’île sont représentées au vote, et au même moment, à Aléria, un rival, Matra, se fait élire général de la nation. Un pouvoir qui commence comme une revendication minoritaire, pas comme un plébiscite.
En mai 1761, la consulte de Casinca choisit Corte pour capitale, au pied du piton où Vincentello d’Istria avait bâti son château au début du XVe siècle. On réaménage la forteresse, et le détail des travaux en dit long : cachots plus salubres, appartement pour le bourreau, logements pour les gardes. Paoli se fait installer en contrebas un appartement de fonction avec bibliothèque et chapelle, prévu pour recevoir des visiteurs étrangers. Le reste tient en une phrase et pèse bien davantage : un conseil d’État, une Constitution, une monnaie, un drapeau, une marine de guerre basée à Macinaggio, un port créé de toutes pièces à l’Île-Rousse, une université à Corte ouverte en 1765. À partir de 1764, la Constitution est stabilisée et le gouvernement adopte de nouveaux codes vestimentaires : uniformes cossus, perruque poudrée, à la manière des cours européennes. Ce n’est pas de la coquetterie, c’est un langage adressé aux chancelleries.
Le point décisif est ailleurs, et facile à manquer. L’État paolien n’est pas dynastique : le pouvoir y résulte de la concertation des représentants du peuple, et aucun texte ne prévoit d’hérédité du poste de général de la nation. L’accusation — Paoli voulait se faire roi — est lancée dès 1769 et reprise depuis. Rien de ce qu’on connaît de lui n’y renvoie : ni succession organisée, ni neveu placé. Le dossier est vide. L’université, elle, ferme en 1768 pour des raisons budgétaires, à la veille de la guerre. Trois années d’existence : le chiffre dit la fragilité de tout l’édifice.
Ponte Novu : quatorze ans effacés en une matinée
La France envoie des troupes, officiellement pour faire respecter l’ordre génois. Le motif réel est plus simple : le Canada est perdu, il faut une compensation, et elle sera méditerranéenne. Le traité de Versailles de 1768 reste prudent dans sa lettre — Gênes ne cède ses droits que provisoirement, le temps de rembourser ce qu’elle doit. Chacun comprend ce que « provisoire » veut dire.
Face à 30 000 soldats de métier, l’armée corse ne remporte qu’une victoire symbolique, à Borgo, puis pratique une guérilla habile et sans issue. En mai 1769, à Ponte Novu, sur un grand pont génois de la route qui relie Bastia à Corte, l’artillerie française pilonne depuis les collines en aval. Les Corses reculent vers le pont. Derrière eux se tient le millier de mercenaires prussiens engagés par Paoli, avec la consigne d’empêcher le franchissement. Ils appliquent l’ordre. Les combattants se retrouvent pris entre deux feux.
Arrêtons-nous là, parce que c’est le passage le plus raconté et le moins établi de toute l’affaire. Que les Corses aient été pris entre deux feux, les récits le rapportent ; que l’ordre de tirer sur les siens ait été délibéré, ou seulement mal compris dans la confusion, reste discuté, et rien ne permet de trancher. Le récit du général qui fait tirer sur son propre peuple est trop parfait pour ne pas s’être installé tout seul. La perte, elle, est chiffrée : deux à trois cents hommes. Sur une île de 120 000 à 150 000 âmes, c’est peu de morts et beaucoup de familles. Le choc moral suffit : le gouvernement corse est dissous, Paoli part pour l’Angleterre.
« Remember Paoli » : ce que l’Amérique a gardé du nom
Pendant que l’île perdait sa guerre, son nom voyageait. Jefferson comparait le rapport de la Corse à Gênes et celui de l’Amérique à l’Angleterre. Franklin résumait le sort des insulaires d’une formule qui claque : des sujets de sujets de Gênes. James Boswell, né en 1740, avait publié le premier ouvrage anglais consacré à l’île, An Account of Corsica, et fait de Paoli un personnage européen.
D’où la taverne de Pennsylvanie. Joshua Evans la baptise Paoli en 1769, l’année même de la défaite : le nom disait donc déjà quelque chose à ses clients. Huit ans plus tard, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1777, les Britanniques attaquent à la baïonnette un campement américain installé près de ce relais ; l’épisode reste connu comme le massacre de Paoli. Le 4 octobre suivant, à Germantown, des officiers britanniques entendent les Américains charger en criant : Remember Paoli.
Soyons honnêtes sur ce que ce cri veut dire. Les soldats de Washington ne rendaient pas hommage à un général corse : ils vengeaient leurs camarades tués deux semaines plus tôt, dans un lieu qui portait ce nom. Mais si le lieu portait ce nom, c’est pour une seule raison — parce qu’en 1769 un aubergiste suivait d’assez près l’affaire corse pour en tirer une enseigne. L’influence est réelle ; elle passe par un détour. C’est presque toujours ainsi que voyagent les idées politiques. La suite est connue : Déclaration d’indépendance en 1776, sept ans après Ponte Novu ; Constitution américaine en 1787. Plusieurs localités des États-Unis portent encore le nom de Paoli.
Un vieil homme à Londres
Paoli revient. Le 14 juillet 1790, jour de la fête de la Fédération, il débarque à Macinaggio et embrasse le sol. Il a 65 ans. La date est un manifeste : il n’était pas rentré en 1789, année qu’il jugeait sanguinaire — on y avait massacré le gouverneur de la Bastille, le prévôt des marchands Bertier de Sauvigny et le beau-père de celui-ci, Foulon. Il attendait une révolution au visage fédératif. À Paris, logé chez la comtesse d’Albany, veuve du prétendant Stuart, il s’était entendu dire par Robespierre qu’il avait inventé l’idée de liberté quand les Français n’osaient pas prononcer son nom. On écrit souvent que Paoli s’est rallié aux idées de 1789. L’ordre est inverse : il les précédait de trente-quatre ans.
Puis vient la Terreur, et l’écœurement. Dès juillet 1793 il se replace dans l’optique d’une Corse indépendante — le drapeau à tête de Maure remplace le tricolore — et adresse en septembre une lettre au roi d’Angleterre. Les Anglais viennent, non par amitié mais parce que la Corse commande Toulon et Marseille. Saint-Florent, Bastia puis Calvi tombent selon le même schéma : assaut terrestre corse, bombardement par la flotte de Nelson. Le royaume anglo-corse se révèle un marché de dupes : Londres veut une possession, pas un allié, et le Parlement insulaire créé pour la forme est muselé. Paoli quitte l’île pour toujours. On lui a longtemps reproché de l’avoir vendue aux Anglais — au point qu’une rue Pascal-Paoli lui a été refusée à Paris. Le reproche oublie qu’en 1793 Toulon se donnait elle aussi à la même escadre, celle de Hood.
Il meurt à Londres en 1807, à 82 ans, seul et malade, dans l’hôtel particulier de la duchesse de Douglas ; un buste de lui se trouve à Westminster. Il aura passé moins de la moitié de sa vie dans son île : parti à 14 ans, revenu à 30, reparti à 45. À la fin, il écrit qu’il faudrait faire venir ses petits-neveux de Florence ou de Livourne à Paris pour les y élever à la française : la Corse, note-t-il, fait désormais partie d’une sorte de confédération française. L’ennemi irréductible de la France n’existe que dans les manuels.
Reste ce que ces quatorze ans démontrent, et qui n’a rien perdu de son tranchant. Un État peut être écrasé et rester une preuve. Paoli avait reçu à Corte un notable ajaccien nommé Carlo Bonaparte et sa femme Letizia, qui connurent là une première vie de cour bien avant les Tuileries. Il n’a pas laissé de dynastie — ce qu’on lui a reproché comme une faiblesse et qui était son idée maîtresse. Il a laissé une enseigne sur une route de Pennsylvanie, un buste à Westminster, une constitution écrite avant toutes les autres, et une question que quatorze ans n’ont pas épuisée : à partir de quelle taille un peuple a-t-il le droit de se gouverner ?